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Full text of "L'écumoire : histoire japonaise"

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L'ÉCUMOIRE 


JUSTIFICATION 


//  a  été  tiré  de  cet  ouvrage  15  exemplaires  sur  papier  impérial  du 
Japon  et  yjj  exemplaires  sur  papier  teinté  vergé. 


CREBILLON   le   Fils 


L'Ecumoire 

HISTOIRE   JAPONAISE 

AVEC    LES    CURIEUSES    FIGURES    DE    L'ÉDITION 
A  Pékin  (1733) 


A     BRUXELLES 
chez  Henry    KISTEMAECKERS,    éditeur 

65,  rue  des  Palais,  65 
1733-1F84 


Préface 


CHAPITRE  I 


De  l'Origine  de  ce  Livre. 


CET  Ouvrage  est,  sans  contredit,  un  des 
plus  précieux  monumensde  l'antiquité, 
et  les  Chinois  en  font  un  si  grand  cas, 
qu'ils  n'ont  pas  dédaigné  de  l'attribuer  au  cé- 
lèbre Confucius.  En  effet,  pour  la  sagesse  des 
préceptes,  la  bonté  de  la  morale,  la  beauté  de 
l'invention,  la  singularité  des  évenemens,   et 


PREFACE 


l'ordre  qui  est  répandu,  ils  n'ont  pu  se  dispenser 
de  l'en  croire  l'Auteur,  ou  du  moins,  de  sou- 
haiter qu'il  le  fût.  Ce  Livre,  cependant  est  de 
Kiloho-éé,  Personnage  Illustre,  antérieur  à 
Confucius  de  plus  de  dix  siècles,  premier  Man- 
darin de  la  Loi,  revêtu  des  Emplois  les  plus 
grands,  et  connu  à  la  Chine,  par  un  grand 
nombre  d'Ouvrages  Historiques,  Politiques  et 
Moraux.  Un  sçavant  Chinois  (1),  qui  a  fait  il  y 
a  quatre  cens  ans,  l'Histoire  Littéraire  de  sa 
Patrie  avec  une  exactitude  admirable,  a  prou- 
vé par  des  raisons  invincibles,  que  Kiloho-éé 
étoit  seul  l'Auteur  de  ce  Livre.  Ce  qu'il  en  a 
donné  n'est  qu'un  fragment  d'une  Histoire  plus 
longue,  un  essai,  pour  ainsi  dire,  de  celle  de 
tout  un  Peuple.  Les  raisons  pour  lesquelles  il 
a  abandonné  son  projet,  ne  nous  sont  pas  con- 
nues. Quelque  honneur  que  Kiloho-éé  ait  at- 
tendu de  ce  commencement,  qui  ne  forme  que 
l'Histoire  particulière  d'un  Prince,  il  n'a  pu 
s'empêcher  d'avouer  qu'il  l'a  traduit  de  l'an- 
cienne langue  Japonoise,  sur  un  manuscrit  très- 
vieux,  et  l'Auteur  Japonois  l'avoit  lui-même 
traduit  de  la  langue  des  Chéchianiens,  peuple 
qui  dès  ce  tems-là  ne  subsistoit  plus. 


(1)  Cham-hi-hon-chu-ka-hul-chi.  Hist.  Litt.  de  la  Chine.  Pékin. 
i3o6,  p    i55.  /.    Vol. 


PREFACE 


Le  Japonois,  dans  un  endroit,  assure  que  sa 
Nation  tenoit  à  honneur,  de  descendre  des 
Chéchianiens,  mais  il  dit  en  même  tems  qu'il 
ne  restoit  aucune  preuve  de  cette  descendance, 
et  il  croit,  en  Auteur  judicieux,  qu'une  chose 
aussi  importante,  ne  peut,  pour  être  crue,  être 
trop  bien  constatée.  Il  entre  même  sur  cet  ar- 
ticle dans  une  dissertation  que  Kiloho-éé  n'a 
point  traduite,  parce  que  elle  n'éclaircissoit 
rien.  Il  seroit  plus  difficile  aujourd'hui  de  sça- 
voir  ce  qui  en  est.  Sous  le  bon  plaisir  du  Lec- 
teur, on  passera  donc  à  des  faits  d'une  discus- 
sion plus  aisée. 


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CHAPITRE  II 


Comment  ce  Trésor  a  passé  en  France. 


UN  Hollandois,  homme  d'esprit,  se  trou- 
vant à  Quang-ton,  il  y  a  près  de  cent 
ans,  fut  obligé  par  ses  affaires,  d'y  de- 
meurer assez  de  tems  pour  pouvoir  apprendre 
passablement  le  Chinois.  Dans  le  tems  que 
pour  s'y  former  davantage,  il  cherchoit  à  faire 
une  traduction,  ce  Livre  lui  tomba  entre  les 
mains;  il  l'admira,  l'entreprit,  et  parvint,  après 
un  travail  de  trois  ans,  à  le  mettre  en  Hollan- 
dois; mais  très-imparfaitement,  selon  qu'il  l'a 
avoué  lui-même.  Peu  curieux  de  le  donner  au 
Public,  il  repassa  en  Europe,  et  laissa  son 
Ouvrage  au  sçavant  Jean-Gaspard  Crocovius 
Putridus,  de  Leipsik,  son  ami  intime,  et  connu 
dans  la  Littérature  par  la  dispute  qu'il  a  eue 


PREFACE 


avec  Emmanuel  Morgatus ,  sur  une  chose  im- 
portante. Il  s'agissoit  de  sçavoir  si  les  Meutes 
delà  chaste  Diane  étoient  composées  de  Chiens 
et  de  Chiennes,  ou  seulement  de  l'un  ou  de 
l'autre  sexe  de  ces  animaux.  Après  des  contes- 
tations très-vives,  la  palme  demeura  à  Putri- 
dus,  qui  prouva  par  des  raisons  tirées  de  la 
pudeur  de  la  Déesse,  et  par  les  témoignages  des 
plus  Grands  Hommes  de  l'Antiquité,  qu'elle 
n'avoit  jamais  eu  que  des  Chiennes.  Le  Hol- 
landois  arriva  dans  le  tems  que  Putridus  étoit 
complimenté  par  tous  les  doctes  d'Allemagne, 
sur  l'important  service  qu'il  venoit  de  rendre 
à  la  République  des  Lettres  ;  il  le  pria  de  com- 
menter sa  traduction  Chinoise.  Crocovius  la 
traduisit  en  Latin,  l'enrichit  de  notes  et  de 
Commentaires  et  il  étoit  prêt  de  la  donner  au 
Public,  en  trois  Volumes  in  Folio,  lorsqu'une 
mort  prématurée  enleva  ce  sçavant  homme. 
Balthasar  Onérosus ,  et  Melchior  Insipidus, 
ses  neveux,  héritiers  des  biens,  et  de  la  science 
profonde  de  leur  Oncle,  augmentèrent  encore 
son  Livre,  le  commentèrent,  éclaircirent  ses 
Notes,  en  ajoutèrent  des  nouvelles,  compa- 
rèrent les  leçons,  restituèrent  les  passages,  et  les 
faisoient  enfin  imprimera  Nuremberg  en  cinq 
Volumes  in-folio,  lorsque  la  peste  les  emporta. 
Leurs  enfans,   moins  érudits,   et   hors  detat 


PREFACE 


peut-être  de  subvenir  aux  frais  d'une  Édition 
de  cette  importance,  vendirent  l'Ouvrage  de 
leurs  Pères  à  un  Noble  Vénitien,  qui  se  trouva 
pour  lors  à  Nuremberg.  Ce  Seigneur  nommé 
Annibale  Giullio,  Scipione,  Bu^-è-via  de  gli 
Tafanari,  de  retour  à  Venise,  le  traduisit  en 
sa  langue,  non  tel  qu'il  l'avoit  acheté.  Comme 
il  n'entendoit  que  très-imparfaitement  le  La- 
tin, il  laissa  à  part  l'érudition;  aidé  par  un 
Frère  Servite,  et  tous  deux  s'aidant  d'un  Dic- 
tionnaire, il  le  mit  enfin  en  état  de  paroître  en 
langue  Vénitienne.  Si  son  Excellence  Bu\-è-via 
avoit  pu  profiter  des  remarques  sçavantes  dont 
les  Allemands  avoient  orné  cet  Ouvrage,  la 
France  l'auroit  plus  complet,  et  mille  choses 
qui  ont  besoin  d'eclaircissemens ,  n'en  reste- 
roient  pas  privées.  On  ne  se  flatte  pas  d'avoir 
bien  réussi  à  cette  dernière  traduction.  Le  Vé- 
nitien est  un  Jargon  difficile  à  entendre,  et  le 
Traducteur  François  avoue  que  dans  le  Toscan 
même  il  y  a  bien  des  termes  qui  l'arrêtent. 

Ce  qui  neparoîtra  pas  extraordinaire,  quand 
on  sçaura  qu'il  n'a  étudié  l'Italien  que  deux 
mois,  sous  un  François  de  ses  amis,  qui  n'a- 
voit  été  à  Rome  que  six  semaines. 


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CHAPITRE  III 


ET  DERNIER 


Inconveniens  auxquels  il  a  fallu  remédier 
Eloge  du  dernier  Traducteur. 


ON  peut  aisément  inférer  des  différentes 
mains  par  lesquelles  ce  Livre  a  passé, 
qu'il  doit  lui  rester  peu  de  ses  grâces 
nationales,  et  je  ne  sçais,  à  tout  prendre,  s'il 
en  sera  moins  bon.  Les  Livres  Orientaux  sont 
toujours  remplis  de  fatras,  et  de  fables  ab- 
surdes. Les  Religions  des  Peuples  de  l'Orient, 
ne  sont  fondées  que  sur  des  contes  qu'ils  met- 
tent par-tout,   et  qui  seroient  aussi   ridicules 


PREFACE 


pour  nous,  qu'ils  sont  vénérables  pour  eux. 
Ces  Religieuses  folies  donnent  à  leurs  écrits, 
un  air  bizarre  qui  a  pu  plaire  dans  sa  nou- 
veauté, mais  qui  est  trop  rebattu  aujourd'hui, 
pour  que  le  Lecteur  lui  trouvât  des  grâces. 
Outre  leurs  Dieux  à  qui  ils  font  jouer  toutes 
sortes  de  Personnages,  ils  mettent  en  œuvre 
les  Génies,  et  les  Diws  ;  on  les  trouve  dans 
leurs  plus  sérieuses  Histoires;  et  si  quelqu'un 
de  leurs  Héros  est  dans  quelque  grand  dan- 
ger, c'est  une  Dive  qui  l'y  a  plongé,  c'est  une 
Ginne  qui  l'en  retire.  Ces  êtres  imaginaires 
fondent,  et  dénouent  les  trois  quarts  de  leurs 
Contes.  Et  quoiqu'ils  donnent  souvent  lieu  à 
des  évenemens  singuliers,  on  s'ennuie  de  ne 
voir  jamais  sur  la  Scène  que  les  mêmes  Ac- 
teurs, et  cela  marque  une  stérilité  d'imagina- 
tion, qui  impatiente.  D'ailleurs,  leur  façon  de 
narrer,  est  remplie  de  Métaphores,  et  de  cer- 
tains tours,  que  la  simplicité  de  notre  langue 
ne  permet  de  rendre  ni  avec  exactitude,  ni 
avec  agrément.  La  traduction  d'un  Livre 
Oriental  en  François,  est  donc  un  Ouvrage 
plus  difficile  qu'on  ne  pense  :  Quoique  celui- 
ci  ait  été  traduit  du  Vénitien,  on  ne  doit  pas 
croire  qu'il  en  ait  donné  moins  de  peine. 

Le  Seigneur  Annibal  a  tout  confondu,  et  il 
n'a  pas  fallu  un  travail  médiocre  pour  arranger 


PREFACE 


les  faits,  comme  on  peut  croire  que  Kiloho-éé 
l'avoit  fait.  Au  nom  de  Ginne  peu  connu 
parmi  nous,  j'ai  substitué  celui  de  Fée  dont 
nous  faisons  communément  usage.  Où  j'ai  pu 
retrancher  les  noms  barbares,  je  l'ai  fait  :  La 
Ginne  Hic-nec-sic-la-ki-ha-tipophetaf,  formoit 
un  nom  insupportable  à  prononcer,  je  l'ai  chan- 
gé; en  un  mot,  je  n'ai  rien  oublié  de  tout  ce 
qui  pouvoit  rendre  cet  Ouvrage  parfait,  et  je 
ne  doute  point  qu'il  ne  le  soit.  Je  l'ai  embelli, 
en  quantité  d'endroits,  de  réflexions  également 
neuves,  et  judicieuses.  Il  est  écrit  avec  un  soin, 
une  netteté,  et  une  précision  merveilleuse,  et 
je  suis  persuadé  que  Kiloho-éé  est  infiniment 
inférieur  à  cette  traduction,  quoique  faite  d'a- 
près une  langue  que  je  n'entends  presque  pas. 
Pour  le  fond,  il  peut  être  extravagant  ;  mais 
c'est  vraisemblablement  la  faute  de  l'original. 
On  auroit  tort  d'exiger  de  l'imagination  d'un 
Chinois,  la  régularité  et  le  goût  qui  brillent 
dans  nos  Auteurs  François,  qui  toujours  com- 
passés, sont  presque  toujours  fort  raisonnables, 
et  froids  encore  plus  souvent.  Fondés  en  cela 
sur  je  ne  sçai  quel  précepte  d'Horace,  que  de 
bon  cœur,  je  mettrois  ici,  si  je  m'en  souvenois 
parfaitement;  mais  cet  Horace  prétend  que  la 
raison  soit  égayée,  et  n'ordonne  pas  qu'on  en- 
nuie ses  Lecteurs,  à  force  de  sagesse.  Je  suis, 


PREFACE 


au  fond,  très-persuadé  que  ceux  de  nos  Auteurs 
que  nous  trouvons  si  arrangés,  voudroient  pou- 
voir l'être  moins,  et  pécher  un  peu  plus  contre 
les  régies.  Leurs  Ouvrages  en  seroient  moins 
décents,  mais  plus  agréables,  et  mieux  lus. 


Livre  premier 


L'Écumoire 


HISTOIRE    JoATOV^oALSE 


CHAPITRE  I 

Ce  que  cest  que  le  Prince  Hiaouf-Zélès-Tanzaï. 

Dans  la  grande  Chechianée,  pays  aujourd'hui  perdu 
par  l'ignorance  des  Géographes,  régnoit  autrefois 
un   Roi  nommé   Céphaés;  nom  qui  signifiait  dans  la 


L  ECUMOIRE 


langue  du  pays  (aussi  ignorée  à  présent  que  la  langue 
Punique) Bonheur  du  Peuple.  Nom  auguste  que  le  hazard 
et  la  flatterie  lui  avoient  peut-être  donné.  Ce  Prince  ne 
se  voyoit  pour  succéder  à  sa  vaste  puissance,  qu'un  seul 
fils,  pour  lequel  les  Chechianiens  avoient  un  respect 
extraordinaire,  et  qui,  dès  ses  plus  tendres  années,  fai- 
soit(sans  qu'ils  sçussent  bien  pourquoi) leurs pluscheres 
espérances.  En  ce  tems-là,  les  Fées  gouvernoient  l'Uni- 
vers. 

On  n'ignore  pas  que  ces  intelligences  consultant  plus 
le  caprice  que  la  raison,  en  dévoient  assez  mal  régler  la 
conduite.  Il  est  rare  qu'on  n'abuse  pas  d'un  pouvoir  sans 
bornes;  et  quiconque  peut  faire  tout  ce  qui  lui  plaît,  ne 
détermine  pas  toujours  ses  volontés  sur  la  Justice.  C'est 
ce  qui  arrivoit  aux  Fées:  elles  étoient  en  grand  nombre, 
connoissoient  peu  entr'elles  la  subordination;  leur  sexe, 
les  intérêts  qui  l'animent,  peu  importans  quelquefois, 
mais  toujours  vifs;  la  jalousie  du  commandement,  celle 
de  la  beauté,  l'envie  de  faire  parler  d'elles,  la  fantaisie, 
qui  pour  des  Déïtés  femelles  est  un  mobile  considérable, 
faisoient  naître  entre  ces  Puissances,  les  guerres  les 
plus  sanglantes. 

Le  fils  de  Céphaès  avoit  été  reçu  en  venant  au  monde 
par  la  grande  Fée  Barbacela,  Protectrice  déclarée  de  sa 
maison  depuis  un  tems  immémorial.  Elle  donna  au  jeune 
Prince,  à  cause  de  sa  grande  beauté,  le  nom  de  Hiaouf- 
Zélès-Tanzaï  [rival  du  Soleil)  et  le  doua  en  même  tems 
de  tous  les  avantages  qui  peuvent  élever  un  mortel  à  la 
plus  haute  perfection.  Il  sçavoit  tout  sans  avoir  rien 
appris.  Chez  les  personnes  d'un  haut  rang,  ce  n'est  pas 
chose  rare  qu'elles  croyent  tout  sçavoir;  mais  Tanzaï 
n'étoit  point  dans  ce  cas-là,  et  ses  talens  étoient  effectifs. 
Il  possédoit  à  un  point  égal  la  Poésie,  la  Peinture  et  la 


HISTOIRE    JAPONAISE 


Musique;  le  Lyrique,  l'Epique,  le  Dramatique  ne  lui 
coûtoient  pas  plus  l'un  que  l'autre;  il  ne  réussissoit  pas 
moins  dans  le  badin  et  le  puéril;  et  le  Madrigal,  l'Epi- 
gramme,  l'Elégie,  l'Idylle,  l'Eglogue,  l'Anagramme  et 
les  Bouts  rimes,  lui  étoient  aussi  familiers  que  le  reste. 
Cependant,  comme  il  n'est  pas  de  génie  universel,  il  ne 
put  jamais  parvenir  à  faire  des  Acrostiches.  Quoique  son 
goût  le  plus  déterminé  fut  pour  la  Poésie,  il  ne  négli- 
geoit  pas  les  autres  Arts;  tous  les  Curieux  de  Chéchian 
avoient  de  ses  Tableaux  dans  leurs  Cabinets,  et  tous  les 
ex  voto  du  grand  Temple  n'étoient  peints  que  par  lui. 
On  représentoit  souvent  à  Chéchian,  des  Opéras  dont  il 
avoit  fait  lui-même  la  musique  et  les  paroles.  On  ne 
sçauroit  nier  qu'il  n'eût  le  meilleur  goût  du  monde,  et 
rien  ne  le  marquoit  mieux  que  la  préférence  qu'il  donnoit 
à  la  Vielle  sur  tous  les  autres  Instrumens.  11  avoit  une  si 
vive  passion  pour  elle,  que  Céphaès,  qui  adoptoit  aveu- 
glement tous  les  caprices  du  Prince,  avoit  fait  suspendre 
dans  les  tours  des  temples  de  Chéchian,  au  lieu  des 
timballes  qui  appelloient  auparavant  les  peuples  à  la 
prière,  des  Vielles  d'une  grosseur  énorme.  Des  Princes 
du  Sang  avoient  été  chargés  du  soin  d'en  jouer  dans  les 
occasions  nécessaires,  et  pour  ce,  étoient  décorés  du 
titre  suprême  de  grands  Vielleurs  de  l'Etat.  Cette  charge 
devint  même  une  des  plus  grandes  du  Royaume,  et  le 
plus  ancien  des  Vielleurs  étoit  déclaré  Connétable.  Le 
Roi  pour  donner  à  cette  dignité  un  plus  grand  lustre, 
honora  ceux  qui  en  étoient  pourvus,  de  la  culotte  de 
peau  d'Ours,  garnie  de  marrons  d'Inde.  Honneur  qui 
peut  paraître  bizarre,  mais  qui,  selon  les  préjugés  de 
ce  peuple,  étoit  la  marque  de  la  plus  particulière  dis- 
tinction. Tanzaï  répondoit  aux  bontés  de  son  père  avec 
cet  attachement   que   donne  une  excellente  éducation; 


L  EOUMOIRE 


aimé  des  peuples  qu'il  devoit  un  jour  gouverner,  l'objet 
des  attentions  de  la  grande  Fée  Barbacela,  l'admiration 
de  toute  la  terre,  rien  ne  paroissoit  manquer  à  son  bon- 
heur. Cependant  il  étoit  né  avec  un  cœur  tendre,  et  il 
ne  lui  étoit  pas  permis  d'aimer. 

La  Fée,  sur  je  ne  sçais  quels  accidens  dont  le  Prince 
étoit  menacé,  s'il  aimoit,  ou  s'il  se  marioit  avant  que  sa 
vingtième  année  fut  accomplie,  lui  avoit  expressément 
défendu  l'un  et  l'autre,  jusques  au  tems  où  le  destin  le 
laissoit  maître  de  lui-même  :  ces  ordres  étoient  précis, 
et  il  étoit  aussi  dangereux  pour  Tanzaï  d'y  contrevenir, 
qu'il  lui  étoit  difficile  de  s'y  soumettre. 

Comment  dans  une  Cour  où  tout  respiroit  le  plaisir, 
où  les  femmes  joignoient  à  leurs  agrémens  ce  que  la 
coquetterie  a  de  plus  séduisant,  où  leur  unique  affaire 
enfin  étoit  d'exciter  les  désirs,  et  de  les  satisfaire,  un 
Prince  jeune,  aimable  et  sensible,  pouvoit-il  garder 
long-tems  son  indifférence?  C'étoit  en  vain  qu'il  auroit 
pu  s'en  flatter.  Aussi,  Tanzaï  sentant  combien  pour 
quelqu'un  à  qui  la  vertu  est  recommandée,  la  Cour  est 
un  séjour  pernicieux,  et  accablé  par  tout,  ou  de  regards 
tendres,  ou  de  déclarations  pressantes,  résolut  enfin  d'en 
sortir,  de  se  retirer  dans  un  Palais  qu'il  avoit  sur  les 
bords  de  la  mer,  et  d'en  faire  défendre  l'entrée  à  quelque 
femme  que  ce  fût.  Cette  résolution  surprit  extrêmement  : 
on  ignoroit  les  raisons  de  cette  retraite,  et  les  femmes 
qui  en  furent  choquées,  répandirent  des  bruits  fort  desa- 
vantageux à  Tanzaï  qui  ne  les  sçut  pas,  ou  qui  ne  s'en 
embarrassa  guéres.  Il  avoit  dix-huit  ans  quand  il  s'en- 
ferma dans  cette  solitude,  et  il  ne  comptoit  pas  trois 
mois  de  plus  quand  il  s'en  ennuya.  Loin  de  ce  sexe 
charmant  qui  l'occupoit  déjà  tout  entier,  rien  ne  l'amu- 
soit;  les  ressources  de  son  esprit  lui  devinrent  inutiles  : 


HISTOIRE    JAPONAISE 


moins  il  connoissoit  le  plaisir  d'aimer,  plus  il  s'en  for- 
moit  une  image  flatteuse.  Cette  union  si  tendre  de  deux 
cœurs,  que  souvent  il  avoit  peinte  dans  ses  Ouvrages, 
ces  transports,  cette  volupté  si  vive  de  l'amour,  devinrent 
enfin  le  seul  bien  dont  il  voulut  jouir.  Son  ennui  ne  fai- 
sant qu'augmenter,  il  prit  le  parti  de  dire  à  la  Fée  qu'il 
vouloit  et  retourner  à  Chéchian,  et  se  marier,  quelque 
chose  que  le  destin  pût  en  dire.  Barbacela  n'oublia  rien 
pour  le  détourner  de  cette  idée;  mais  malgré  ses  remon- 
trances, il  fixa  le  jour  de  son  départ.  La  Fée,  sans 
l'abandonner  à  son  sort,  le  plaignit,  et  résolut  de  se 
servir  de  toute  sa  puissance  pour  prévenir  les  malheurs 
qu'il  devoit  éprouver,  ou  pour  les  soulager  du  moins. 
Les  Lecteurs  assez  patiens  pour  continuer  cette  Histoire, 
verront  dans  la  suite,  combien  servirent  au  Prince  les 
précautions  de  la  Fée. 


CHAPITRE  II 


Retour  du  Prince  :  Assemblée  du  Conseil  :  Proposition 
de  Mariage  :  Arrivée  des  Princesses  ;  leurs  agaceries, 
comme  quoi  reçues. 


Le  retour  du  Prince  donna  lieu  à  de  nouvelles  conjec- 
tures, et  fut  pour  les  politiques  de  Chéchian  une 
source  inépuisable  de  raisonnemens  et  de  chimères.  Le 
peuple  qui  ne  cherche  jamais  tant  à  donner  une  cause 
aux  actions  de  son  Souverain,  que  quand  elle  lui  est  le 
plus  cachée,  s'épuisa  en  considérations,  et  ne  devina  pas 
plus  les  motifs  du  retour,  que  ceux  de  l'absence.  Les 
femmes  furent  moins  embarrassées,  et  il  n'y  en  eût  pas 
une  qui  ne  crût  que  Tanzaï,  brûlé  d'un  feu  secret  que  sa 
fierté  avoit  en  vain  combattu,  ne  revenoit  que  pour 
rendre  à  son  vainqueur  un  hommage  qu'il  ne  pouvoit 
plus  lui  refuser.  Mais  à  propos  de  quoi  cette  réserve  ? 
Dans  un  rang  aussi  élevé,  doit-on  dissimuler  ses  désirs, 
et  les  Princes  sont-ils  faits  pour  un  amour  timide?  Leurs 
idées  n'étoient  cependant  pas  sans  fondement.  Le  Prince 
étoit  dévot;  les  personnes  de  cette  espèce  peuvent  être 


HISTOIRE    JAPONAISE 


tentées,  mais  elles  voilent  leurs  mouvemens  plus  qu'elles 
ne  les  combattent,  et  ne  s'opposent  à  leur  chute  qu'au- 
tant qu'elle  ne  peut  point  être  ignorée.  Combien,  par 
exemple,  ne  doit-on  pas  de  prudes  à  la  crainte  de 
l'éclat  ! 

Entre  les  femmes  qui  prétendoient  au  cœur  de  Tan- 
zaï,  sa  Gouvernante  croyoit  ses  droits  le  mieux  fondés, 
et  ne  doutoit  pas  qu'au  moins  par  reconnoissance,  si  ce 
n'étoit  par  inclination,  il  ne  lui  donnât  ses  premiers 
soupirs  ou  ses  premières  fantaisies.  Les  coquettes  les 
plus  expérimentées  de  la  Cour  se  disputèrent  aussi  sa 
conquête  et  étalèrent  à  ses  yeux  tout  ce  que  l'envie  de 
plaire,  a  fait  imaginer  aux  femmes,  en  mines  et  en 
façons.  L'indifférence  du  Prince  n'en  fut  pas  ébranlée,  il 
vouloit  une  beauté  modeste,  simple,  qui  ne  tint  rien  de 
l'art,  et  qu'il  pût,  sans  l'offenser,  voir  avant  sa  toilette. 
Il  proposa  même  cette  épreuve,  elle  embarrassa  les  pré- 
tendantes, quelque  bonne  opinion  qu'elles  eussent  de 
leurs  charmes,  et  elles  aimèrent  mieux  renoncer  au  cœur 
de  Tanzaï  que  de  se  montrer  à  ses  yeux,  telles  que  les 
laissaient  les  veilles  de  la  Cour  et  les  fatigues  de  leur 
état. 

Le  Roi  cependant  songeoit  sérieusement  à  marier  son 
fils,  et  comme  c'étoit  une  affaire  importante,  il  voulut  en 
conférer  avec  son  Conseil.  Les  Ministres  Etrangers  pro- 
posèrent chacun  la  Fille  de  leur  Maître;  ils  étoient  douze 
qui  pouvoient  se  flatter  de  cette  alliance  :  mais  Céphaès 
ne  jugeant  pas  que  son  fils  pût  épouser  douze  Prin- 
cesses, se  trouva  irrésolu  sur  le  choix.  Les  Rois  dont  on 
lui  offroit  les  filles,  étoient  extrêmement  puissants,  il 
étoit  dangereux  de  les  mécontenter,  et  l'on  n'en  pou- 
voit  contenter  qu'un  ;  jamais  matière  plus  sérieuse 
n'avoit  exercé  la  sagesse  du   Conseil.  Celle  du  Prince, 


L  ECUMOIRE 


supérieure  à  tout,  lui  suggéra  alors  un  parti  convenable 
au  bien  du  Royaume,  et  à  la  Majesté  des  Rois  voisins. 
Il  proposa  que  chacun  de  ces  Princes  envoyât  àChé- 
chian,  la  Princesse  qu'on  lui  destinoit  pour  épouse, 
qu'elles  restassent  toutes  à  la  Cour  treize  semaines, 
qu'il  en  employeroit  douze,  tour  à  tour  auprès  d'elles, 
ou  pour  mieux  juger  de  leur  mérite,  ou  pour  leur  laisser 
la  liberté  de  décider  sur  le  sien  ;  que  la  treizième  semaine, 
après  avoir  pesé  mûrement  la  beauté  de  leurs  personnes, 
ou  la  douceur  de  leur  caractère,  il  déclareroit  son  choix: 
Qu'en  agissant  de  cette  façon,  aucun  des  Souverains, 
dont  il  étoit  question,  ne  pourroit  imputer  à  mépris  le 
refus  qu'il  feroit  de  leur  alliance,  puisque  les  seuls  agré- 
mens  le  détermineroient. 

Le  Conseil  applaudit  à  la  résolution  du  Prince;  les 
Ministres  en  firent  part  à  leurs  Maîtres,  qui  y  souscri- 
virent. On  travailla  à  loger  dans  le  Palais  les  beautés 
qui  alloient  l'occuper,  et  bientôt  après  on  les  vit  arriver. 
Les  fêtes  les  plus  superbes  signalèrent  le  plaisir  qu'on 
avoit  de  les  voir;  on  représenta  divers  Opéras  du  Prince 
qui  furent  tous  admirés  par  complaisance,  ou  par  jus- 
tice. Tanzaï,  au  premier  coup  d'œil,  trouvant  les  Prin- 
cesses également  aimables,  auroit  bien  voulu  les  épouser 
toutes;  mais  le  respect  des  Loix  le  retint,  et  il  se  con- 
tenta de  leur  faire,  tant  en  Prose,  qu'en  Vers,  les  plus 
jolis  complimens  du  monde. 

Si  les  Princesses  lui  avoient  plû,  aucune  de  ses  grâces 
ne  leur  étoient  échappées;  il  plût  à  toutes,  et  cette  con- 
formité de  sentimens  augmenta  l'aversion  qu'elles  se 
sentoient  déjà  les  unes  pour  les  autres. 

On  sçait  assez  de  quoi  les  femmes  sont  capables  quand 
elles  ont  envie  de  s'enlever  un  amant,  mais  comme  on 
n'a  jamais  vu  un  homme  seul,  être  l'objet  des  vœux  et 


HISTOIRE    JAPONAISE 


des  adorations  de  douze  femmes,  et  qu'il  seroit  assez 
simple  qu'on  pût  ne  pas  se  faire  une  idée  bien  exacte  de 
cette  situation,  on  se  croit  obligé  de  dire  qu'il  y  avoit 
douze  fois  plus  de  haine  et  de  médisance  entr'elles, 
qu'on  n'en  voit  d'ordinaire,  par  conséquent  douze  fois 
plus  de  minauderies,  qui  tournoient  toutes  au  profit  du 
Prince,  que  ce  manège  ne  laissoit  pas  d'amuser. 

Quand  une  de  ces  Princesses  avoit  trouvé  une  façon 
nouvelle  de  marcher,  de  se  composer  la  bouche,  ou  de 
regarder;  les  autres  pour  renchérir,  devenoient  louches, 
se  faisoient  remonter  la  bouche  aux  yeux,  ou  prenoient 
la  démarche  du  monde  la  plus  ridicule.  Il  en  étoit  ainsi 
du  reste,  car  sçachant  que  Tanzaï  se  piquoit  de  toutes 
sortes  d'Arts ,  elles  étoient  toutes  Poètes ,  Peintres , 
Musiciennes,  etc.,  et  l'on  ne  sçauroit  imaginer  combien 
cette  émulation  produisoit  de  sottes  choses  en  tout 
genre.  Tanzaï  craignant  de  leur  déplaire  par  une  préfé- 
rence qu'elles  auroient  crû  injuste,  voulut  que  le  sort 
décidât  entr'elles  de  leur  rang,  et  dispensa  son  tems  de 
façon,  que  dans  la  journée  il  ne  voyoit  uniquement  que 
celle  qui  étoit  de  semaine.  Il  assistoit  à  sa  toilette,  lui 
donnoit  la  main  par  tout,  mangeoit  avec  elle;  mais  le 
soir  aux  spectacles,  ou  au  cercle,  il  voyoit  toutes  les 
autres,  et  c'étoît  alors  que  ces  rivales  l'examinant,  lui 
trouvoient  un  air  contraint  et  ennuyé,  et  jugeoient  à  sa 
physionomie,  que  la  Princesse  en  place,  étoit  celle  qui 
lui  plaisoit  le  moins.  Leur  seule  vanité  leur  faisoit  cepen- 
dant former  ces  conjectures,  et  les  manières  de  Tanzaï, 
quoique  son  cœur  se  fut  déjà  déterminé,  étant  les  .mêmes 
pour  toutes,  devoit  les  laisser  là-dessus  dans  une  irré- 
solution où  il  feignoit  d'être  encore  plongé  lui-même. 


CHAPITRE  III 


Amours  du  Prince  :  Sagesse  inouïe  de  Néadarné. 


Onze  semaines  s'étoient  déjà  passées,  et  la  Princesse 
qui  échut  à  Tanzaï  pour  la  dernière,  étoit  celle 
pour  qui,  mais  en  secret,  son  cœur  s'étoit  déclaré.  De 
quelque  circonspection  qu'il  eut  usé,  son  amour  étoit 
sçu  de  la  Princesse;  celui  qu'elle  se  sentoit  elle-même, 
l'avoit  éclairée  sur  les  sentimens  de  Tanzaï,  et  leurs  yeux 
s'étoient  mille  fois  déclaré  leur  tendresse,  avant  que  leur 
bouche  en  eût  prononcé  l'aveu. 


L  ECUMOIRE 


Tanzaï  n'auroit  pu  faire  un  plus  beau  choix;  le  soin 
que  toutes  ces  Princesses  prenoient  d'imiter  celle  qu'il 
aimoit,  la  jalousie  qu'elles  avoient  contr'elle,  prouvoit 
assez  son  mérite.  Il  l'avoit  lui-même  remarquée  dès  le 
premier  jour,  mais  contraint  par  une  loi  qu'il  s'étoit 
imposée,  il  avoit  fallu  qu'il  attendît  que  le  sort  l'appro- 
chât d'elle.  Enfin  cet  instant  heureux  venoit  d'arriver  : 
Pressés  tous  deux  de  s'expliquer  ce  qu'ils  sentoient,  de 
sçavoir  s'ils  ne  s'étoient  point  mépris  à  leurs  regards,  de 
jouir  pour  la  première  fois,  du  bonheur  suprême  de 
s'aimer  sans  contrainte,  ils  ne  purent  dissimuler  leur 
joie. 

Néadarné  (c'est  ainsi  que  s'appelloit  la  Princesse)  jus- 
tifioit  les  désirs  de  Tanzaï.  C'étoit  une  brune  qui  posse- 
doit,  avec  les  agrémens  particuliers  aux  femmes  de  cette 
couleur,  ceux  qu'on  admire  dans  les  blondes  :  ses  yeux 
noirs  étoient  extrêmement  vifs,  mais  depuis  qu'elle  avoit 
vu  le  Prince,  une  tendre  langueur  en  paroissoit  modérer 
l'éclat.  Sa  bouche  qui  ne  s'ouvroit  jamais  que  pour  dire 
les  choses  les  plus  brillantes,  ou  les  plus  sensées,  étoit 
agréablement  coupée  et  ornée  des  plus  belles  dents  du 
monde;  sa  taille  haute,  droite  et  majestueuse,  étoit  en 
même  tems,  noble  et  libre;  ses  jambes  et  ses  mains 
tournées  par  les  Grâces,  donnoient  sur  tout  le  reste,  les 
préjugés  les  plus  avantageux  :  toutes  ses  actions,  tous 
ses  discours  avoient  une  grâce  inexprimable.  Elle  n'avoit 
recours,  pour  plaire,  soit  pour  sa  figure,  soit  pour  son 
esprit,  ni  à  cette  pétulance  affectée,  qui  est  toujours  aux 
dépens  de  la  raison  et  de  la  bienséance,  ni  à  ces  mots 
entortillés,  et  à  ce  fade  jargon,  qui  devroient  être  partout 
aussi  méprisés,  qu'ils  sont  ridicules.  Quelle  ame  insen- 
sible ne  se  fut  émue  à  cet  objet? 

Tanzaï  ne  vit  pas  plutôt  paroitre  le  jour  qui  lui  per- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


mettoit  de  parler  à  sa  Princesse,  que  pressé  par  les 
mouvemens  de  son  cœur,  il  alla  attendre  sous  ses  fenê- 
tres l'instant  où  il  pourroit  la  voir. 

Néadarné  aussi  inquiète  que  lui,  s'éveilla  aussi  de 
meilleure  heure  que  de  coutume.  Le  premier  bruit  qui 
frappa  ses  oreilles,  fut  celui  que  Tanzaï  faisoit  en  chan- 
tant amoureusement  des  Impromptus  qu'il  composoit  sur 
sa  passion.  Elle  se  leva  précipitamment,  mais  craignant 
que  la  décence  ne  fut  blessée,  si  elle  paroissoit  à  la 
fenêtre,  et  ne  voulant  pas  d'un  autre  côté  qu'elle  lui  fît 
perdre  l'occasion  de  parler  au  Prince,  elle  fit  faire  tant 
de  bruit  dans  son  appartement,  que  Tanzaï  jugea  qu'elle 
étoit  éveillée,  et  se  présenta  pour  entrer.  Néadarné  qui 
ne  l'avoit  vu  auprès  de  ses  rivales  commencer  la  journée, 
que  le  plus  tard  qu'il  pouvoit,  augura  bien  de  ce  com- 
mencement. Le  Prince  l'aborda  avec  ce  trouble  et  cet 
égarement  qu'on  n'éprouve  qu'auprès  de  ce  qu'on  aime 
avec  transport.  Les  femmes  de  la  Princesse  s'étoient 
retirées.  Comment  s'y  seroit-elle  opposée?  La  loi  le 
vouloit. 

Demeuré  seul  avec  elle,  il  n'en  fut  d'abord  que  plus 
timide  :  long-tems  ses  yeux  seuls  parlèrent  de  son 
amour,  et  la  Princesse  les  entendit  mieux  qu'elle  n'au- 
roit  entendu  ces  discours  impertinens  et  fades,  que  la 
sottise  des  hommes  et  la  coquetterie  des  femmes  ont 
depuis  imaginés.  Ce  silence  devoit  pourtant  cesser.  On 
admire  quelque  tems,  mais  enfin  on  parle  de  ce  qu'on 
admire;  et  ce  que  la  Princesse  montroit  d'appas  aux 
yeux  de  Tanzaï,  lui  offroit  une  source  intarissable  de 
plaisirs  et  de  louanges.  Enfin,  il  parla. 

Puis-je  espérer,  lui  dit-il  en  bégayant,  et  avec  une 
contenance  mal-assurée,  que  vous  ne  vous  méprendrez 
pas  à  mes  soins,  et  que  vous  aurez  assez  de  bonté  pour 


3o  L  ECUMOIRE 


y  répondre?  Ah  Seigneur!  lui  répondit-elle,  s'ils  sont 
sincères,  que  ne  devez-vous  pas  en  attendre?  S'ils  le 
sont?  ma  Princesse  !  ah  que  ce  doute  nous  est  injurieux  ! 
En  achevant  ces  paroles,  il  s'étoit  jette  aux  genoux  de 
Néadarné,  qui  contente  de  son  Amant,  l'écoutoit  avec 
cette  complaisance  que  donne  l'envie  d'être  persuadée. 
Eh  bien!  je  vous  crois,  cher  Prince,  lui  dit-elle  tendre- 
ment, et  comment  avec  l'amour  dont  je  brûle  pour  vous, 
ne  vous  croirois-je  pas?  Recevez,  ajouta-t-elle  en  lui 
tendant  la  main,  les  assurances  de  ma  passion,  parlez- 
moi  sans  cesse  de  la  vôtre;  quel  bonheur  pour  moi  de 
vous  aimer  éternellement  ! 

Tanzaï  accablé  de  l'excès  de  ses  plaisirs,  baisoit  la 
main  de  sa  Princesse.  Avec  quel  transport  ne  lui  parla- 
t-il  pas  de  la  première  impression,  que  sa  vue  avoit  faite 
sur  lui?  du  dégoût  qu'il  avoit  conçu  pour  ses  rivales  ; 
de  la  peine  qu'il  avoit  eue  à  se  contraindre,  et  de  son 
impatience.  Combien  de  sermens  d'aimer  toujours  !  Que 
d'amour  éclatoit  dans  ses  yeux  !  Que  la  Princesse  qui 
attachoit  sur  eux  ses  regards  avides,  y  lisoit  et  y 
puisoit  de  tendresse!  Tous  deux  troublés,  tous  deux 
ennyvrés  de  délices,  ne  sentoient  plus  que  leurs  désirs. 

Tanzaï  animé  par  tant  de  beautés,  sûr  d'être  aimé, 
voulut  profiter  du  desordre  où  il  voyoit  Néadarné.  Il 
commença  par  un  soupir  qu'il  acheva  sur  ses  lèvres,  où 
l'Amour  lui-même  le  porta.  Elle  auroit  assurément  voulu 
s'en  défendre,  mais  il  est  douteux  qu'en  pareille  occa- 
sion, on  ait  toutes  les  forces  qu'on  pourroit  avoir.  Un 
amant  à  qui  l'on  craint  de  déplaire,  et  qui  n'a  pas  la 
même  peur,  est  plus  fort  par  votre  foiblesse,  que  vous 
n'êtes  foible  par  sa  force.  Quoi  qu'il  en  puisse  être,  le 
Prince  exigea  qu'elle  lui  confirmât  le  baiser  qu'il  avoit 
pris.  La  vertu  ne  le  vouloit  pas,  mais  l'amour  l'ordon- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


noit,  et  il  semble  que  l'une  n'ait  été  imaginée,  que  pour 
être  sans  cesse  sacrifiée  à  l'autre.  Plus  on  a,  plus  on  veut 
avoir.  Un  désir  satisfait  en  fait  naître  un  autre  dans  le 
cœur  d'un  Amant  :  sur  ce  qu'on  lui  permet,  il  voit  ce 
qu'on  peut  encore  lui  permettre. 

La  Princesse  étoit  dans  un  de  ces  deshabillés  si  né- 
gligés, que  par  la  faute  d'une  épingle  qui  vient  à  sauter, 
on  expose  plus  de  choses,  qu'on  n'en  défendoit  aupara- 
vant. Une  tunique  qui  s'ouvrit  fit  voir  au  Prince  une 
gorge  d'une  forme  si  admirable,  et  d'une  blancheur  si 
éclatante,  qu'il  ne  put  assez  se  contenir  pour  ne  pas  avoir 
l'envie  de  perdre  encore  le  respect.  Néadarné  avoit  si 
long-temps  combattu  pour  un  simple  baiser,  qu'il  jugea 
que  la  moindre  permission  qu'il  lui  demanderoit  sur  ce 
nouvel  objet  qu'il  découvroit,  lui  seroit  sévèrement 
refusée.  Résolu  donc  de  ne  devoir  ce  nouveau  plaisir  qu'à 
lui-même,  il  y  porta  les  mains,  puis  la  bouche.  Puis,  la 
Princesse  et  lui  ne  disant  mot,  ne  se  regardant  plus,  ne 
revinrent  de  leur  saisissement  que  pour  recommencer  à 
s'y  remettre.  Qu'auroit-elle  fait?  Elle  avoit  de  la  vertu, 
mais  dans  une  situation  aussi  embarrassante,  tout  ce  que 
peut  une  femme  vertueuse,  est  moins  de  mettre  un  frein 
aux  transports  d'un  amant  :  que  de  se  souvenir  qu'elle 
devroit  le  faire. 

La  réflexion  est  alors  d'une  foible  ressource,  s'il  est 
vrai  encore  qu'elle  puisse  naître' dans  le  sein  du  plaisir. 
Vient-elle  après,  de  quoi  a-t-elle  sauvé?  La  Princesse  se 
trouvoit  plongée  dans  un  égarement  d'autant  plus  dan- 
gereux pour  elle,  que  c'étoit  la  première  fois  qu'elle 
l'éprouvoit,  et  que  faute  d'expérience,  elle  ne  pouvoit  le 
combattre.  La  violence  des  désirs  du  Prince,  commen- 
çoit  cependant  à  l'effrayer,  et  elle  le  repoussa  doucement  ; 
mais  étoit-il  en  état  de  rien  comprendre? 


32  L  ECUMOIRE 


Dans  ce  mouvement,  sa  jarretière,  peut-être  mal  atta- 
chée, tomba.  Tanzaï,  poli  naturellement,  et  en  qui 
l'amour  augmentoit  le  sçavoir  vivre,  s'offrit  respectueu- 
sement à  la  placer.  Le  lui  refuser,  c'étoit  lui  faire  croire 
cette  faveur  d'une  grande  conséquence,  et  lui  donner 
plus  d'envie  de  la  ravir.  Elle  y  consentit  donc,  n'ayant 
pas  le  tems  de  mieux  faire.  Lui  qui  n'avoit  jamais  mis  de 
jarretières  à  quelque  Dame  que  ce  fût,  ne  sçachant  où 
communément  on  les  plaçoit,  et  d'ailleurs  troublé  au 
point  (quand  il  l'auroit  sçu)  de  ne  s'en  pas  souvenir, 
mit  si  maladroitement  celle  de  la  Princesse,  que  pour  le 
coup  un  cri  lui  échappa.  Ses  femmes  venant  à  sa  voix,  le 
Prince  fut  contraint  de  se  retirer. 

On  demanda  à  la  Princesse  ce  qui  l'avoit  obligée  de 
crier,  le  moyen  de  le  dire?  Les  Princesses  font  ce  qu'elles 
veulent,  elle  ne  répondit  rien,  et  l'on  en  crut  tout  ce 
qu'on  voulut.  Elle  jugea  à  propos,  cependant, 
de  prendre  des  mesures  contre  les  emportemens  de 
Tanzaï;  elle  ordonna  à  ses  femmes  en  soupirant  de  ne 
la  plus  laisser  seule  avec  lui,  quelque  chose  que  la  loi 
qu'il  avoit  imposée  en  souffrit,  et  résolut  par  vertu,  de 
prendre  contre  Tanzaï,  toutes  les  précautions  que  beau- 
coup d'autres  femmes,  après  une  semblable  aventure,  ne 
prennent  contre  leurs  amants,  que  par  coquetterie. 


CHAPITRE  IV 


Choix  de  Tanzaï  :  Présent  de  VEcumoire. 


Ceux  qui  ne  connoissent  que  la  nature,  et  ses  mou- 
vemens,  croiront  que  si  le  Prince  fut  fâché  de  se 
retirer,  la  Princesse  ne  le  fut  pas  moins  de  le  voir  sortir. 
Peut-être  même  penseront-ils  qu'elle  se  reprocha  d'avoir 
crié  assez  haut  pour  qu'on  l'entendit  de  son  anti- 
chambre. Ceux  qui,  moins  éclairés,  jugent  les  femmes 
moins  sévèrement,  diront  que  sa  vertu  couroit  trop  de 
risques  dans  cette  occasion,  pour  qu'elle  pût  voir  avec 
chagrin  le  départ  du  Prince,  et  pour  ne  se  pas  reprocher 
de  n'avoir  pas  crié  assez  tôt.  Tel  est  le  malheur  des 
Héros  dont  on  transmet  l'histoire  à  la  postérité.  Le  lec- 
teur les  juge  bien  moins  sur  ce  qu'ils  ont  pu  faire  dans 
le  cas  où  ilsparoissent  à  ses  yeux,  que  sur  ce  qu'il  pense 
qu'ils  auroient  dû  faire.  Il  se  met  de  sang  froid  à 
leur  place,  et  dépouillé  des  passions  qui  les  animoient, 
les  absout  ou  les  condamne,  suivant  le  succès  de  leurs 
entreprises,  et  n'examine  point  si  les  circonstances  leur 
permettoient  le  temps  de  délibérer,  ou  si  leurs  mouve- 
mens   leur    laissoient   seulement   celui    d'entrevoir    la 


34  L  ECUMOIRE 


réflexion.  Entre  les  personnes  qui  lisent,  il  en  est  peu 
qui  discutent  les  faits  avec  jugement,  et  la  plus  grande 
partie  de  celles  qui  en  sont  capables,  s'en  acquittent  sou- 
vent avec  injustice.  On  ne  manquera  donc  pas  ici  de  rai- 
sonner, bien  ou  mal,  sur  Néadarné;  quoi  qu'on  en  dise 
qu'elle  ait  crié  trop  tôt  ou  trop  tard,  il  est  sûr  qu'elle  a 
crié,  et  que  bien  des  femmes  en  pareille  occasion,  s'en 
tiennent  à  la  menace  ou  ne  l'effectuent  que  plus  tard,  et 
plus  bas,  que  la  Princesse. 

Elle  n'étoit  pas  encore  bien  revenue  de  la  frayeur  que 
la  vivacité  du  Prince  lui  avoit  causée,  lorsqu'il  revint  lui 
annoncer  qu;il  sortoit  du  Conseil,  où  il  avoit  déclaré  son 
choix.  Enfin,  divine  Princesse,  lui  dit-il,  vous  allez  être 
à  moi;  mon  amour  est  trop  violent  pour  s'assujétir  aux 
loix  qu'une  prudence  timide,  et  aujourd'hui  hors  de 
saison,  m'avoit  fait  croire  nécessaires.  On  renvoyé  dès 
aujourd'hui  les  Princesses  qui  prétendoient  à  ma  main. 
J'abrège  mes  chagrins  de  cette  cruelle  semaine  qui 
devoit  me  déterminer  :  je  n'ai  plus  à  voir  des  objets  que 
vous  me  rendez  odieux;  tout  se  prépare  pour  mon  bon- 
heur, et  rien  désormais  ne  peut  plus  le  reculer,  puisque 
vous  consentez  à  le  faire.  Ah!  Tanzaï,  s'écria-t-elle, 
pourquoi  ne  parlez-vous  que  de  votre  félicité?  Oubliez- 
vous  que  vous  faites  la  mienne?  Le  Roi  qui  en  ce  mo- 
ment entra  chez  Néadarné,  interrompit  la  conversation. 
Il  venoit  marquer  à  la  Princesse,  combien  le  choix  que 
son  fils  avoit  fait  d'elle,  lui  étoit  agréable.  Ils  réglèrent 
entr'eux  le  jour  des  noces  du  Prince,  et  on  le  fixa  au 
commencement  de  la  semaine  suivante. 

Le  Prince  auroit  bien  voulu  qu'il  eut  été  moins  éloi- 
gné, mais  ce  mariage  devoit  se  faire  avec  tant  de  pompe, 
qu'il  falloit  attendre  ce  tems-là  pour  que  tout  fût  prêt. 
Toutes  ces  mesures  prises,  on  annonça  au  peuple  que 


HISTOIRE    JAPONAISE  35 

Tanzaï  prenoit  pour  épouse  Néadarné,  fille  du  grand 
Roi  de  Cocapuchidlm.  Cette  alliance  lui  fut  d'autant  plus 
agréable,  que  ce  Roi  étoit  en  effet  très-puissant,  que  ses 
Etats  touchoient  à  la  Chéchianée,  et  que,  Néadarné  en 
étant  l'unique  héritière,  ils  s'unissoient  après  la  mort  de 
ce  Prince,  sous  Tanzaï,  dont  les  forces  devenoient  for- 
midables. On  donna  de  grandes  louanges  au  Prince,  et 
l'on  attribua  à  sa  profonde  politique,  ce  qui  n'étoit  qu'un 
effet  du  hazard  et  de  l'amour.  Ce  que  le  peuple  avoit 
pris  si  bien,  ne  le  fût  pas  de  même  par  les  Princesses  : 
Leur  chagrin  fut  excessif,  et  il  n'y  en  eut  pas  une  qui 
n'en  eut  pendant  huit  jours  la  migraine  et  les  yeux 
battus.  Quelques  Auteurs  de  ce  tems-là  avancent  même 
(ce  qu'on  peut  cependant  ne  pas  croire)  que  la  douleur 
de  ces  Princesses,  et  leur  amour  pour  Tanzaï,  allèrent  si 
loin,  qu'il  n'y  en  eût  pas  une  qui  ne  lui  fît  proposer  sous 
main  un  accommodement.  Epris  comme  il  l'étoit  de 
Néadarné,  il  y  a  peu  d'apparence  qu'il  eût  voulu  y 
entendre;  peut-être  même  ce  fait  n'est-il  pas  vrai;  ce 
qui  est  constant  c'est  que  sa  sensibilité  pour  leur  deses- 
poir ne  lui  fit  pas  changer  de  résolution. 

Au  milieu  de  tant  de  joie,  des  réflexions  tristes  sur  les 
menaces  de  Barbacela,  se  firent  sentira  Tanzaï;  il  con- 
sidéra que  sans  la  consulter,  il  avoit  non  seulement 
choisi,  mais  même  annoncé  son  mariage  atout  le  monde, 
avant  que  de  lui  en  faire  part.  Il  craignit  qu'elle  ne  le 
punît,  en  cessant  de  le  protéger,  du  peu  d'égards  qu'il 
avoit  eus  pour  elle.  Il  étoit  occupé  de  ces  idées,  lors- 
qu'on vint  l'avertir  que  la  Fée  étoit  arrivée.  Quoique 
cette  nouvelle  le  troublât,  il  alla  la  trouver  chez  le  Roi. 
Je  ne  vous  fais  point  de  reproches  sur  le  choix  que  vous 
avez  fait,  lui  dit-elle,  il  est  conforme  à  mes  intentions, 
mais  je  souhaiterois  que  vous  n'allassiez  pas  plus  loin, 


36  L  ECUMOIRE 


et  que  vous  attendissiez  auprès  de  Néadarné,  que  vous 
puissiez  la  posséder  sans  risque.  Le  destin  ne  vous  me- 
nace d'évenemens  fâcheux,  qu'en  cas  que  vous  vous 
engagiez  à  l'hymen  avant  votre  vingtième  année  accom- 
plie, et  vous  pourriez Je  sçais,  Etre  céleste,  inter- 
rompit Tanzaï,  ce  que  votre  prudence  et  votre  bonté  vont 
me  conseiller,  mais  je  ne  puis  attendre. 

Si  je  ne  possède  pas  bientôt  Néadarné,  je  meurs. 
Quelques  affreux  que  puissent  être  les  coups  que  le 
destin  me  reserve,  ils  me  le  seront  moins  que  le  plus 
léger  retardement.  Je  ne  puis  d'ailleurs  imaginer  pour- 
quoi le  destin  est  fâché  que  je  me  marie  avant  vingt  ans 
et  je  ne  sçaurois  croire  qu'un  événement  qui  lui  im- 
porte aussi  peu  que  celui-là,  le  détermine  à  me  persé- 
cuter. Mon  fils,  répondit  la  Fée,  ma  science  peut  bien 
aller  jusques  à  prévoir  les  ordres  du  destin,  mais  la 
cause  m'en  est  toujours  inconnue.  Vous  devez  cepen- 
dant penser  qu'il  a  ses  raisons;  et  obéir  sans  les  chercher, 
c'étoit  ce  que  je  désirois  de  vous,  sans  l'espérer.  Vos 
malheurs  ne  sont  que  trop  réels;  il  est  cependant  encore 
malgré  votre  mariage,  un  moyen  de  les  éviter,  le  voici. 

La  Fée,  à  ces  mots,  tira  de  dessous  sa  robe,  une  écu- 
moire  d'or  de  trois  pieds  de  long,  et  dont  le  manche 
rond  étoit  de  trois  pouces  de  diamètre.  Le  manche  étoit 
percé,  et  le  trou  n'étoit  que  comme  il  le  falloit  pour 
qu'une  chaîne  de  pierreries  le  traversât.  Quel  est  ce 
bijou?  demanda  le  Prince.  C'est,  reprit  la  Fée,  ce  que 
mon  amitié  vous  réserve,  et  voici  l'usage  que  vous  en 
devez  faire. 

Le  jour  de  vos  noces,  vous  trouverez  auprès  du 
Temple  une  petite  Vieille,  saisissez-vous  en,  et  quelque 
résistance  qu'elle  vous  fasse,  de  quelque  prière  qu'elle 
use,  enfoncez-lui,  sans  pitié,   le  manche  de  cette  écu- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


moire  dans  la  bouche.  Mais,  Altesse  Ethérée,  dit  le 
Prince,  où  trouverai-je  une  bouche  à  qui  ce  manche 
puisse  convenir?  Cette  inquiétude  n'est  pas  faite  pour 
vous,  reprit  la  Fée,  aussi  né  vous  dis-je  pas  que  la 
Vieille  ne  souffre  pas  à  soutenir  cette  opération  :  ce  n'est 
pas  tout.  Dans  l'instant  que  vous  aurez  retiré  le  manche 
de  la  bouche  de  cette  Vieille,  vous  irez  le  porter  au 
Grand-Prêtre,  à  qui  vous  ferez  la  même  chose.  Le 
Grand-Prêtre!  s'écria  le  Roi,  il  n'y  consentira  jamais! 
Avaler  le  manche  d'une  écumoire  !  je  ne  sçai,  reprit  le 
Prince,  ce  qu'il  fera;  mais  à  sa  place,  aucune  puissance 
ne  m'y  forceroit.  C'est  cependant  ce  qu'il  faut  tâcher 
qu'il  fasse,  dit  la  Fée,  non  par  la  violence,  mais  par  la 
persuasion  et  les  moyens  les  plus  doux  que  vous  pourrez 
employer.  Elle  seroit  pourtant  plus  sûre,  reprit  Tanzaï, 
que  tout  ce  que  vous  dites  :  Mais  supposons  qu'il  y  con- 
sente, à  quoi  cela  me  servira-t-il?  A  détourner,  répondit 
la  Fée,  les  malheurs  qui  vous  menacent.  Et  supposons 
à  présent  qu'il  n'y  consente  pas!  reprit  encore  Tanzaï. 
En  ce  cas,  dit  la  Fée,  il  faudroit  ne  pas  achever  votre 
mariage,  ou  vous  soumettre  à  tout  ce  qui  doit  vous 
arriver  de  funeste.  Oh!  en  ce  cas-là  aussi,  reprit-il,  le 
Grand-Prêtre  avalera  l'écumoire.  Je  vous  ai  dit,  ré- 
pondit-elle, qu'il  ne  faut  point  que  ce  soit  par  violence. 
Mais  de  bonne  foi,  dit  Tanzaï, croyez-vous  qu'un  homme 
à  qui  l'on  fera  une  pareille  proposition,  puisse  l'ac- 
cepter? Ce  manche  est  d'une  grosseur  si  monstrueuse, 
qu'il  n'y  a  point  de  bouche  si  énorme,  où  il  ne  trouvât 
encore  à  fendre  :  Mais  s'il  m'est  défendu,  ajouta-t-il 
d'user  de  violence,  j'y  puis  employer  l'adresse.  Soit,  dit 
la  Fée,  mais  souvenez-vous  de  ce  que  je  vous  recom- 
mande: tenez  la  chose  secrète;  attachez  l'écumoire  à 
votre  boutonnière,  et  soyez  sûr  que  c'est  la  seule  chose 


L  ECUMOIRE 


qui  puisse  vous  tirer  d'embarras.  Assurément,  reprit  le 
Prince,  si  le  destin  me  prépare  des  maux  rares,  il  faut 
avouer  qu'il  m'ordonne  des  remèdes  bien  singuliers. 
Souvenez-vous  encore,  dit  la  Fée,  s'il  vous  arrive  des 
choses  désagréables,  de  ne  pas  m'implorer,  et  que  je  ne 
pourrai  rien  pour  vous.  La  Fée,  en  achevant  ces  paroles 
disparut,  et  laissa  Céphaès  et  Tanzaï,  l'un  dans  l'éton- 
nement  de  l'écumoire,  et  l'autre  dans  la  résolution  de  s'en 
servir,  de  quelque  manière  que  ce  pût  être, 


_ 


CHAPITRE  V 


Dépit  de  Roussa  Blaffarda  ;  sur  quoi  fondé  :  Quelle  est  la 
consolation  qu'on  lui  promet,  et  qui. 


La  nouvelle  du  mariage  de  Tanzaï,  fut  reçue  par  les 
Princesses,  en  public,  avec  dédain,  en  secret,  avec 
douleur.  Quand  ce  coup  n'auroit  mortifié  que  leur 
vanité,  il  leur  auroit  toujours  été  cruel;  l'amour  qui  s'en 
étoit  mêlé,  le  rendoit  insoutenable,  et  avoit  laissé  dans 
leur  cœur,  des  mouvemens  que  le  dépit  n'effaçoit  pas.  Le 
séduisant  Prince  de  la  Chéchianée,  venoit  avec  tous  ses 
appas  se  retracer  à  leur  imagination.  L'une  relisoit  des 
vers  qu'il  avoit  faits  pour  elle,  l'autre  se  rappeloit  une 
conversation  qui  n'avoit  été  que  galante,  mais  où  elle 
trouvoit  du  sentiment;  celle-ci  se  souvenoit  d'un  soupir, 
celle-là  d'un  regard;  celle  qui  n'avoit  à  se  souvenir  de 
rien,  ne  laissoit  pas  de  se  souvenir  de  quelque  chose. 
Toutes  en  général  s'étoient  cru  préférées,  et  toutes  mou- 
roient  de  chagrin,  tant  d'avoir  manqué  Tanzaï  pour 
époux,  que  d'une  autre  injure  plus  récente  encore,  et 
sans    doute    bien    piquante    pour    elles,    puisqu'elles 


L  ECUMOIRE 


.n'osoient  pas  s'en  plaindre.  Entre  celles  qui  se  distin- 
guoient  par  leur  fureur,  étoit  l'altiere  Roussa  Blaffarda, 
Souveraine  de  l'Isle  Métiffao. 

C'étoit  la  moins  belle  et  la  plus  fiérede  ces  Princesses; 
elle  avoit  en  présomption,  tout  ce  qui  lui  manquoit  en 
agrémens  :  un  air  dédaigneux  répandu  sur  son  visage, 
en  rendoit  les  charmes  inutiles.  Elle  se  croyoit  de  l'esprit 
et  quoiqu'en  effet  elle  n'en  manquât  pas,  il  étoit  si  dur  et 
si  dénué  de  grâces,  qu'on  ne  pouvoit  l'entendre  parler 
sans  être  rebuté  de  la  sécheresse  de  ses  expressions,  et 
de  la  rudesse  de  ses  idées.  Sa  taille  étoit  aussi  gauche 
que  son  esprit;  elle  ne  faisoitpas  un  geste  qui  ne  déplût, 
pas  une  mine  qui  ne  fut  une  grimace.  Elle  étoit,  à  la  vé- 
rité, d'une  blancheur  éblouissante,  mais  cette  beauté 
étoit  achetée  par  une  couleur  de  cheveux  qui  n'étoit  pas 
du  goût  de  tout  le  monde.  Aussi  avoit-elle  un  souverain 
mépris  pour  les  brunes,  et  trouvoit-elle  les  blondes  trop 
fades.  Au  reste,  elle  étoit  cruelle,  vindicative,  scélérate 
et  perfide.  Telle  que  l'Histoire  nous  la  donne,  elle  s'étoit 
flattée  que  Tanzaï  l'aimoit,  on  n'a  jamais  bien  sçû  sur 
quoi  elle  se  l'étoit  imaginée.  Il  y  a  apparence  que  sa  va- 
nité, plutôt  que  les  soins  du  Prince,  lui  avoient  fait 
naître  cette  idée;  mais  elle  s'y  étoit  si  bien  accoutumée; 
qu'elle  regarda  son  amour  pour  Néadarné  comme  une 
infidélité  qu'il  lui  faisoit.  Ce  qui  la  desesperoit  le  plus, 
étoit  d'avoir  assez  compté  sur  ses  charmes,  pour  avoir 
refusé  le  secours  d'une  vieille  Fée,  sa  nourrice  et  son 
conseil,  qui  étoit  venue  à  Chéchian  avec  elle,  et  qui  lui 
avoit  promis  de  fixer  sur  elle  les  vœux  de  Tanzaï.  L'am- 
bitieuse Princesse  déchue  de  ses  espérances,  fut  enfin 
obligée  d'avoir  recours  à  elle. 

Vous  entendez,  lui  dit-elle  en  frémissant  de  rage, 
vous  entendez  les  cris  de  joie  de  ce  peuple,  et  je  ne  suis 


HISTOIRE    JAPONAISE 


pas  vengée!  Le  perfide  Tanzaï,  et  mon  odieuse  rivale 
triomphent;  ma  douleur,  sans  doute,  augmente  leurs 
plaisirs.  Ah  !  verrez-vous  avec  tranquillité,  une  Fête  qui 
tous  deux  nous  deshonore  ?  Mon  injure  n'est-elle  pas  la 
vôtre  ?  Depuis  quand  nos  intérêts  sont-ils  séparés  ?  On 
m'outrage  !  que  dis-je  ?  On  me  porte  un  coup  mortel,  et 
mes  yeux  n'ont  pas  encore  vu  couler  le  sang  de  l'ingrat 
qui  me  trahit  ?  Ma  rivale  ne  gémit  pas  encore  dans  l'hor- 
reur des  supplices  !  Toute  la  nature  n'est  pas  armée 
pour  ma  vengeance  !  Vous  !  qui  d'un  seul  mot  confon- 
dez les  Elemens  :  Vous  !  que  j'ai  vue,  pour  de 
moindres  forfaits,  près  de  replonger  le  monde  dans  le 
chaos,  parlez,  qui  vous  retient?  Ce  pouvoir  formidable 
qui  fait  trembler  toute  la  terre,  cesse-t-il  seulement  pour 
moi  ?  L'ingrat  n'a  pu  m'aimer,  et  il  respire  !  Ah  ma 
Mère  !  vous  ne  m'aimez  plus.  Ma  douleur  vous  auroit 
touchée;  animée  de  la  même  fureur  que  moi,  le  perfide, 
ma  rivale,  ce  peuple  que  je  hais,  seroient  vainement 
cherchés  dans  l'Univers.  Ah  ma  Mère  !  m'abandonnez- 
vous  ?  Que  votre  douleur  est  injuste,  ma  fille  !  répondit 
la  Fée.  Croyez-vous,  si  je  le  pouvois,  que  je  ne  vous 
eusse  pas  vengée  au-delà  même  de  vos  désirs  ?  mais  un 
pouvoir  plus  fort  que  le  mien  m'empêche  d'attenter  aux 
jours  du  traître  Tanzaï. 

Barbacela  devant  qui  tout  tremble,  et  qui  me  fait  moi- 
même  obéir,  protège  ce  couple  odieux  que  votre  haine 
voudroit  accabler  :  invisible  auprès  d'eux,  elle  les  sau- 
veroit  de  mes  coups,  et  rien  ne  pourroit  me  soustraire  à 
sa  vengeance.  Mais  si  je  ne  puis  rien  contre  leur  vie,  je 
puis  du  moins  empoisonner  le  bonheur  dont  ils  croyent 
jouir,  et  vous  épargner  le  funeste  spectacle  de  leurs 
plaisirs.  Je  vous  aurois  fait  préférer  à  votre  rivale,  si 
vous  l'aviez  voulu  ;  mais  puisque  ce  mal  ne  peut  pas  se 


42  L  ECUMOIRE 


réparer,  soyez  sûre  que  je  les  punirai  de  vos  peines,  et 
que  ne  pouvant  vous  rendre  heureuse,  je  les  rendrai  du 
moins  aussi  à  plaindre  que  vous.  Ce  jour  fatal  de  leurs 
Noces  approche,  vous  apprendrez  bientôt  quel  sera  le 
genre  de  leurs  peines.  Roussa,  contente  des  assurances 
que  la  Fée  lui  donnoit  de  la  venger,  sentit  son  cœur 
cruel  moins  agité  ;  et  résolue  de  dissimuler  son  ressenti- 
ment, attendit  avec  impatience  une  journée  qui  devenoit 
moins  affreuse  pour  elle,  depuis  qu'elle  se  flattoit  d'y  voir 
éclater  sa  vengeance. 


CHAPITRE  VI 


Jour  des  Noces  :  Toilette  de  Néadarné. 


Il  étoit  enfin  arrivé  ce  jour  marqué  pour  tant  de  joie,  la 
plus  brillante  Aurore  venoit  de  l'annoncer.  Un  Ciel 
pur  et  serein  sembloit  témoigner  aux  Chéchianiens  que 
leur  Divinité  s'intéressoit  aux  plaisirs  de  leur  Prince.  Le 
Singe  consacré,  auguste  Protecteur  du  pays,  avoit  fait 
trois  fois  la  culbute  sur  son  piédestal.  A  la  vérité,  il 
l'avoit  faite  du  pied  gauche,  mais  loin  de  prendre  garde 
à  ce  pronostic,  tout  fâcheux  qu'il  étoit  par  lui-même,  on 
crut  que  c'étoit  par  inadvertance  que  le  grand  Singe,  qui 
avoit  toujours  eu  des  bontés  particulières  pour  le 
Prince,  avoit  fait  sa  culbute  de  travers.  Ce  qui  le  fai- 
soit  penser  aux  Sacrificateurs  les  plus  superstitieux, 
n'étoit  pas  sans  fondement.  Le  Soleil  paroissoit  sans 
aucun  nuage  :  Depuis  huit  jours,  quoiqu'alors  dans  une 
saison  orageuse,  le  Tonnerre  ne  s'étoit  point  fait 
entendre;  le  mois  dans  lequel  se  faisoit  cette  alliance 
désirée,  étoit  le  plus  heureux  de  l'année,  et  le  Roi  se 
trouvoit  parfaitement  guéri  de  son  rhumatisme;  ce  qui, 


L  ECUMOIRE 


selon  une  vieille  prédiction,  ne  devoit  arriver  que 
lorsque  son  fils  feroit  un  mariage  fortuné. 

Déjà  les  grandes  Vielles  enchantoient  le  peuple  par 
leur  harmonie  ;  les  rues  ornées  de  feuillages  et  de  fleurs  ; 
les  habitans  vêtus  d'habits  superbes;  la  Milice  sous  les 
armes,  commençoient  à  donner  aux  Spectateurs  une  idée 
pompeuse  des  Fêtes  de  ce  jour;  le  Temple  retentissoit 
des  vœux  que  les  Sacrificateurs  y  formoient  pour  leurs 
Souverains.  Tout  étoit  prêt  enfin,  lorsque  Tanzaï,  trans- 
porté d'amour,  et  de  joie,  alla  éveiller  la  Princesse.  Elle 
l'attendoit  dans  son  lit.  Lorsqu'elle  le  vit  arriver,  une 
modeste  rougeur  peignit  son  visage  ;  elle  voulut  lui  faire 
un  compliment  ;  mais  l'Amour  faisant  expirer  sa  voix 
sur  ses  lèvres;  elle  ne  pût  dire  que  :  Ah  Prince  !  Ah 
cher  Prince  !  Tanzaï  aussi  déconcerté  qu'elle,  ne  pût  lui 
rien  répondre.  L'étiquette  des  Rois  de  Chéchianée,  étoit, 
que  le  jour  de  leurs  Noces,  ils  habilloient  seuls  la  Reine 
future  :  mais  il  leur  étoit  en  même  temps  défendu  de  la 
part  du  grand  Singe,  de  s'abandonner  aux  désirs  que 
leur  pouvoit  causer  les  agrémens  qu'ils  découvroient.  La 
Princesse  qu'on  avoit  instruite  des  Coutumes  du  pays, 
vit  sans  s'étonner,  ses  femmes  sortir  de  son  appartement. 

Tanzaï  ne  fût  pas  plutôt  seul  avec  elle,  qu'il  profita, 
malgré  la  modestie  de  la  Princesse,  de  la  commodité  de 
l'étiquette.  Ce  ne  fut  pas  sans  peine  qu'il  obtint  la  per- 
mission de  tirer  de  son  lit  cette  beauté  dont  il  étoit  ido- 
lâtré. Elle  disputa  long-tems  et  en  personne  bien  née, 
les  prétentions  du  Prince.  Mais  malgré  les  précautions 
qu'elle  avoit  prises  pour  dérober  à  son  Amant  des 
charmes  qu'elle  devoit  le  soir  même  lui  abandonner,  elle 
ne  put  empêcher  qu'il  ne  la  vît  dans  ce  desordre  où  se 
met  nécessairement  quelqu'un  qui  se  retourne  souvent 
dans  son  lit. 


HISTOIRE    JAPONAISE  4* 

Quel  objet  pour  Tanzaï  !  et  que  les  ordres  du  Singe 
alloient  être  mal  exécutés,  si  la  religieuse  Néadarné  n'eût 
arrêté  ses  emportemens  ! 

Les  gens  qui  ont  aimé,  assurent  que  c'est  un  supplice 
beaucoup  plus  grand  pour  un  homme  amoureux  de  voir 
desbeautésdont  onne  lui  permet  pas  l'usage,  que  de  n'en 
pas  voir  du  tout  :  Si  cela  est  vrai,  le  Prince  se  trouvoit 
dans  une  situation  gênante.  Néadarné  qui  se  souvenoit 
de  ce  qu'avoit  pensé  causer  sa  jarretière,  éludoit  l'éti- 
quette tant  qu'elle  pouvoit,  et  ne  se  fut  pas  plutôt  aper- 
çue que  les  yeux  de  Tanzaï  cherchoient  autre  chose  que 
les  siens,  qu'elle  répara  promptement,  ce  qu'une  trop 
grande  précipitation  à  tout  voiler  avoit  laissé  à  décou- 
vert. Il  seroit  fâcheux  pour  elle  qu'on  imaginât  qu'il  y 
avoit  de  l'artifice  de  sa  part  dans  cette  occurrence.  Dans 
ces  tems-là,  peut-être,  on  connoissoit  moins  qu'aujour- 
d'hui en  amour  l'art  de  faire  naître  des  désirs,  qu'on  ne 
veut  pas  satisfaire;  les  femmes  même  ont  bien  pu  ne  le 
mettre  en  pratique  que  par  nécessité,  et  les  Amans  d'au- 
trefois pouvoient  n'avoir  pas  besoin  d'un  manège  qui 
manque  encore  bien  souvent  sur  ceux  d'à-présent.  Au 
reste,  il  est  prouvé  que  Néadarné  étoit  assez  vivement 
aimée  du  Prince  pour  n'avoir  pas  à  se  servir  avec  lui  de 
cette  coquetterie.  Il  poussa  un  cri  affreux,  lorsqu'il  vit  la 
cruelle  modestie  de  Néadarné  lui  enlever  d'un  seul  coup 
tant  de  plaisirs.  Ah  barbare  !  s'écria-t-il.  Hélas  Prince  ! 
répondit-elle,  et  le  Singe  ?  Si  vous  m'aimiez,  reprit-il, 
ne  l'auriez-vous  pas  oublié  ?  Et  c'est  parce  que  je  vous 
aime,  dit-elle,  que  ses  menaces  me  sont  toujours  pré- 
sentes. 

Tanzaï,  en  soupirant,  la  pressa  alors  d'entrer  au 
bain,  mais  ils  contestèrent  encore  sur  la  façon  dont  elle 
devoit  y  être.    L'opiniâtreté  du  Prince  fut   obligée  de 


46  L  ÉCUMOIRE 


céder  à  la  vertu  de  Néadarné;  il  s'agissoit  cependant 
d'une  tunique  de  bain,  que  pendant  long-tems  il  n'avoit 
pas  crû  nécessaire,  et  qu'il  voulut  mettre  lui-même, 
quand  il  fut  convaincu  de  sa  nécessité.  La  Princesse  y 
consentit,  persuadée,  que  cela  se  pouvoit  faire  avec 
décence,  et  en  effet,  il  n'y  a  rien  à  craindre,  quand  ce 
n'est  pas  un  amant  qu'on  charge  de  cette  fonction.  Néa- 
darné avoit  crû  en  être  quitte  pour  cette  complaisance, 
mais  quand  le  Prince  eut  apporté  la  tunique,  une  autre 

contestation  s'éleva  encore.  Il  vouloit Que  ne  vouloit- 

il  pas  !  toutes  choses  qui  allarmoient  la  pudeur  de  la 
Princesse,  et  auxquelles  assurément  elle  n'auroit  pas 
consenti,  si  elle  avoit  eu  le  tems  de  disputer.  Il  put  donc 
jouir  de  la  vue  de  presque  tous  les  charmes  de  la  Prin- 
cesse, et  ne  pouvant,  ni  se  contenir  tout-à-fait,  ni  s'aban- 
donner absolument  à  son  désordre,  il  se  contenta  de 
l'accabler  de  ces  caresses,  que  l'amour  ne  fait  jamais 
avec  plus  de  fureur,  que  quand  on  ne  lui  permet  pas 
d'aller  plus  loin.  Après,  il  la  mit  dans  le  bain,  mais  len- 
tement, et  ne  pouvant  se  lasser  de  l'admirer,  et  de  la 
tenir.  A  peine  y  fut-elle,  qu'il  murmura  de  ce  que  l'eau 
qui  l'environnoit,  toute  claire  qu'elle  étoit,  ne  l'étoit 
point  assez.  On  ne  sçauroit  compter  toutes  les  proposi- 
tions qu'il  lui  fit;  tous  les  écarts  où  il  tomba;  enfin 
jamais  bain  ne  fut  pris  d'une  façon  moins  tranquille. 
Elle  en  sortit  pourtant  mal  baignée,  mais  convaincue 
qu'elle  étoit  éperdument  aimée.  Le  Prince  enfin,  après 
bien  des  peines,  parvint  à  la  mettre  en  état  de  sortir  du 
Palais  :  Elle  n'avoit  jamais  été  coëffée  plus  irrégulière- 
ment que  ce  jour  là,  mais  c'étoit  l'amour  qui  y  avoit  mis 
la  main,  et  on  sçait  assez  que  quand  il  se  trouve  à  une 
toilette,  l'arrangement  n'est  pas  de  son  ressort,  ou  qu'il 
n'est  pas  bien  violent,  quand  il  n'est  pas  bien  maladroit. 


CHAPITRE  VII 


Suite  du  jour  des  Noces,  essai  de  V Ecumoire  :  Colère,  et 
refus  de  Saugrenutio. 


Le  bruit  des  trompettes,  et  des  clairons,  annonça  au 
peuple  qu'il  alloit  voir  ses  Maîtres.  Néadarné  con- 
duite par  le  Prince,  parut  enfin.  Ce  qui  venoit  de  se  pas- 
ser à  cette  toilette  si  pénible,  lui  avoit  laissé  une  rougeur 
qui  augmentait  sa  beauté,  et  les  désirs  de  Tanzaï.  Le 
Roi  monta  avec  eux  dans  le  même  char  ;  le  Prince  étoit 
ce  jour-là  magnifiquement  vêtu,  et  sa  superbe  Ecumoire 
passée  en  baudrier,  attachée  en  haut  par  une  chaîne  de 
pierreries,  et  soutenue  par  une  agraffe  de  même  espèce, 
relevoit  infiniment  sa  bonne  mine. 

Néadarné,  ainsi  que  tout  le  monde,  avoit  toujours  été 
surprise  du  cas  qu'il  faisoit  de  cet  instrument,  et  per- 
sonne n'en  sçachant  la  propriété,  l'avoit  attribué  à  ces 
fantaisies  qui  prennent  quelquefois  aux  Princes,  qu'ils 
ne  se  soucient  pas  de  justifier,  et  dont  on  n'ose  leur 
demander  compte.  Il  n'y  avoit  pas  un  Courtisan  à  qui 
cette  Ecumoire  n'eût  paru  ridicule,  et  qui  ne  voulut 
cependant  en  avoir  de  pareilles  ;  et  sans  le  Prince  qui  les 


4»  LÉCUMOIRE 


défendit,  bien-tôt  on  n'auroit  vu  que  cela  à  la  Cour. 
Néadarné  résolue  enfin  de  percer  un  mystère  qui  inquié- 
toit  depuis  long-tems  sa  curiosité,  crut  avoir  trouvé  le 
moment  favorable  pour  se  satisfaire.  Source  de  ma  joie, 
dit-elle  au  Prince,  en  le  regardant  tendrement,  ne  me 
direz-vous  jamais  ce  que  veut  dire  cette  Ecumoire  ? 
Princesse,  lui  répondit-il  gravement,  c'est  ce  qui  doit 
décider  du  bonheur  de  notre  vie.  Cette  Ecumoire  ! 
reprit-elle,  que  peut-elle  avoir  de  commun  avec  nous  ? 
Vous  en  allez  être  instruite,  répondit-il,  et  vos  yeux 
seront  peut-être  témoins  des  événemens  les  plus  singu- 
liers. En  achevant  ces  paroles,  ils  arrivèrent  au  Temple. 
Le  Grand-Prêtre  à  la  tête  de  tous  les  Sacrificateurs,  les  y 
attendoit.  Cet  homme,  qu'il  est  important  de  connoître, 
moins  attaché  au  culte  de  sa  Divinité,  qu'à  ses  intérêts 
personnels,  n'étoit  parvenu  à  la  place  qu'il  occupoit,  qu'à 
force  d'intrigues,  et  de  souplesses.  Peu  estimé,  mais 
craint,  il  se  servoit  souvent  d'un  pouvoir  que  la  Religion 
rend  absolu,  pour  combattre  les  volontés  du  Roi  même. 
Il  étoit  encore  jeune,  et  d'une  figure  agréable,  qui  lui 
avoit  peut-être  plus  servi  à  la  Cour,  que  toutes  ses 
cabales.  Mauvais  Théologien,  mais  séduisant  auprès  des 
femmes,  remplissant  mal  les  devoirs  de  son  état  pour 
vaquer  trop  bien  à  ceux  qu'il  s'imposoit  avec  elles;  il 
avoit,  selon  le  bruit  public,  passé  de  l'appartement  d'une 
Princesse  au  Pontificat  de  Chéchian.  Curieux  dans  ses 
habits  jusqu'à  la  plus  excessive  propreté,  précieux  dans 
ses  discours,  composé  dans  ses  manières,  somptueux  en 
équipages,  délicat  dans  son  luxe,  aimant  la  table,  asservi 
à  toutes  les  passions,  Courtisan  adroit,  Prêtre  impé- 
rieux, bon  Chansonnier,  Conteur  plaisant,  on  avoit  de 
lui  cent  bonnes  Epigrammes;  quant  aux  Homélies,  il  les 
laissoit  à  son  Secrétaire.  Il  étoit  vain,  aimoit  à  passer 


HISTOIRE    JAPONAISE, 


pour  homme  à  bonnes  fortunes,  et  se  piquoit  par-dessus 
tout,  d'avoir  la  bouche,  et  les  dents  d'une  beauté  singu- 
lière. Tel  étoit  le  personnage  qui  attendoit  le  Prince.  La 
première  chose  que  fit  Tanzaï  en  mettant  pied  à  terre, 
fut  de  chercher  s'il  ne  découvriroit  pas  la  Vieille  dont 
Barbacela  lui  avoit  parlé. 

Il  l'apperçut  enfin  qui  cachée  derrière  des  gardes,  fai- 
soit  son  possible  pour  lui  échapper;  il  courut  à  elle. 
Quelle  fut  sa  surprise,  quand  il  reconnut  la  nourrice  de 
Roussa  !  Il  ne  l'en  retint  pas  moins,  mais  croyant  qu'il 
falloit  adoucir  par  un  compliment,  la  violence  qu'il  alloit 
lui  faire  :  C'est  avec  un  regret  sensible,  lui  dit-il,  que  je 
me  vois  forcé  d'exécuter  sur  vous  les  ordres  qui  m'ont 
été  prescrits.  Vous  m'obligeriez  beaucoup,  ma  bonne, 
si  vous  vous  prêtiez  de  bonne  grâce  à  ce  que  je  vais  exi- 
ger de  vous.  Et  de  quoi  s'agit-il  donc  ?  demanda  la 
Vieille.  Au  fond,  c'est  une  bagatelle,  reprit  le  Prince  : 
vous  voyez  le  manche  de  cette  Ecumoire,  il  faut  per- 
mettre que  je  vous  l'enfonce  dans  la  bouche.  A  moi  ! 
barbare  !  s'écria-t-elle.  Point  d'injures,  reprit-il  avec 
dignité,  il  le  faut,  et  puisque  vous  répondez  si  mal  à 
mes  bontés,  nous  allons  voir.  Qu'on  la  saisisse, 
ajouta-t-il. 

Alors  la  Vieille  entre  les  mains  des  Gardes,  fut  forcée 
de  céder  aux  volontés  du  Prince.  Quoiqu'avec  la  bouche 
qu'elle  avoit,  elle  eut  moins  à  craindre  qu'une  autre,  le 
manche  étoit  d'une  grosseur  si  prodigieuse,  qu'elle  ne 
put  le  regarder  sans  effroi.  Tanzaï  s'approcha,  et  malgré 
la  colère  de  la  Vieille,  s'apprêta  à  lui  faire  subir  ce  nou- 
veau genre  de  supplice.  Quelque  dextérité  qu'il  employât 
à  cette  opération,  quelqu'énorme  que  fut  la  bouche  à 
laquelle  il  avoit  affaire,  il  ne  put  si  bien  s'y  prendre  qu'il 
ne  cassât  à  la  Vieille,   les  deux   seules  dents  qui  lui 


5o  L  ECUMOIRE 


fussent  restées.  La  moitié  des  assistans  rioit,  l'autre 
plaignoit  la  victime,  tous  enfin  ignoroient  pourquoi  le 
Prince  se  portoit  à  cette  violence;  le  Grand-Prêtre,  sur- 
tout étoit  surpris  qu'il  se  passât  à  la  porte  du  Temple 
une  chose  qui  lui  paroissoit  indécente;  il  en  murmuroit 
tout  haut,  mais  il  fut  bien  plus  scandalisé  quand  Tanzaï 
ayant  retiré  le  Manche  courut  avec  promptitude,  le  lui 
porter.  Allons,  lui  dit-il,  que  votre  Révérence  se  dépêche, 
tout  dépend  de  sa  diligence.  Quoi  ?  dit  Saugrenutio.  Je 
dis,  répliqua  le  Prince,  que  votre  Révérence  doit  avaler 
ce  Manche. 

Avaler  ce  Manche  !  dit  le  Prêtre  :  Moi  ?  un  Pontife  ! 
vous  n'avez  pas  espéré,  sans  doute,  que  j'accepterois 
cette  proposition  :  Je  vous  assure  que  si,  reprit  Tanzaï, 
et.  j'ai  assez  compté  sur  vous,  pour  croire  que  vous  ne 
désobéiriez  pas  quand  vous  sçauriez  que  mon  bonheur 
est  attaché  à  cette  cérémonie  :  j'attendois  de  vous  plus 
de  complaisance.  Mais  parbleu,  Monseigneur,  reprit 
Saugrenutio,  Votre  Altesse  n'y  songe  pas  ;  outre  l'hon- 
neur que  je  crois  intéressé  à  ne  pas  obéir,  il  faudroit,  et 
n'avoir  point  vu  la  bouche  d'où  sort  ce  Manche,  et  n'en 
avoir  point  à  conserver  pour  se  soumettre  à  ce  que  vous 
exigez.  D'ailleurs,  si  malgré  la  largeur  de  la  bouche  de 
cette  Vieille,  le  Manche  n'a  pu  y  entrer  sans  lui  casser 
les  dents,  que  ne  me  feroit-il  pas  à  moi  qui  les  ai  toutes  ? 
En  un  mot,  je  n'en  ferai  rien.  Vous  le  ferez,  répondit  le 
Prince  en  colère,  mon  salut  y  est  attaché,  ajouta-t-il,  en 
secouant  sa  terrible  Ecumoire,  et  je  ne  prétens  pas  que 
votre  sotte  répugnance  me  le  coûte.  Jour  de  Dieu  ! 
s'écria  Saugrenutio,  si  Votre  Altesse  m'approche,  je  lui 
perdrai  le  respect. 

Tanzaï,  pour  punir  ces  insolentes  paroles,  voulut  lui 
donner  du  Manche  sur  les  oreilles,  mais  Saugrenutio 


HISTOIRE    JAPONAISE 


s'étant  jette  au  milieu  des  Sacrificateurs,  sembloit  l'at- 
tendre de  pied  ferme.  Le  peuple  toujours  superstitieux, 
prenoit  parti  pour  le  Prêtre  ;  la  Cour  toujours  flatteuse, 
se  rangeoit  auprès  du  Prince  ;  tout  annonçoit  la  guerre, 
lorsque  Tanzaï  adressant  la  parole  au  peuple,  lui  raconta 
de  point  en  point  l'origine  de  l'Ecumoire,  l'ordre  qu'il 
avoit  reçu  de  Barbacela ,  de  l'employer  sur  le  Grand- 
Prêtre,  comme  il  l'avoit  fait  sur  la  Vieille,  et  le  besoin 
où  il  se  trouvoit  d'obéir  pour  éviter  les  malheurs  dont  on 
l'avoit  menacé. 

Après  que  le  Prince  eût  parlé,  Saugrenutio  demanda 
audience;  il  dit  qu'il  étoit  sans  exemple  qu'on  eût  forcé 
un  Grand-Prêtre,  un  homme  vénérable  par  son  état,  à 
commettre  une  indécence  de  cette  nature  :  Que  fidèle  aux 
devoirs  de  cet  état  même,  il  auroit  obéi  sans  murmurer, 
si  ce  manche  en  avoit  fait  une  partie,  ou  qu'il  eût  seule- 
ment lu  quelque  part,  qu'aucun  Grand-Prêtre,  soit 
dedans,  soit  dehors  la  Chéchianée,  eût  léché  le  manche 
d'une  Écumoire,  et  sur-tout  dans  la  situation  où  il  s'étoit 
offert  à  ses  yeux  :  Mais  que  dis-je?  léché!  ajouta-t-il  : 
Plût  au  Ciel  !  ô  Chéchianiens  !  qu'on  ne  voulut  pas  porter 
plus  loin  la  violence;  il  s'agit  du  traitement  le  plus 
cruel  :  Ce  qu'il  en  a  coûté  à  cette  Vieille,  annonce 
ce  qu'il  m'en  coûteroit,  les  dents,  et  l'honneur  :  Ventre- 
bleu,  Chéchianiens!  je  jure  quand  j'y  pense!  Le  Prince 
assure  que  cela  lui  est  nécessaire,  mais  faut-il  qu'il 
acheté  son  salut  par  ma  perte?  Non,  Messieurs,  je  n'y 
consentirai  jamais,  et  s'il  prétend  m'en  parler  encore, 
dès-à-présent  je  le  charge  de  la  malédiction  du  grand 
Singe,  et  je  n'achevé  pas  son  Mariage. 

A  cette  fatale  menace,  le  Prince  pâlit,  Néadarné 
pleura,  le  Roi  frémit,  le  peuple  s'étonna,  Saugrenutio  se 
calma. 


L  ECUMOIRE 


Tanzaï  pressé  par  son  amour,  oublia  les  menaces  de 
la  Fée,  ne  vit  que  l'horreur  de  n'être  point  uni  à  la  Prin- 
cesse, et  jura  au  Grand-Prêtre  qu'il  n'attenteroit  rien 
contre  lui.  Saugrenutio  alors  fit  ouvrir  le  Temple  :  et  la 
joie  et  la  paix  succédèrent  à  la  douleur,  et  au  trouble  qui 
venoient  de  les  agiter.  Néadarné  qui  mouroit  de  peur  que 
son  mariage  ne  fut  reculé,  descendit  de  son  Char, 
et  Saugrenutio,  rouge  encore  de  colère,  les  conduisit 
devant  le  grand  Sings  en  présence  de  qui  Tanzaï,  et  la 
Princesse  dévoient  former  ces  nœuds  charmans  qui  les 
unissoient  pour  jamais  l'un  à  l'autre. 


CHAPITRE  VIII 


Vengeance  de  Concombre  :  Retour  au  Palais;  ce  quon 
y   apprend. 


Le  Mariage  alloit  se  célébrer,  lorsqu'on  vint  avertir  le 
Prince,  que  la  Vieille  qu'il  venoit  de  maltraiter, 
demandoit  en  grâce,  et  comme  un  dédommagement, 
d'entrer  dans  le  Temple  pour  y  voir  la  cérémonie.  Il  le 
permit  avec  d'autant  plus  de  facilité  qu'il  vouloit  lui 
faire  ses  excuses  sur  ce  qui  s'étoit  passé. 

Saugrenutio  après  avoir  dévotieusement  encensé 
le  Singe,  commença  l'Hymne  principal,  et  sans  y  pen- 
ser, ouvrit  si  fort  la  bouche,  que  Tanzaï,  toujours 
occupé  de  son  objet,  crut  qu'il  ne  pourroit  jamais  trou- 
ver une  plus  belle  occasion  pour  lui  enfoncer  l'Ecu- 
moire.  Dans  l'enthousiasme  où  étoit  le  Grand-Prêtre,  le 
Prince  auroit  fait  réussir  son  projet,  si  dans  le  moment 
qu'elle  étoit  presque  sur  ses  lèvres,  la  Vieille  n'avoit 
éternué  avec  tant  de  force,  que  Saugrenutio  sortant  de 
son  extase,  vit  le  mauvais  tour  que  le  Prince  vouloit  lui 


L  ECUMOIRE 


jouer;  il  pensa  rompre  l'Assemblée,  mais  croyant 
le  Prince  assez  puni  de  voir  son  dessein  sans  effet, 
il  résolut  d'achever  la  cérémonie. 

Il  prononça  donc  tout  haut  et  sans  altération  appa- 
rente, les  paroles  sacrées.  La  Vieille  pendant  ce  tems 
avoit  proféré  à  voix  basse  quelques  mots  barbares, 
et  Saugrenutio  eut  à  peine  fini,  que  s'élançant  légè- 
rement en  l'air,  elle  cracha  au  visage  du  Prince  et  de 
Néadarné.  Souviens-toi,  dit-elle  à  Tanzaï,  de  ton  Écu- 
moire,  et  gémis  à  jamais  de  la  vengeance  de  la  Fée  Con- 
combre. A  ces  mots,  elle  se  perdit  aux  yeux  des  Specta- 
teurs; tous  s'épouvantèrent  de  ce  prodige;  Néadarné 
pensa  s'en  évanouir,  mais  le  Prince  soutint  en  assez 
mauvais  Physicien,  que  la  Vieille  n'avoit  disparu  que 
par  des  secrets  qui  n'avoient  rien  que  de  commun  :  Que 
quant  à  ce  qu'elle  avoit  dit  de  sa  vengeance,  il  n'y  avoit 
pas  à  s'en  effrayer,  puisque,  ni  la  Princesse,  ni  lui  n'en 
portoient  pas  encore  des  marques. 

On  feignit  d'être  persuadé,  mais  le  Roi  lui-même 
étoit  consterné,  moins  encore  des  menaces  de  Con- 
combre, que  de  ce  que  le  grand  Singe  n'avoit  cessé  de 
se  mordre  la  queue,  et  de  se  gratter  la  fesse  gauche  pen- 
dant tout  le  tems  qu'on  avoit  été  à  l'Autel. 

On  sortit  du  Temple;  le  premier  soin  du  Prince  fut 
d'envoyer  à  l'appartement  de  Roussa,  pour  sçavoir  si  la 
Vieille  n'y  seroit  pas  retournée.  Il  apprit  que  d'abord 
qu'elle  avoit  disparu  dans  le  Temple,  on  l'avoit  vue  arri- 
ver chez  Roussa  dans  un  Char  traîné  par  deux  Lima- 
çons. Que  cet  équipage,  qui  avoit  fendu  les  airs  avec 
une  rapidité  surprenante,  s'étant  abattu  sur  le  logement 
de  cette  Princesse,  la  Vieille  l'avoit  enlevée,  et  qu'elles 
avoient  disparu  toutes  deux. 

Cette  fuite  chagrina  le  Roi,  qui  s'étoit  flatté  de  rete- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


nir  la  Magicienne  jusqu'à  ce  qu'elle  eût  levé  le  sort  qu'il 
se  doutoit  qu'elle  avoit  jette  sur  les  deux  époux.  Il  dissi- 
mula cependant  ce  qu'il  en  pensoit,  craignant  que  de  si 
tristes  conjectures  n'achevassent  de  troubler  tout-à-fait 
les  plaisirs  d'une  fête  si  auguste. 

Tanzaï,  tout  rempli  de  son  amour,  partageoit  peu  les 
inquiétudes  de  son  père;  il  regardoit  sans  cesse  sa  chère 
Néadarné  avec  ces  transports  pressans  que  donne  l'im- 
patience d'être  heureux.  La  Princesse  dans  un  modeste 
silence,  l'écoutoit  avec  distraction,  et  paroissoit  s'occu- 
per de  choses  importantes.  Mais,  Princesse,  lui  de- 
manda-t-il  enfin,  quelles  sont  les  idées  qui  vous  rendent 
si  rêveuse?  Je  ne  sçais,  reprit-elle,  si  je  devrois  vous  le 
dire.  Seroit-il  vrai,  repliqua-t-il,  que,  comme  je  le 
crains,  vous  ne  vous  fussiez  donné  à  moi  qu'avec  répu- 
gnance? Ah!  s'écria-t-il ,  en  lui  baisant  tendrement 
la  main,  rassurez-moi  sur  mes  craintes.  Dites-moi  que 
vous  m'aimez  toujours  :  Hélas!  quand  vous  cessez  de 
m'en  assurer,  je  cesse  de  le  croire.  Decouvrez-moi,  du 
moins,  ce  qu'à  présent  vous  pensez.  Il  seroit,  reprit-elle, 
difficile  de  vous  en  instruire.  Je  désire,  ajouta-t-elle,  en 
rougissant,  plus  que  je  ne  pense  :  Ma  pudeur  inquiète 
de  vos  mouvemens,  veut  se  révolter  contre  eux,  et  pour 
finir  ce  combat,  je  voudrois  que  les  Dieux  accourcissent 
cette  journée.  Vous  parlez,  et  j'admire;  je  vous  regarde, 
et  je  soupire;  vous  me  touchez,  et  mon  cœur  se  trouble. 
Ce  baiser  que  vous  venez  d'imprimer  sur  ma  main, 
a  pénétré  jusqu'à  mon  ame.  Quand  la  violence  de  vos 
désirs,  vous  fait  approcher  votre  bouche  de  la  mienne, 
mon  cœur  tout  entier  y  vole,  un  doux  frémissement 
s'empare  de  mes  sens,  et  les  confond.  Ah  Prince!  ah 
seul  délice  de  ma  vie!  s'il  est  (ce  que  je  n'ose  croire) 
s'il  est  de  plus  grandes  voluptés,  comment  les  soutient- 


L  ECUMOIRE 


on  sans  mourir  ?  S'il  en  est  !  Reine  de  mon  ame  !  s'écria- 
t-il,  ne  le  devinez-vous  pas  à  vos  désirs?  Ne  le  trouvez- 
vous  pas  dans  les  miens?  Il  est  difficile  de  sçavoir 
comment  cette  conversation  auroit  fini,  si  l'on  n'étoit 
venu  avertir  que  le  festin  étoit  prêt.  Tanzaï  qui  auroit 
mieux  aimé  entendre  sonner  minuit,  que  le  dîner,  s'y 
rendit  cependant  avec  quelque  sorte  d'espérance  de  con- 
vertir le  Grand-Prêtre. 

Il  devoit  se  trouver  au  repas,  et  quoique  dans  les  con- 
jonctures présentes,  il  se  crût  mal  à  la  Cour,  il  pensa  en 
habile  Politique  qu'il  lui  convenoit  de  dissimuler  ses  res- 
sentiments. Le  Prince  qui  avoit  résolu  de  le  gagner  par 
la  douceur,  s'il  étoit  possible,  le  rencontrant  dans  le 
Salon,  lui  demanda  amicalement  si  par  son  opiniâtreté, 
il  vouloit  causer  le  malheur  de  sa  vie.  Prince,  lui  répon- 
dit Saugrenutio,  je  n'ai  à  vous  dire  que  ce  que  je  vous 
ai  dit  :  Outre  l'indécence  dont  cela  seroit,  le  manche  de 
cette  Ecumoire  est  d'une  grosseur  qui  ne  me  permettra 
jamais  d'obéir.  Voilà  donc,  répartit  le  Prince,  voilà  les 
effets  de  ce  zèle  que  vous  vous  vantiez  tant  d'avoir  pour 
moi!  Sujet  perfide!...  Point  d'injures,  repartit  le  Prêtre, 
il  n'en  sera  ni  plus,  ni  moins.  Mon  respect  pour  vous  est 
profond,  mon  attachement  sincère,  mes  intentions 
pures,  mais  je  n'ai  pas  juré  d'être  la  victime  des  unes,  ni 
des  autres,  et  quand  j'ai  promis  d'obéir,  il  ne  s'agissoit 
point  d'Ecumoire.  Vous  obéirez  pourtant,  traître  que 
vous  êtes,  s'écria  Tanzaï  enflammé  de  colère.  Vous 
obéirez,  ajouta-t-il  en  le  saisissant  par  le  bras.  Corbieu  ! 
Monseigneur,  je  n'en  ferai  rien,  s'écria  Saugrenutio,  et 
la  violence  sera  ici  aussi  inutile  que  la  prière.  Malgré  les 
efforts  de  Saugrenutio,  le  Prince  qui  étoit  vigoureux, 
lui  avoit  déjà  porté  ce  manche  fatal  près  de  la  bouche, 
lorsque  le  Roi  accourant  au  bruit,  remontra  à  son  fils 


HISTOIRE    JAPONAISE 


que  la  F"ée  lui  avoit  défendu  d'user  de  violence,  et  que 
celle  qu'il  faisoit  au  Grand-Prêtre,  le  rendrait  odieux, 
sans  qu'il  en  fût  plus  fortuné.  Bien  en  prit  à  Saugrenu- 
tio  que  le  Roi  fût  venu  :  le  Prince  le  laissa,  et  lui  jura  de 
n'y  plus  penser.  Saugrenutio  rassuré,  se  mit  à  table, 
bénit  les  plats,  et  la  joie  commença  à  naître  dans  tous 
les  cœurs.  Tanzaï,  qui  n'avoit  point  perdu  son  dessein 
de  vue,  sûr  de  l'exécuter  si  Saugrenutio  vouloit  boire  au 
point,  ainsi  qu'il  lui  arrivoit  souvent,  de  s'endormir  à 
table,  avoit  soin  de  lui  faire  verser  plus  de  vin  que  la 
moitié  des  conviés  n'en  aurait  pu  prendre;  cette  précau- 
tion lui  fut  inutile.  Saugrenutio  mangea,  chanta,  but, 
parla,  et  ne  s'ennyvra  pas.  Le  festin  finit  enfin;  le  reste 
du  jour  s'écoula  dans  les  plaisirs  dont  les  Noces  des 
Princes  sont  accompagnées  :  Qu'ils  parurent  ennuyeux 
à  Tanzaï!  Combien  de  fois  ne  souhaita-t-il  pas  qu'ils 
finissent!  Que  la  Comédie  quoiqu'elle  fut  de  lui,  lui 
parut  longue!  Que  ce  fut  avec  regret  qu'il  se  vit 
contraint  d'assister  au  souper  !  Néadarné  qu'il  regardoit 
sans  cesse,  partageoit  son  impatience.  Le  Roi,  étourdi- 
ment  proposa  à  son  fils  d'aller  au  bal,  mais  Tanzaï  que 
tout  chagrinoit,  prit  la  Princesse  par  la  main,  donna  le 
bon-soir  à  Céphaès,  et  se  retira  dans  son  appartement. 


'4-  '4-  4- 


Livre  second 


CHAPITRE  IX 


Nuit  des  Noces. 


Singe  lumineux!  Père  de  la  Nature,  œil  vivifiant 
du  monde!  Soleil,  retarde  un  peu  ton  retour,  et  que 
s'il  se  peut  encore  tes  rayons  divins  éclairent  les  plaisirs 
de  notre  Prince!  Après  cette  exclamation  de  l'Auteur 
Chéchianien,  que  j'ai  peut-être  copiée  mal-à-propos,  il 
répète,  ainsi  que  le  Lecteur  l'a  pu  voir  dans  le  précédent 
Chapitre,  que  le  Prince  emmena  Néadarné.  Il  la  des- 
habilla, à  ce  que  dit  l'Histoire,  plus  promptement  qu'il 
ne  l'avoit  habillée  le  matin.  La  Princesse  interdite 
et  confuse,  n'osoit  presque  le  regarder.  Les  transports 
de  Tanzaï  l'étonnoient  :  Quelquefois  elle  vouloil  les  con- 
traindre, mais  le  devoir  s'opposoit  à  sa  résistance, 
et  l'amour  plus  fort  et  plus  doux  encore,  aidoit  à  sa  faci- 
lité, et  nuisoit  à  sa  pudeur.  Tanzaï  parvint  enfin  à 
la  mettre  sur  la  couche  nuptiale.  Bientôt  il  vola  auprès 
d'elle,  il  dévora  des  yeux  toutes  les  beautés  que  l'hymen 
lui  soumettoit  :  Ce  qu'il  voyoit,  il  le  baisoit;  ce  qu'il 


62  L  ÉCUMOIRE 


avoit  baisé,  il  le  revoyoit  encore  :  Ses  mains  inquiètes 
s'égaroient  par-tout.  Néadarné  sentit  bien-tôt  succéder 
à  sa  pudeur,  un  sentiment  inconnu  qui  remplit  toute  son 
ame,  elle  soupira,  et  cédant  à  la  douce  émotion  que 
Tanzaï  faisoit  naître,  le  baiser  le  plus  tendre ,  déclara 
enfin  ses  transports.  Déjà  les  paroles  les  plus  flatteuses 
voloient,le  bruit  des  soupirs  se  repetoit  dans  la  chambre, 
déjà  Tanzaï  se  croyoit  au  comble  de  ses  vœux,  lors- 
qu'avec  les  mêmes  désirs,  il  ne  se  sentit  plus  la  même 
puissance.  En  vain,  étonné  d'un  accident  si  peu  prévu, 
il  serra  la  Princesse  dans  ses  bras;  en  vain,  dans 
les  plus  tendres  caresses,  il  chercha  un  remède  à  son 
malheur.  Tout  irritoit  son  ardeur,  mais  rien  ne  lui  ren- 
doit  ce  qui  ppuvoit  la  prouver  à  la  Princesse  :  surpris  et 
confus  de  l'état  où  il  se  trouvoit,  il  se  retira  d'auprès  de 
Néadarné,  comptant  que  cet  anéantissement  se  dissi- 
peroit,  et  qu'elle  aideroit  elle-même  à  le  détruire. 

Mais,  quel  fut  son  étonnement,  quand  implorant 
le  secours  d'une  main  si  chère,  il  vit  que  ce  seroit  inuti- 
lement qu'il  voudroit  l'employer!  il  ne  s'offroit  plus 
à  ses  yeux  d'objets  sur  qui  pussent  tomber  les  bontés 
de  sa  Princesse.  Il  connut  enfin  la  grandeur  de  sa  perte, 
et  moins  elle  étoit  ordinaire,  plus  il  la  jugea  irréparable. 
O  Singe!  ô  juste  Singe  !  s'écria-t-il,  ô  ma  Princesse!  ô 
jour  à  jamais  exécrable!  ô  abominable  Prêtre!  Quel  est 
donc  ce  désespoir?  dit  la  Princesse  ;  Qui  le  cause?  N'y 
puis-je  prendre  part?  Ah!  dit  Tanzaï,  mon  malheur  ne 
vous  regarde  que  trop,  je  serois  trop  heureux  qu'il  n'in- 
téressât que  moi.  C'est  trop  long-tems  me  le  cacher, 
reprit-elle.  Voyez  donc,  dit  le  Prince,  et  jugez  vous- 
même,  si  mes  plaintes  ne  sont  pas  fondées  sur  le  plus 
cruel  des  accidens.  La  Princesse  alors  le  considérant 
avec  attention,  ne  laissa  point,  quoiqu'elle  ne  sçut  pas,  à 


HISTOIRE    JAPONAISE 


ce  qu'elle  disoit,  en  quel  état,  il  devoit  être,  d'être  fort 
surprise  de  celui  où  elle  le  voyoit.  O  mon  Prince!  dit-elle 
en  l'embrassant  tendrement.  Epargnez-moi,  lui  dit-il, 
des  caresses  qui  redoublent  mon  infortune,  ou  plutôt, 
ajouta-t-ii,  en  la  pressant  dans  ses  bras,  venez;  vous 
seule  pouvez  me  rendre  ma  première  forme  :  Ah  !  si  je 
ne  la  retrouve  pas  avec  vous,  je  suis  perdu  à  jamais  !  En 
achevant  ces  paroles,  il  la  remit  sur  la  couche  nuptiale, 
et  sentant  subsister  ses  désirs  avec  la  même  violence,  il 
ne  concevoit  pas  comment  ils  ne  lui  rendoient  rien  de  ce 
qu'il  avoit  perdu.  Il  découvroit  dans  cette  agitation,  des 
appas  qui  le  faisoient  soupirer  de  rage.  Enfin,  outré  de 
fureur  et  de  lassitude ,  il  prit  le  parti  de  se  recoucher 
auprès  d'elle,  autant  embarrassé  de  ce  qu'il  feroit  à 
l'avenir,  que  de  ce  qu'il  étoit  actuellement. 


CHAPITRE  X 


Suite  de  la  nuit  des  Noces  :  Tour  que  joue  V Écumoire 
à  Tanzaï. 


Enfin,  dit  Néadarné  au  Prince,  ne  me  découvrirez- 
vous  jamais  la  cause  de  tout  ce  que  je  vois?  Ne  me 
direz-vous  pas  quel  est  ce  changement  de  forme  qui 
vous  coûte  tant  de  regrets?  Au  nom  de  vous-même, 
cher  Prince!  contentez  ma  curiosité.  Je  vais  vous  satis- 
faire, dit  Tanzaï;  sans  le  vouloir,  vous  ajoutez  à  mes 
malheurs,  et  le  désespoir  de  les  essuyer  avec  vous, 
me  les  rend  encore  moins  supportables;  vous  que 
j'adore!  vous!  l'objet  de  mes  plus  tendres  vœux,  vous! 
enfin  dont  les  attraits  dévoient  me  répondre  d'un  sort 
bien  différent  de  celui  que  j'éprouve  aujourd'hui. 

Mais,  lui  dit  Néadarné,  ce  malheur  n'est-il  arrivé  qu'à 
vous?  Il  est  arrivé,  reprit-il,  qu'en  pareille  occasion, 
d'autres  que  moi,  ont  éprouvé  une  langueur  qui  détrui- 
soit  leurs  plaisirs,  mais  cet  anéantissement  causé  d'ordi- 
naire par  trop  d'amour,  ne  dure  pas;  il  est  du  moins 
susceptible  de  secours,  il  se  répare  par  l'amour  même, 
et  votre  compassion  ne  peut  rien  ici.  Votre  tendresse,  la 


HISTOIRE    JAPONAISE 


mienne,  tout  m'est  inutile  :  Apprenez  quelle  est  mon 
infortune. 

Alors,  il  lui  raconta  brièvement  les  menaces  de  Bar- 
bacela,  le  don  de  l'Ecumoire,  l'usage  qu'il  en  devoit 
faire,  et  la  fureur  où  il  étoit  contre  Saugrenutio  qu'il 
chargeoit  de  l'événement  de  cette  nuit. 

Jamais,  ajouta-t-il,  je  ne  me  serois  douté  qu'une  jour- 
née aussi  glorieuse  pour  moi  fût  le  commencement  de 
mes  malheurs,  et  se  terminât  d'une  façon  si  cruelle. 
Ce  jour  que  je  devois  croire  le  plus  beau  de  ma  vie,  est 
le  plus  honteux  pour  moi,  depuis  'que  je  respire.  Sans 
me  vanter  (peut-être  se  vantoit-il)  je  suis  de  tous  les 
hommes,  celui  qui  devoit  le  moins  s'attendre  à  ce  qui 
m'arrive  aujourd'hui.  Barbacela  m'avoit  doué  d'une  façon 
si  surprenante,  que  ce  qui  m'étonne  le  plus,  est  que  ce 
présent  devenu  cher  à  mes  yeux  par  la  part  que  vous 
alliez  y  prendre,  ait  disparu  sans  que  j'en  aye  rien  senti. 

En  achevant  ces  paroles,  les  pleurs  recommencèrent  : 
Eh  quoi!  lui  dit  Néadarné  en  l'embrassant,  pensez-vous 
que  cet  accident  diminue  l'amour  que  j'ai  pour  vous  ? 
Non, Prince, s'il  ne  vous  affligeoit  pas  tant,  j'en  bénirois 
le  Ciel.  Vos  désirs  satisfaits,  vous  m'auriez  peut-être 
moins  aimée.  Sans  doute,  c'est  un  moyen  qu'il  m'offre 
pour  vous  conserver  toujours  :  Il  m'auroit  été  plus  doux 
de  satisfaire  votre  passion  ;  mais  l'aurois-je  pu  sans 
risquer  de  la  voir  s'éteindre,  et  quoi  de  plus  flatteur  pour 
moi  que  de  vous  voir  m'aimer  toujours  !  Est-il  pour  des 
cœurs  délicats,  une  plus  grande  satisfaction?  Que  sont 
sans  l'amour,  ces  plaisirs  que  vous  regrettez  tant?  Non, 
cher  Prince,  il  n'en  est  pas  qui  vaille  celui  que  je  prens 
à  vous  dire  que  je  vous  aime.  D'ailleurs,  qu'avons-nous 
perdu  ?  Ces  transports  si  tendres  que  vous  m'avez  fait 
éprouver, que  j'éprouve  même  encore  auprès  de  vous,  ne 

5 


L  ECUMOIRE 


dépendent  point  de  ce  que  vous  n'avez  plus?  N'ai-je  pas 
toujours  le  plaisir  de  vous  embrasser?  Vous-même,  ne 
me  rendez- vous  pas  mes  caresses?  Ne  vous  exagerez- 
vous  pas  votre  perte  ? 

Ah  Néadarné  !  s'écria  douloureusement  le  Prince,  que 
vous  tiendriez  un  langage  bien  différent,  si  vous  con- 
noissiez  de  réputation  seulement,  ce  dont  je  déplore  la 
perte!  Soit,  reprit-elle,  je  veux  que  vous  en  soyez  juste- 
ment affligé,  je  veux  tout  y  perdre,  mais  notre  union 
n'en  sera  pas  altérée. 

Je  le  crois,  répondit-il,  mais  pensez-vous  qu'elle  eût 
perdu  de  sa  vivacité,  si  je  fusse  resté  ce  que  j'étois? 
Prince,  lui  dit-elle  encore,  au  milieu  de  cet  embarras, 
les  Dieux  m'inspirent  une  pensée  salutaire.  La  Fée,  en 
vous  donnant  l'Ecumoire,  a  sans  doute  eu  ses  raisons  ; 
un  présent  de  cette  nature  seroit  trop  ridicule,  si  elle  ne 
lui  avoit  pas  attaché  une  vertu  particulière.  Ce  qui  vous 
arrive,  est  l'effet  de  la  colère  de  l'infernale  Concombre. 
Je  suis  sûre  que  l'Ecumoire,  convenablement  appliquée, 
détruiroit  l'enchantement. 

Puissent  les  Dieux  !  s'écria  Tanzaï,  vous  payer  de  ce 
conseil.  Que  vous  êtes  heureuse  d'avoir  dans  une  si 
grande  calamité,  l'esprit  aussi  présent  !  Il  courut  alors 
avec  empressement  détacher  l'Ecumoire,  et  se  frottant 
de  toute  sa  force,  il  demanda  à  la  Princesse,  si  rien  ne 
s'offroit  à  ses  regards.  Dans  l'instant  qu'elle  lui  répondoit 
non,  le  Prince  voulant  continuer  le  frottement,  trouva 
l'Ecumoire  immobile;  elle  s'étoit  incrustée  dans  sa 
peau,  et  nuls  efforts  ne  purent  l'en  arracher.  De  sorte 
qu'après  des  douleurs  excessives,  il  fut  contraint  de  la 
laisser,  fort  embarrassé  cependant  de  ce  qu'il  en  feroit, 
supposé  qu'elle  lui  restât. 

Le  jour  vint  enfin;  Néadarné,  accablée  de  fatigues  se 


HISTOIRE    JAPONAISE 


laissa  aller  au  sommeil,  en  exhortant  le  Prince  à  en  faire 
autant.  Ses  aventures  l'occupaient  trop  pour  qu'il  pût 
profiter  de  ce  conseil,  et  il  employa  le  reste  de  la  nuit  à 
des  vains  efforts.  Ce  qui  l'inquiétoit  le  plus,  étoit  la 
façon  dont  il  pourroit  porter  cette  Ecumoire,  sans 
devenir  la  risée  de  toute  la  Cour.  Il  tâcha  de  la  plier 
pour  la  porter  plus  décemment,  mais  toutes  ses  forces 
réunies,  ne  purent  jamais  la  faire  pencher.  Si  à  force,  il 
l'approchoit  de  lui,  elle  lui  couvroit  entièrement  le 
visage  ;  ce  qui  lui  étoit  d'une  incommodité  insuppor- 
table. En  se  perdant  dans  ces  desagréables  idées,  il  s'en- 
dormit. La  douleur  et  l'accablement  lui  procurèrent  un 
sommeil  si  long,  que  Néadarné  éveillée  avant  lui,  eut 
tout  le  temps  de  contempler  le  funeste  présent  de  Bar- 
bacela.  Tanzaï  après  avoir  essayé  différentes  postures, 
s'étoit  enfin  couché  sur  le  dos,  et  peu  s'en  falloit  que 
dans  cette  situation,  l'Ecumoire  ne  touchât  à  l'impériale. 
Abîmée  dans  les  idées  que  cette  vue  lui  donnoit,  elle 
doutoit  en  elle-même,  si  ce  que  le  Prince  avoit  perdu, 
valoit,quoi  qu'il  en  dit,  ce  qu'il  venoit  d'acquérir. 


CHAPITRE  XI 


Evenemens  peu  intéressans  ;  Conseil  assemblé,  à  quoi 
il  sert. 


Il  y  avoit  déjà  long-tems  que  le  Prince  dormoit,  lorsque 
le  Roi,  inquiet  du  succès  de  cette  nuit,  entra  dans 
l'appartement,  suivi  de  son  Capitaine  des  Gardes,  et  de 
la  plus  grande  partie  de  sa  Cour.  Il  se  mit  à  rire  en 
voyant  l'état  prodigieux  où  étoit  le  prince,  et  s'applau- 
dissant  du  nouveau  mérite  qu'il  lui  découvroit,  il  badina 
assez  sottement  sur  la  nuit  qu'avoit  dû  passer  la  Prin- 


L  ECUMOIRE 


cesse.  Les  Courtisans  stupéfaits  de  l'énormité  de  la 
chose,  firent  entr'eux  des  plaisanteries  plus  convenables 
sur  ce  que  devoit  être  Néadarné  après  une  pareille 
épreuve.  Tous  enfin  ne  pouvoient  concevoir  comment 
le  Prince  avoit  pu  cacher  si  long-temps  la  majesté  de 
ce  qu'ils  voyoient.  Le  Roi,  revenu  de  sa  première  joie, 
ne  trouvant  pas  naturel  que  son  fils  fut  dans  cette  situa- 
tion, alloit  l'éveiller  pour  s'instruire  plus  à  fond  de  la 
chose,  lorsque  Néadarné,  malheureusement,  dérangea  le 
Pavillon,  et  fit  voir  au  grand  étonnement  de  tout  le 
monde,  l'Ecumoire  jusques  à  sa  racine.  Singe  cruel  !  que 
vois-je!  s'écria  Céphaès.  Le  Prince,  réveillé  à  cette  excla- 
mation, fut  désespéré  d'avoir  toute  la  Cour  pour  témoin 
d'un  accident  qu'il  auroit  voulu  cacher  à  toute  la  terre, 
mais  se  servant  habilement  de  son  esprit  dans  une  si 
fâcheuse  occasion,  il  dit  à  son  père  que  depuis  une  heure, 
Néadarné  badinant  avec  lui  sur  l'Ecumoire,  l'avoit  défié 
de  la  faire  tenir  en  équilibre  où  on  la  voyoit,  que  sur  le 
champ,  il  l'avoit  convaincue  que  la- chose  étoit  possible, 
et  que  s'étant  après  laissé  aller  au  sommeil,  l'équilibre, 
sans  qu'il  sçut  comment,  avoit  subsisté.  Les  Courtisans 
firent  semblant  de  donner  dans  cette  raison,  toute  imper- 
tinente qu'elle  étoit,  et  chacun  se  retira  pour  laisser  à  la 
Princesse  le  tems  de  sortir  du  lit.  Le  Prince  seul  avec 
son  père, lui  découvrit  tous  les  maux  qu'il  avoit  soufferts, 
et  finit  par  la  peine  où  il  étoit  de  porter  l'Ecumoire  sans 
que  personne  s'en  apperçût.  Céphaès,  après  avoir  beau- 
coup rêvé,  proposa  vingt  moyens  plus  inutiles  les  uns 
que  les  autres,  et  convint  enfin,  que  le  cas  étoit  embar- 
rassant. Tanzai  pensa  que  l'Ecumoire  pouvoit  se  limer, 
mais  ni  lime,  ni  tout  ce  qu'on  put  employer,  ne  l'entama. 
Le  Roi  ne  sçachant  plus  qu'imaginer,  dit  qu'il  alloit  au 
Conseil,  et  laissa  les  deux  époux  ensemble. 


HISTOIRE    JAPONAISE 


Le  Conseil  assemblé,  le  Roi  lui  exposa  ce  qui  étoit 
arrivé  au  Prince.  Cette  nouvelle  ne  surprit  personne, 
l'équilibre  n'avoit  pas  aussi  bien  pris,  que  le  Prince 
l'avoit  cru,  et  le  peuple,  pour  le  coup,  avoit  réduit  la 
chose  au  simple  ;  non  qu'il  sçut  absolument  ce  dont  il 
étoit  question,  mais  un  bruit  sourd  couroit  dans  la  Ville. 
On  disoit  que  le  Prince  avoit  une  Ecumoire  attachée  où 
Néadarné  avoit  dû  croire  trouver  moins,  et  mieux. 
D'autres,  mais  on  ne  se  le  disoit  qu'à  l'oreille,  affir- 
moient  que  Tanzaï  étoit  totalement  transformé  en  Ecu- 
moire, qu'on  l'avoit  vu  se  promener  sur  la  terrasse  de 
son  appartement,  et  qu'un  Officier  du  Palais  lui  avoit 
long-tems  parlé  dans  cet  équipage. 

Quelque  impertinente  que  fût  cette  rumeur,  elle  avoit 
cependant  pris  force  dans  l'esprit  du  peuple,  qui,  sot 
pour  le  moins,  autant  que  crédule,  n'ajoute  jamais  plus 
de  foi  qu'à  ce  qui  est  le  moins  vraisemblable.  Le  Conseil 
après  avoir  instruit  le  Roi  de  tous  ces  bruits,  donna  ses 
idées  sur  l'accident  de  Tanzaï.  L'un  dit  qu'il  falloit  in- 
venter un  habillement  qui  cachât  cette  difformité;  l'autre, 
qu'il  falloit  plier  l'Ecumoire  ;  un  troisième  dit  qu'il  falloit 
la  limer,  et  l'avis  de  Saugrenutio  fut,  qu'il  falloit  con- 
sulter le  Singe.  Eh  morbleu!  s'écria  alors  le  Roi,  je 
sçavois  tout  cela  par  cœur;  tâchez  de  me  dire  quelque 
chose  que  je  n'aye  point  pensé.  La  prévoyance  de  Votre 
Majesté  est  si  grande  que...  Maugrebleu  du  Conseil,  dit 
le  Roi  en  colère,  je  n'en  ai  vu  de  ma  vie  un  si  butor. 
Mais  que  faire  dans  cette  extrémité  ?  Tout  ce  qu'il  vous 
plaira,  répondirent-ils.  La  colère  du  Roi  étoit  montée 
au  plus  haut  point,  lorsqu'un  des  Conseillers,  jadis 
habile  Chirurgien,  dit  qu'il  enleveroit  l'Ecumoire  à  la 
pointe  du  ciseau.  Qu'en  faisant  d'abord  une  incision 
autour,  et  creusant  par-delà  le  scrotum,  il  étoit  sûr  de 


72  L  ECUMOIRE 


son  affaire;  que  le  Prince  à  la  vérité,  pourroit  n'en  pas 
revenir,  mais  que  cela  feroit  toujours  une  parfaitement 
belle  opération.  La  première  idée  du  Roi  fut  d'envoyer 
au  supplice  cet  impertinent,  et  il  alloit  prendre  là-dessus 
l'avis  du  Conseil,  qui  l'auroit  fait  pendre  par  complai- 
sance, lorsque  Saugrenutio  insistant  fortement  sur  le 
Singe,  dit  qu'il  n'y  avoit  pas  d'autre  moyen  pour 
remettre  le  Prince  en  état,  que  de  le  faire  expliquer  sur 
sa  destinée.  Le  Conseil  ne  sçachant  que  dire,  opina 
comme  lui,  et  se  sépara.  Le  Roi  retourna  auprès  de  son 
fils,  et  Saugrenutio  alla  au  Temple,  préparer  son  Singe 
à  rendre  l'Oracle. 


CHAPITRE  XII 


Oracle  du  Singe  :  Départ  du  Prince. 


Les  malheurs  du  Prince  vengeoient  trop  bien  Saugre- 
nutio  pour  qu'il  y  prit  une  part  bien  sincère.  Maître 
de  dicter  les  Oracles  que  le  Singe  rendoit,  ou  de  les 
interprêter  du  moins  à  sa  fantaisie,  il  résolut  de  se  servir 
de  l'occasion  qui  lui  étoit  offerte.  Cette  résolution  n'étoit 
rien  moins  que  charitable;  mais  Saugrenutio  étoit  offensé 
à  la  face  de  tout  un  peuple;  on  lui  avoit  fait  un  affront 
cruel,  et  pour  en  tirer  vengeance  avec  moins  de  re- 
mords, il  avoit  mis  le  Singe  de  moitié  de  l'insulte  qui  lui 
avoit  été  faite.  Ce  n'etoit  plusluiquipoursuivoitlePrince. 
c'étoit  la  divinité  même  qui  devoit  s'armer  :  cette  Divi- 
nité, qui  tranquille  et  respectée  dans  son  Temple,  s'in- 
quiétoit  peu,  dans  le  fond,  des  chagrins  qu'on  faisoit 
essuyer  à  son  Prêtre.  Saugrenutio  étoit  déjà  entré  dans 
le  Sanctuaire,  fort  embarrassé  de  la  tournure  qu'il  don- 
neroit  à  l'Oracle,  lorsque  la  Fée  Concombre  lui  apparut. 
Je  partage,  lui  dit-elle,  ton  ressentiment  :  nous  avons 
tous  deux  la  même  injure  à  venger,  sors  d'inquiétude, 


L  ECUMOIRE 


je  dicterai  moi-même  l'Oracle.  Sois  sûr  de  ma  protec- 
tion, je  te  vengerai,  te  dis-je.  Saugrenutio  étoit  trop 
dévot  pour  ne  pas  remercier  affectueusement  Con- 
combre, et  il  étoit  encore  occupé  à  la  complimenter  sur 
son  bon  cœur,  lorsque  le  Roi  entra.  Il  se  mit  alors  à  en- 
censer le  Singe,  et  quand  il  lui  demanda  tout  haut, ce  que 
le  Prince  devoit  faire,  Concombre,  invisible  à  tous  les 
yeux,  prononça  très-intelligiblement,  par  l'organe  du 
Singe,  ces  paroles  : 

Qu'il  aille  :  Quil  parcoure  :  Quil  couche  :  Quil 
revienne. 

Le  Roi  fit  de  vains  efforts  pour  dévoiler  cette  énigme, 
et  moins  instruit  qu'auparavant,  courut  la  porter  au 
Prince,  qui  toujours  occupé  de  son  désenchantement, 
fatiguoit  en  vain  Néadarné.  Que  veut  dire  cet  Oracle  ? 
dit  Tanzaï,  après  l'avoir  entendu.  Je  ne  l'entends  que 
trop  !  s'écria  la  tendre  Néadarné  :  Plût  aux  Dieux  cruels  ! 
qu'il  fût  aussi  obscur  pour  moi,  que  pour  vous  !  Et  de 
quoi  vous  allarmez-vous  ?  Princesse,  reprit  Tanzaï. 
D'abord,  dit-elle,  l'Oracle  veut  que  vous  me  quittiez,  et 
ce  n'est  pas  le  seul  malheur  que  ma  tendresse  me  fasse 

craindre.  Vous  devez  coucher  en  chemin Ah!  dans 

l'état  où  je  suis,  s'écria  le  Prince,  devez-vous  avoir  cette 
inquiétude?  Vous  pleurez,  lorsque  le  destin  m'offre  un 
moyen  de  terminer  nos  malheurs,  vous  craignez  que  je 
ne  vous  manque  de  foi?  Ah  !  pensez-vous  quand  on  me 
destineroit  la  Déesse  même  de  la  beauté,  que  je  pusse 
vous  oublier?  Que  ce  fût  l'amour  qui  me  conduisît  dans 
ses  bras,  que  votre  image  ne  m'y  fût  pas  toujours  pré- 
sente? Que  sans  cette  charmante  idée,  je  pusse  venir  à 
bout  de  ma  guérison  ?  Néadarné  pleuroit,  et  ne  répondoit 
rien.  Le  Prince,  quoique  touché  de  ses  pleurs,  donna 
ses  ordres  pour  son  départ,  et  après  les  plus  tendres 


HISTOIRE    JAPONAISE 


embrassemens,  des  assurances  d'une  fidélité  entière,  et 
du  retour  le  plus  prompt,  il  sortit  du  Palais  seul  et  à 
cheval,  non  sans  avoir  été  fort  embarrassé  de  son  Ecu- 
moire,  qu'il  parvint  enfin  à  mettre  entre  les  oreilles  de 
son  Coursier.  Il  pria  encore  son  père,  avant  que  de 
partir,  de  faire  assembler  les  Etats,  et  les  Sacrificateurs, 
pour  condamner  Saugrenutio  à  l'Ecumoire  en  cas  qu'il 
en  fut  débarrassé. 


CHAPITRE  XIII 


Aventure  miraculeuse  de  la  Fée  au  Chaudron. 


Le  Prince  avoit  déjà  parcouru  trois  ou  quatre 
Royaumes,  fort  inquiet  du  tems  et  du  lieu  où  se 
termineroit  sa  course,  lorsque  passant  dans  une  Forêt 
fort  sombre,  il  vit  une  bonne  femme  occupée  à  faire 
bouillir  dans  un  chaudron,  des  herbes  qui  jettoient 
une  écume  extrêmement  épaisse,  et  qui  l'incommodoit 
d'autant  plus,  qu'elle  n'avoit  rien  pour  la  chasser.  Le 
Prince  fut  touché  de  la  peine  qu'elle  se  donnoit  :  Vous 
me  paroissez,  lui  dit-il,  vous  fatiguer  beaucoup.  Sei- 
gneur, répondit-elle,  je  ne  suis  embarrassée,  que  parce 
que  je  n'ai  pas  d'Ecumoire.  Nous  ne  nous  ressemblons 
pas  dans  nos  peines,  reprit-il,  car  si  je  suis  embarrassé, 
c'est  parce  que  j'en  ai  une.  Ah,  généreux  inconnu  !  s'écria 
la  Vieille,  voudriez-vous  me  la  livrer?  Il  n'y  a  rien  que  je 
n'en  donnasse.  Je  ne  serois  pas  fâché,  repartit  le  Prince, 
de  vous  rendre  ce  service,  mais  elle  me  tient  de  façon  que 
je  doute  que  je  pusse  m'en  défaire  :  Cependant  je  puis 
écumer  cette  chaudière,  puisqu'il  vous  importe  si  fort 


HISTOIRE    JAPONAISE 


qu'ellelesoit.Il  descendit  alors  de  son  cheval,  après  avoir 
prié  la  bonne  femme  de  s'écarter,  soit  qu'il  ne  voulût 
pas  lui  montrer  où  tenoit  l'Ecumoire,  soit  qu'il  fut  natu- 
rellement modeste. 

La  Vieille  s'écarta  donc,  et  le  Prince  se  mit  à  écumer 
de  toutes  ses  forces,  en  conduisant  l'instrument  avec  ses 
mains,  mais  à  peine  l'eut-il  fait  une  minute,  que  l'Ecu- 
moire se  détacha.  Tanzaï  à  cette  vue,  poussa  un  cri  de 
surprise  et  de  joie,  et  la  Vieille  s'étant  approchée,  il 
alloit  lui  conter  son  Histoire,  lorsque  l'interrompant  : 
Prince,  lui  dit-elle,  je  vous  connois;  je  sçavois  que  vous 
deviez  passer  en  ces  lieux,  et  que  nous  nous  y  rendrions 
un  service  réciproque.  Je  suis  une  Fée,  et  pour  donner 
à  ces  herbes,  la  vertu  qui  leur  est  nécessaire,  j'avois 
besoin  de  l'Ecumoire  enchantée  dont  Barbacela  vous  a 
fait  présent.  Je  ne  vous  ai  pas  été  inutile  :  j'espère  vous 
aider  encore;  vous  allez  dans  l'Isle  des  Cousins.  Vous 
me  tirez  d'une  grande  peine;  je  vous  avouerai  que  je 
marchois  sans  sçavoir  où  j'allois  :  Et  comment  arriverai  - 
je  dans  cette  Isle?  Il  m'est  défendu  de  vous  en  instruire, 
reprit-elle.  Autre  embarras, répondit-il;  pensez-vous  que 
je  fisse  mal  de  m'en  retourner?  Franchement,  tout  ceci 
commence  à  m'ennuyer.  Ne  pourriez-vous  pas  du  moins 
me  dire  ce  que  j'y  vais  faire?  L'Oracle  du  Singe  ne  vous 
en  instruit-il  pas  assez?  Vous  allez  en  bonne  fortune  !  En 
bonne  fortune!  dans  l'Isle  des  Cousins!  et  dites-moi, s'il 
vous  plaît,  quelle  est  la  beauté  qui  y  habite?  Sans  vous  en 
inquiéter  plus,  songez,  dit-elle  en  riant,  à  ne  pas  manquer 
de  courage.  Vous  me  donnez,  répondit-il,  mauvaise 
opinion  de  ma  conquête,  et  toute  femme  avec  qui  l'on  a 
besoin  de  courage,  n'est  pas  celle  qui  l'excite  le  plus. 
Mais,  quels  sont  donc  ces  importans  services  que  vous 
me  rendrez?  Vous   m'avez   à  la  vérité,  débarrassé   de 


L  ECUMOIRE 


mon  Ecumoire,  mais  je  n'en  suis  pas  pour  cela  plus 
avancé.  Que  voulez-vous  qu'on  fasse  de  moi  dans  l'état 
où  je  suis?  Pour  peu  que  vous  prissiez  intérêt  à  la  Dame 
qui  me  lait  voyager  depuis  si  long-tems,  vous  devriez 
bien  me  mettre  en  état  de  paroître  décemment  devant 
elle.  Cela  m'est  impossible,  repartit  la  Fée;  la  Dame  qui 
vous  aime,  a  seule  le  pouvoir  de  vous  rendre  ce  qui  vous 
manque;  cependant  comme  la  timidité  pourroit  nuire  à 
votre  guérison,  et  qu'il  est  important  qu'elle  n'ait  rien 
à  vous  reprocher,  je  vais  vous  donner  un  flacon  de  cette 
eau  ;  vous  verrez  que  c'est  avec  raison  que  nous  l'appel- 
ions l'eau  de  Santé.  Avant  que  de  vous  mettre  au  lit,  la 
nuit  de  votre  desenchantement,  ne  manquez  pas  de  boire 
tout  ce  que  je  vais  vous  en  donner.  En  ce  cas,  reprit  le 
Prince  vous  pourriez  étendre  plus  loin  votre  générosité  ; 
ce  n'est  pasque  jecroyeavoir  ordinairement  grand  besoin 
de  cette  eau  de  Santé,  mais  en  cas  que  cela  arrivât,  je  ne 
serois  pas  fâché  d'en  avoir  une  plus  ample  provision.  Je 
vous  entends,  et  vous  exauce,  reprit  la  Fée  :  à  votre 
retour  à  Chéchian,  vous  en  trouverez  trente  bouteilles 
dans  votre  cabinet.  Adieu.  Le  premier  Cousin  sellé  et 
bridé  qui  s'offrira  à  vos  regards,  vous  conduira  où  vous 
devez  aller. 

Alors  elle  disparut,  et  le  Prince,  après  avoir  serré  son 
flacon  et  rattaché  son  Ecumoire,  remonta  sur  son  Cour- 
sier, moins  occupé  de  sa  guérison  prochaine,  que  de  la 
façon  dont  elle  lui  seroit  procurée. 


CHAPITRE  XIV 


Arrivée  du  Prince  dans  Vlsle  des  Cousins. 


A  Peine  Tanzaï  avoit-il  fait  quelques  lieues,  qu'il  ren- 
contra le  Cousin  qui  devoit  le  voiturer  ;  il  étoit  trois 
fois  gros  comme  son  cheval,  et  il  pensa  mourir  de  peur 
à  l'aspect  de  cette  énorme  bête;  cependant  il  se  remit,  et 
descendant  promptement  :  il  s'abandonna  avec  toute 
l'intrépidité  d'un  Héros,  à  la  bonne  foi  de  l'animal,  qui 
ne  le  sentit  pas  plutôt  sur  lui,  qu'il  l'emporta  dans  les 
airs.  La  nuit  vint  que  le  Prince  n'étoit  pas  encore  au 
bout  de  son  voyage  :  Il  commençoit  à  croire  qu'il  ne 
finiroit  pas,  lorsque  le  Cousin  s'abattit  dans  une  Isle  où 
l'on  entendoit  un  bourdonnement  à  en  devenir  sourd.  Il 
ne  douta  pas  qu'il  ne  fut  dans  l'Isle  des  Cousins,  et  l'in- 
quiétude de  ce  qu'il  alloit  y  faire  le  tourmentant,  il  se 
laissa  mener  par  son  Conducteur  jusques  à  un  Palais 
superbe. 

Beaucoup  de  Cousins  richement  vêtus  vinrent  le  re- 
cevoir à  la  porte;  beaucoup  d'autres  jouoient  de  toutes 
sortes  d'instrumens.  On  sçait  que  les  Cousins  ont  natu- 


L  ECUMOIRE 


Tellement  la  voix  harmonieuse  :  Ceux  d'entr'eux  qui 
sçavoient  la  musique,  se  mirent  à  chanter  les  louanges 
du  Prince,  et  formèrent  le  plus  singulier  concert  qu'on 
puisse  jamais  entendre.  Tanzaï,  déjà  rassuré  par  cette 
obligeante  réception,  fut  conduit  dans  des  appartemens 
superbes,  où  des  Chouettes  mises  très-galamment, 
vinrent  lui  faire  la  révérence.  Une  d'elles,  après  les  pre- 
mières cérémonies,  lui  demanda  avec  une  voix  tou- 
chante, s'il  ne  vouloit  pas  entrer  au  bain?  Etourdi  de  la 
nouveauté  de  l'aventure,  il  fit  signe  de  la  tête  qu'il  le 
vouloit  bien.  Les  Chouettes  s'avancèrent  alors  pour  le 
deshabiller,  Mesdames,  leur  dit-il,  il  me  paroît  peu  séant 
que  vous  veuillez  prendre  ce  soin. 

Nous  ne  le  prendrions  pas  avec  un  autre,  sans  doute, 
reprit  la  Cameriere,  mais  nous  sçavons  que  vous  ne 
pouvez  pas  allarmer  notre  pudeur.  Tanzaï  rougit  à  ces 
paroles,  et  n'ayant  rien  de  bon  à  y  répondre,  se  mit  au 
bain,  se  cachant  avec  plus  de  soin  qu'il  n'en  auroit  peut- 
être  apporté,  s'il  eut  eu  de  quoi  en  prendre.  Voilà,  Sei- 
gneur, lui  dit  la  railleuse  Chouette,  une  bien  louable 
modestie,  mais  elle  ne  me  surprend  pas  de  vous  :  De 
tous  les  hommes,  vous  êtes  assurément  le  plus  rare. 
Assurément  aussi,  dit  Tanzaï  en  colère,  cette  rareté  que 
vous  me  vantez  tant,  cesseroit  moins  pour  vous  que 
pour  qui  que  ce  peut  être.  Prince,  repliqua-t-elle,  cette 
réponse  est  peu  polie. 

Ehcorbleu!  dit-il,  depuis  deux  heures,  vous  me  tenez 
de  mauvais  discours.  Ecoutez,  n'ajoutez  rien  à  ma  mau- 
vaise humeur,  je  ne  suis  point  accoutumé  à  respecter  des 
Hiboux.  La  Chouette  enfin  craignant  d'aigrir  trop  le 
Prince,  se  tût,  et  Tanzaï  sortit  du  bain,  parfumé  comme 
un  homme  que  l'on  reserve  aux  plus  douces  aventures. 
A  présent,  dit-il,  à  la  Chouette,  contentez,  de  grâce,  ma 


HISTOIRE    JAPONAISE 


curiosité.  A  qui  dois-je  ici  des  soins?  A  qui  appartient 
ce  Palais?  Que  veulent  dire  ces  singularités?  Des 
Chouettes  parlantes,  des  Cousins  armés,  que  me  veut-on? 
Qui  êtes-vous?  Pourquoi  vous-même,  êtes-vous  si 
extraordinairement  parée?  Suis-je,  répondit  l'Oiseau,  la 
première  Chouette  que  vous  ayez  vue  avec  des  ajuste- 
mens?  mais  sans  vous  inquiéter  de  tout  ceci,  formez- 
vous  les  plus  douces  idées,  et  par  une  réception  aussi 
brillante,  jugez  de  ce  qu'on  veut  faire  pour  vous.  Croyez 
que  les  agrémens  de  celle  qui  vous  aime,  vont  de  pair 
avec  sa  puissance  :  imaginez  ce  que  les  Cieux  ont  formé 
de  plus  beau,  et  vous  serez  loin  encore  des  appas  qu'on 
veut  bien  vous  soumettre. 

Je  ne  vous  dis  rien  de  plus,  vous  jugerez  du  reste  par 
vos  yeux;  la  beauté  qui  vous  est  destinée,  paroîtra  cette 
nuit  à  vos  regards;  elle  seule,  peut  vous  remettre  dans 
un  état  qui  vous  étoit  bien  cher  apparemment,  puisque 
vous  supportez  avec  tant  d'impatience  qu'on  badine  avec 
vous  sur  sa  perte.  Tanzaï,  à  qui  les  discours  de  la  Fée 
au  Chaudron,  n'avoient  pas  promis  un  bonheur  si  par- 
fait, sentit  ses  inquiétudes  s'adoucir  par  les  plaisirs  que 
lui  annonçoit  la  Chouette.  Il  crût  enfin  qu'une  divinité 
brillante  lui  accordoit  l'honneur  de  sa  couche  ;  que  ce  cas 
n'étoit  pas  étrange,  et  qu'une  Déesse  s'abaissoit  moins 
en  descendant  jusques  à  un  Prince,  que  quantité  de 
femmes  titrées,  à  qui  l'amour  et  l'extravagance,  font 
faire  tous  les  jours  des  pas  plus  choquants.  Cette  nuit 
qu'il  alloit  passer,  lui  paroissoit  si  charmante,  qu'il  en 
oublioit  presque  celle  où  la  tendre  Néadarné  lui  prodi- 
guant tous  ses  charmes,  l'avoit  trouvé  si  incapable  d'en 
profiter.  Il  se  flattoit  même  que  sa  Princesse,  qui  étoit 
ce  que  les  Dieux  avoient  formé  de  plus  parfait,  n'appro- 
cheroit  pas  des  beautés  qui  alloient  se  trouver  en  proie 


L  ECUMOIRE 


à  ses  désirs  :  son  amour  pour  elle  en  diminua,  et  s'il  se 
sentit  quelques  transports,  ils  furent  tous  pour  la  Déesse. 
Aveuglement  ordinaire  des  Amans,  qui  sacrifient  sou- 
vent à  l'idée  qu'ils  se  forment  d'une  conquête  nouvelle, 
la  maîtresse  dont  ils  connoissent  le  plus  le  cœur  et  les 
charmes  ! 

La  Chouette  voyant  rêver  Tanzaï:  Prince, lui  dit-elle, 
je  conçois  toutes  les  réflexions  qu'une  aventure  aussi 
flatteuse  vous  fait  naître,  mais  prenez  un  air  plus  gai, 
votre  maîtresse  hait  mortellement  les  gens  taciturnes,  et 
je  sçais  plus  de  mille  Amans  qui  par  ce  défaut  ont  perdu 
sesbonnes  grâces.  Mille  Amans  !  s'écriaTanzaï, c'est  une 
façon  déparier.  Non,  assurément,  reprit  la  Chouette,  je 
n'exagère  pas.  Deux  mille  vous  ont  précédé,  deux  mille 
et  plus,  vous  suivront,  et  ce  grand  nombre  d'Adorateurs 
doit  vous  prouver  l'excès  des  charmes  de  la  Déesse.  Et 
sa  bonté,  ajouta-t-il.  A  ce  que  je  vois, reprit  la  Chouette, 
vous  aimez  les  conquêtes  neuves  ;  je  vous  conseille 
cependant  de  n'être  pas  si  délicat  dans  le  monde,  vous 
courriez  risque  d'y  demeurer  oisif.  Contentez-vous 
cependant  de  la  nuit  qu'on  veut  bien  vous  donner,  et  du 
soin  qu'on  prend  pour  quelqu'un  qui,  puisqu'il  faut 
parler  franchement,  pourroit  bien  ne  le  pas  justifier.  Je 
vous  ai  déjà  dit,  Mademoiselle,  que  votre  air  d'ai- 
greur, et  vos  mauvaises  plaisanteries  me  déplaisoient  ; 
finissez,  ou  je  vous  quitte.  Il  y  a  apparence  que  la 
Chouette,  qui  faisoit  la  précieuse  et  le  bel  esprit,  ne  s'en 
seroit  pas  tenue  là,  si  le  Cousin,  Maître  d'hôtel,  ne  fut 
venu  annoncer  qu'on  avoit  servi.  Le  Prince  se  mit  seul 
à  table  :  On  imaginera  facilement  le  goût  et  la  magni- 
ficence du  repas,  l'amour  l'avoit  ordonné.  Tanzaï,  qui 
n'avoit  jamais  appliqué  sa  morale  à  corriger  sa  gour- 
mandise, mangea  beaucoup,  causant  de  tems  en  tems 


HISTOIRE    JAPONAISE  83 

avec  la  Chouette,  quoique  dans  le  fond,  elle  lui  déplût. 
Le  festin  finit  enfin,  et  le  Prince  le  termina  par  son  eau 
de  Santé.  La  Chouette  se  mit  à  rire  désagréablement. 
Prince,  lui  dit-elle,  vous  avez  besoin  de  précaution,  et 
cette  liqueur  est,  sans  doute,  un  préservatif  contre  vos 
accidens  ordinaires  :  Quoi  qu'il  en  soit,  reprit-il,  et 
quelle  que  soit  sa  vertu,  elle  échoueroit,  sans  doute, 
contre  une  physionomie  comme  la  vôtre.  Elle  peut 
n'être  pas  belle,  reprit  la  Chouette,  mais  vous  aurez 
peut-être  en  votre  vie,  des  occasions  où  vous  souhai- 
terez d'en  trouver  une  pareille.  Vous  ne  vous  êtes  pas 
bien  vue,  répondit  Tanzaï,  ou  vous  avez  un  ridicule 
amour  propre. 


CHAPITRE  XV 


Comme  quoi  Ton  se  trompe  à  ce  quon  imagine. 


On  vint  en  cet  instant  dire  au  Prince  que  sa  Déité 
seroit  bien-tôt  visible.  Son  cœur  s'émut  à  cette 
nouvelle,  la  curiosité,  un  sentiment  encore  plus  vif,  le 
troublèrent,  et  il  se  laissa  deshabiller  par  les  Chouettes, 
sans  proférer  une  seule  parole.  Quand  elles  l'eurent  mis 
en  robe  de  chambre,  elle  le  conduisirent  dans  un  appar- 
tement superbe,  où  les  parfums  qui  brûloient  dans  des 
cassolettes  d'or,  embaumoient  l'air,  et  faisoient  respirer 
les  odeurs  les  plus  voluptueuses.  Plein  d'inquiétude 
et  de  désirs,  après  avoir  traversé  cinq  ou  six  grandes 
pièces,  il  parvint  enfin  dans  la  chambre  où  la  Déesse 
étoit  couchée.  Un  lit  brodé  des  pierres  les  plus  pré- 
cieuses, soutenu  par  des  colonnes  de  rubis,  renfermoit 
cet  objet  miraculeux.  Le  Prince,  quoiqu'ébloui,et  arrêté 
d'abord  par  un  spectacle  si  brillant,  ne  laissa  pas  de 
chercher  des  yeux  ce  chef-d'œuvre  si  vanté;  il  voyoit  de 
loin  quelque  chose  qui  se  remuoit  dans  le  lit,  mais  c'étoit 
une  figure  si  informe,  qu'il  ne  douta  pas  que  ce   qu'il 


HISTOIRE    JAPONAISE 


voyoit,  ne  fut  la  Guenon  de  la  Divinité.  Il  approcha,  et  la 
Chouette  se  retira,  après  lui  avoir  donné  le  bon-soir. 
Tanzaï  consumé  de  désirs,  mais  retenu  par  sa  timidité, 
restoit  à  la  place  où  la  Chouette  l'avoit  laissé.  Venez, 
Piince,  lui  dit-on,  et  ne  perdez  aucun  de  ces  momens 
précieux  que  l'amour  vous  donne  :  il  obéit,  et  se  jetta 
avec  précipitation  dans  le  lit. 

Quand  il  y  fut,  on  se  retourna,  et  sa  surprise  ne  fut 
pas  petite,  quand  à  travers  le  blanc,  le  rouge,  les  rubans 
et  les  dentelles,  il  reconnut  la  Fée  Concombre.  C'étoit 
elle,  en  effet,  qui  pour  le  recevoir  plus  décemment,  avoit 
orné  ses  oreilles  de  Chouette,  des  plus  belles  pierreries. 
Sa  tête  pelée  étoit  couverte  d'un  tour  blond  maronné, 
garni  partout  de  fleurs  et  d'aigrettes,  et  quoiqu'elle  fut 
coëffée  en  arrière,  elle  avoit  mis  par-dessus  cette  parure, 
pour  se  donner  un  air  plus  touchant,  une  petite  coëffe 
blanche,  mouchetée  de  couleur  de  rose,  avec  un  deses- 
poir de  même  couleur,  galamment  noué  sous  le  menton. 
Au  milieu  de  ce  paquet  ridicule,  étoit  une  sorte  de  visage 
où  l'on  distinguoit  des  yeux  éraillés,  rouges  et  éperon- 
nés.  Un  nez  d'une  grandeur  énorme,  et  couvert  de  ver- 
rues, alloit  se  perdre  tendrement  dans  une  bouche  lâche 
et  enfoncée,  qui  laissoit  pendre  des  lèvres  violettes,  et 
présentoit  aux  yeux  une  mâchoire  dégarnie,  qui,  par 
laps  de  tems,  avoit  même  perdu  son  coloris  naturel.  Ses 
joues  pendantes  reposoient  mollement  sur  son  oreiller; 
une  quantité  innombrable  de  mouches  et  d'assassins  de 
différentes  espèces,  couvroit  une  peau  noire  et  tachetée, 
dont  les  rides  et  là  lividité  perçoient  au  travers  de  la 
pommade  huileuse  qui  les  déguisoit.  Un  esclavage  de 
diamans  et  de  perles  à  gros  glands,  lui  descendoit  sur  la 
gorge.  Ses  tétons  assez  dociles  pour  pendre  au  moins 
d'un  pied  et  demi,  sortoient  d'un  corset  garni  de  den- 


L  ECUMOIRE 


telles  frisées,  et  étoient  noués  en  trois  endroits  avec  de 
la  nompareille  couleur  de  rose. 

Tanzaï,  interdit  à  cet  aspect,  auroit  fui,  si  la  frayeur 
qu'il  lui  inspiroit,  lui  en  avoit  laissé  la  force.  Il  étoit 
d'ailleurs  étouffé  par  une  puanteur  insupportable,  qui 
malgré  les  parfums  dont  la  Fée  s'étoit  fait  oindre,  rem- 
plissoit  toute  la  chambre  :  Ciel!  disoit-il,  en  lui-même, 
voilà  donc  l'objet  qu'on  me  destine  !  ô  Néadarné!  c'est 
donc  ce  que  la  nature  a  formé  de  plus  hideux  qui  vous  a 
balancée,  que  dis-je,  qui  vous  a  anéantie  dans  mon 
cœur!  Juste  Singe!  quelle  bonne  fortune  ! 

Si  le  Prince  avoit  voyagé,  il  auroit  sçu  que  celles  dont 
nos  petits-Maîtres  sont  si  fiers,  ressemblent  souvent  à 
la  sienne.  Il  n'étoit  revenu,  ni  de  son  dégoût,  ni  de  sa 
terreur,  lorsqu'une  voix  rauque  et  cassée  sortant  de  cet 
effroyable  squelette,  lui  adressa  ces  douces  paroles  : 
vous  voyez  Prince  ce  que  je  fais  pour  vous,  et  quel  est 
l'excès  de  ma  bonté.  Vous  n'auriez  pas  dû  croire  après 
l'affront  sanglant  que  vous  m'avez  fait,  après  la  ven- 
geance dont  il  a  été  suivi,  que  mes  ressentimens  se  ter- 
minassent à  vous  admettre  dans  mon  lit. 

La  même  main  qui  a  causé  vos  larmes  se  présente 
pour  les  essuyer.  Vous  vous  seriez  exposé  aux  dangers 
les  plus  affreux  pour  redevenir  ce  que  vous  étiez,  et  c'est 
dans  le  sein  des  plaisirs  que  vous  allez  reprendre  votre 
première  forme.  Je  ne  sçais  si  trop  d'amour  propre 
m'abuse,  et  m'exagère  votre  bonheur;  si  les  transports 
de  tous  les  mortels  qui  m'ont  vue,  ne  me  font  pas  trop 
présumer  de  mes  charmes,  mais  je  dois  croire  qu'il  n'y 
a  pas  de  Prince  au  monde  qui  ne  souhaitât,  qui  ne  vou- 
lût même  payer  de  sa  vie,  le  sort  que  je  vais  vous  faire. 
Je  ne  vous  presse  point  de  mériter  mes  faveurs,  je  lis 
dans  vos  yeux  la  plus  vive  impatience,  j'y  découvre  avec 


HISTOIRE    JAPONAISE 


la  joie  la  plus  sensible  que  vous  ne  pouvez  plus  suppor- 
ter la  violence  de  vos  désirs.  Abandonnez-vous-y,  cher 
Prince,  les  miens  vous  répondent  de  votre  félicité. 
Venez,  ma  pudeur  ne  peut  soutenir  plus  long-tems  ce 
spectacle,  hâtez-vous  de  la  confondre.  Ah!  dans  des 
momens  si  doux,  l'empire  de  la  vertu  devroit-il  encore 
se  faire  sentir?  Précipitez  les  reproches  de  la  mienne, 
c'est  entre  vos  bras  que  je  veux  qu'elle  achevé  d'expirer. 
Tanzaï  demeuré  immobile,  n'entendit  pas  la  moitié  de 
ce  que  Concombre  venoit  de  lui  dire,  et  il  seroit  sans 
doute,  resté  abîmé  dans  cette  léthargie,  s'il  ne  se  fut 
senti  sur  la  main,  une  griffe  crochue  que  la  Fée  lui  ten- 
doit.  Son  premier  mouvement  fut  de  l'étrangler,  mais 
considérant  que  le  pouvoir  de  Concombre  la  sauveroit 
de  son  ressentiment,  et  que  le  moins  qu'il  pourroit  lui 
en  arriver,  seroit  d'être  pour  toujours  dans  l'état  où  il 
étoit,  il  abandonna  cette  idée,  quelque  séduisante  qu'elle 
fût.  Il  ne  sçavoit  enfin  à  quoi  se  déterminer,  lorsque  la 
Fée  lui  enfonçant  tendrement  ses  ongles  dans  la  peau  s 
Quoi  !  Prince,  lui  dit-elle,  vous  êtes  interdit?  Je  par- 
donne à  l'amour,  l'anéantissement  où  je  vous  vois,  mais 
il  auroit  déjà  dû  céder  à  l'impétuosité  de  vos  feux,  et  à 
ma  tendresse.  C'est  donc  à  moi  à  tout  faire,  petit  ingrat, 
ajouta-t-elle,  et  si  les  charmes  que  je  t'ai  laissé  voir,  ne 
sont  pas  assez  puissans  pour  te  rendre  à  toi-même, 
essayons  si  ce  qui  m'en  reste,  peut  te  rappeller  à  la  vie. 
Alors,  jettant  avec  fureur  le  peu  de  drap  qui  receloit  ses 
beautés,  encore  non  apperçûes,  et  roulant  les  yeux  avec 
violence,  vois,  barbare,  dit-elle,  en  soupirant,  vois  tout 
ce  que  mon  amour  t'abandonne.  Miséricorde  !  s'écria  le 
Prince,  ah  grands  Dieux!  oùsuis-je?  Sortantalors  brus- 
quement du  lit,  il  se  débarrassa  des  griffes  qui  le  rete- 
noient,  et  cherchoit  à  sortir,  lorsque  ce  que  le  Lecteur 
verra  dans  le  Chapitre  qui  suit,  l'arrêta. 


CHAPITRE  XVI 


Illusion  :  Bonheur  du  Prince  évanoui  :  A  quel  prix  on  le 
lui  rend. 


Tanzaï  transporté  de  rage,  alloit  sortir  de  l'Apparte- 
ment, lorsqu'une  voix  douce,  et  qu'il  crût  recon- 
noître,  l'appella.  Ciel  !  quelle  fut  sa  surprise,  lorsqu'en 
se  retournant  du  côté  du  lit,  il  vit  Néadarné  plus  char- 
mante que  jamais  !  O  ma  Princesse  !  s'écria-t-il,  en  cou- 
rant vers  elle.  Arrête,  ingrat,  lui  dit  Néadarné,  homme 
sans  courage  !  tu  ne  mérites  plus  mes  bontés.  Tu  sça- 
vois  que  notre  bonheur  dépendoit  de  cette  épreuve,  et  tu 
n'a  pas  eu  la  force  de  la  supporter.  Ces  apparences  dif- 
formes me  cachoient  ;  c'est  moi,  qui  par  la  protection  de 
Barbacela,  sous  la  forme  d'une  Fée,  t'ai  débarrassé  de  ta 
fatale  Ecumoire;  c'est  moi  encore  qui  pour  te  donner 
moins  d'horreur  pour  l'objet  qui  s'offriroit  à  tes  yeux, 
t'ai  fait  prendre  de  l'eau  de  Santé.  Malheureux  !  ajoutâ- 
t-elle, en  versant  quelques  larmes,  tu  as  trahi  mes  soins 
et  mes  bontés,  et  tu  vas  pour  toujours  rester  dans  cet 
état  affreux  dont  rien  ne  peut  plus  te  tirer.  O  ma  Prin- 


HISTOIRE    JAPONAISE  89 

cesse  !  s'écria  Tanzaï,  qui  vous  auroit  devinée  ?  Il  fit 
alors  de  nouveaux  efforts  pour  l'embrasser,  mais  la  Prin- 
cesse et  l'appartement  disparurent  à  ses  yeux,  et  il  se 
sentit  transporter  dans  la  chambre  où  on  l'avoit  reçu  à 
son  arrivée.  Son  desespoir  augmenta  en  y  retrouvant  la 
fâcheuse  Chouette,  qui,  assise  dans  un  fauteuil,  chantoit 
en  l'attendant.  Eh  quoi  !  lui  dit-elle,  d'un  ton  gai,  sitôt 
de  retour,  une  nuit  passe  avec  vous  comme  une  minute  : 
Si  vous  ne  les  faites  jamais  plus  longues,  on  peut  sans 
scandale  vous  en  accorder.  Je  croyois  ne  vous  revoir 
qu'à  midi.  Grands  Dieux  !  s'écrioit  douloureusement  le 
Prince,  de  quels  malheurs  empoisonnez-vous  ma  vie  ? 
Ah  !  dit  la  Chouette,  je  suis  au  fait.  Il  vous  est  arrivé 
quelque  accident,  ou  pour  mieux  dire,  le  même  subsiste; 
cela  est  malheureux  pour  vous;  car  quel  usage  voulez- 
vous  qu'on  fasse  de  votre  personne  ?  Sçavez-vous  bien! 
vous  qui  parlez  si  mal-à-propos,  dit  le  Prince  avec 
fureur,  que  je  vous  tords  le  col,  si  vous  osez  encore  pro- 
férer une  parole.  Puis  revenant  à  lui-même,  je  vous 
demande  pardon,  Mademoiselle,  ajouta-t-il,  de  ce  que  je 
viens  de  vous  dire,  mais  tant  d'événemens  me  con- 
fondent, me  mettent  hors  de  moi,  que  je  ne  sçais  ni  où 
je  suis,  ni  si  je  suis  encore.  Permettez-moi  de  vous 
raconter  mon  infortune.  Vous  avez,  dit-il,  en  finissant 
son  récit,  beaucoup  de  crédit  en  ce  Palais.  Je  reconnois 
ma  faute.  Ne  pourrois-je  pas  me  retrouver  dans  cette 
occasion  que  mon  imprudence  m'a  fait  perdre  ?  Mais 
dépêchez,  il  y  va  de  mes  jours.  Ce  que  vous  me  propo- 
sez-là  est  difficile,  reprit  la  Chouette,  je  vais  cependant 
essayer  si  mon  crédit  peut  vous  être  utile  :  Attendez- 
moi  ici  patiemment,  je  vais  négocier  votre  affaire.  A 
peine  fut-elle  sortie,  que  Tanzaï  se  mit  à  rêver.  Qui 
l'auroit  deviné,   se  disoit-il,  que  ma  Princesse  eut  pu 


<P  L  ECUMOIRE 


m'être  offerte  sous  cette  exécrable  forme  ?  Hélas  !  j'avois 
déjà  senti  l'effet  de  l'eau  de  Santé;  déjà  je  me  reconnois- 
sois,  j'allois  reparer  ma  gloire  et  mes  infortunes.  Mais, 
qui  l'aspect  de  Concombre  n'auroit-il  pas  effrayé  ?  Cet 
horrible  souvenir  me  glace  encore.  A  peine  ma  Prin- 
cesse m'a-t-elle  fui,  que  retombant  dans  mon  néant,  je 
me  suis  vu  aussi  loin  de  moi-même  que  je  l'étois.  Mal- 
heureuse condition  des  Rois,  d'être  soumis  malgré  leur 
pouvoir  aux  injustices  des  Fées  !  Y  a-t-il  rien  de  si 
bizarre  que  ce  qui  m'arrive  ?  Ma  destinée  dépend  d'une 
vile  Ecumoire  !  Ah  !  si  jamais  mon  Histoire  est  écrite, 
qui  pourra  y  ajouter  foi  ?  Ou  si  elle  trouve  de  la  crédu- 
lité, quel  sujet  d'entretien,  pour  les  siècles  à  venir  ?  Sans 
la  Chouette  qui  vint  interrompre  ses  réflexions,  il  les 
auroit  peut-être  poussées  plus  loin.  Eh  bien,  divin 
Oiseau,  lui  dit-il,  mon  malheur  est-il  sans  remède  ?  Je 
tremble  que  vos  soins  n'ayent  été  inutiles.  Vous  êtes 
plus  heureux  que  vous  ne  pensez,  lui  dit-elle  en  sou- 
riant; on  vous  pardonne,  ce  n'est  pas  sans  peine,  mais 
enfin  vous  pouvez  encore  tenter  l'aventure,  le  champ 
vous  est  ouvert.  Je  vais  donc,  reprit-il,  revoir  Néadarné  ? 
Ah  Dieux  !  Prince,  reprit-elle,  ce  sera  en  effet,  Néadarné, 
mais  toujours  sous  la  forme  de  Concombre.  Vous  fris- 
sonnez !  Consultez-vous,  votre  premier  refus  vous  coûte 
déjà  assez,  prenez  garde  au  second.  Si  d'abord,  vous 
aviez  surmonté  votre  répugnance,  et  que  la  Fée  préten- 
due vous  eut  reçu  dans  ses  bras,  à  peine  y  auriez-vous 
été,  que  la  Princesse  auroit  pris  sa  place.  Actuellement 
cela  est  devenu  plus  difficile;  il  faut  que  vous  souteniez 
beaucoup  de  fois  l'épreuve  prescrite,  avant  que  de  voir 
la  Métamorphose.  Hem  >  que  dites-vous  ?  dit  Tanzaï, 
que  parlez-vous  de  beaucoup  de  fois  ?  Qu'est-ce  que 
cela  veut  dire  ?  Vous  m'entendez,  dit  la  Choutete,  beau- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


coup  de  fois,  cela  se  comprend  ?  On  ne  peut  pas  moins, 
répondit  le  Prince.  Beaucoup  de  fois,  n'offre  point  de 
nombre  déterminé.  Dame,  reprit  la  Chouette,  ma  pudeur 
ne  me  permet  pas  de  m'exprimer  plus  clairement.  Votre 
pudeur  !  repliqua-t-il  ;  eh  bien  !  ce  que  votre  pudeur  ne 
vous  permet  pas  de  dire,  la  mienne  ne  me  permet  pas 
de  le  deviner.  Il  faut  donc  prendre  cela  sur  moi,  répon- 
dit la  Chouette  en  affectant  de  rougir  ;  mais  en  vérité  la 
langue  est  pour  de  certaines  choses,  d'une  stérilité  si 
grande,  que  ce  seroit  en  vain  qu'on  voudroit  chercher 
des  équivalens.  Ici  sur-tout,  ils  seroient  d'autant  plus 
déplacés,  à  moins  qu'ils  ne  fussent  d'une  clarté  singu- 
lière, qu'il  est  très-important  que  vous  m'entendiez 
bien.  Figurez-vous  donc  que  ce  bien  des  fois,  que  vous 
ne  comprenez  pas,  c'est  comme  si  je  vous  disois  treize 
fois.  Treize  fois  !  s'écria  Tanzaï  !  Allez,  on  n'y  pense 
pas;  ce  seroit  tout  ce  que  je  pourrois  faire,  si  la  Prin- 
cesse étoit  de  moitié.  Prévenu  que  ce  sera  Néadarné,  la 
figure  de  Concombre  ne  m'en  causera  pas  moins  d'hor- 
reur :  Vous  me  rendez  là  de  plaisans  services  ;  faites-en 
du  moins  diminuer  la  moitié.  Cela  ne  se  peut,  dit  la 
Chouette,  c'est  le  dernier  mot;  mon  zèle  ne  doit  pas  vous 
être  équivoque,  je  ne  gagne  rien  sur  ce  marché -là! 
Treize  fois,  s'écria  encore  le  Prince.  Comment,  dit-elle, 
vous  vous  effrayez  de  ce  dont  l'homme  du  monde  le 
plus  décredité,  s'acquitteroit  sans  peine.  En  effet,  reprit 
Tanzaï,  je  voudrois  bien,  pour  ce  que  vous  faites  pour 
moi,  que  vous  le  sçussiez  par  expérience.  Encore  un 
coup,  reprit-elle,  déterminez-vous,  c'est  une  honte  que 
si  peu  de  chose  vous  arrête;  j'avois  dans  le  fonds,  meil 
leure  opinion  de  votre  valeur.  Écoutez,  dit  le  Prince, 
vous  sçavez  qu'il  y  a  quantité  de  choses  que  les  circons- 
tances seules  rendent  pénibles,  et  vous  avouerez  avec 


92  L  ECUMOIRE 


moi,  que  le  figure  de  Concombre  n'est  pas  propre  à 
faciliter  le  nombre  qu'on  m'impose.  N'importe,  condui- 
sez-moi, et  que  le  ciel  m'assiste.  La  Chouette  le  prenant 
par  la  main,  le  mena  dans  l'appartement  des  délices,  plus 
troublé,  et  plus  désagréablement  occupé  que  la  première 
fois. 


CHAPITRE  XVII 


Nuit  délicieuse  de  Tanzaï. 


De  quelque  courage  que  le  Prince  se  fut  armé,  il  fris- 
sonna en  revoyant  Concombre.  Prince,  lui  dit-elle, 
recouchez-vous,  et  venez  mériter  votre  grâce,  ou  com- 
bler vos  malheurs.  Trêve  de  harangue,  repartit-il  brus- 
quement, le  comble  de  mes  malheurs  est  de  me 
retrouver  auprès  de  vous,  et  le  seul  de  mes  désirs,  d'en 
sortir  le  plustôt  que  je  pourrai.  Ainsi  point  de  compli- 
mens;  il  vous  siéroit  mal  de  m'en  faire,  après  l'état  où 
vous  me  réduisez.  Mais,  quelle  fureur  vous  tient  de  vou- 
loir que  je  passe  une  nuit  avec  vous  ?  La  répugnance 
que  je  vous  montre  ne  devroit-elle  pas  vous  en  guérir  ? 
S'il  est  vrai  que  vous  ayez  conçu  de  l'amour  pour  moi, 
ne  devroit-il  pas  vous  suffire,  pour  le  bannir,  que  je 
réponde  mal  à  vos  sentimens  ?  Et  si  vous  ne  cherchez 
qu'à  vous  venger  de  l'Ecumoire,  est-ce  à  moi  que  vous 
devez  votre  courroux  ?  Prince,  reprit  Concombre,  vous 
parlez  le  mieux  du  monde,  et  vos  discours  me  per- 
suaderoient,  s'il  pouvoit  être  de  quelque  utilité  que  je 


94  L  ECUMOIRE 


fusse  convaincue  de  ce  que  vous  me  dites.  Ce  n'est  ni 
l'envie  que  j'ai  de  vous  punir,  ni  un  mouvement 
d'amour  qui  vous  met  aujourd'hui  dans  mes  bras,  l'ordre 
du  destin  seul  me  fait  subir  une  épreuve  encore  plus 
humiliante  pour  moi,  qu'elle  n'est  pénible  pour  vous. 
Croyez-vous  que  ma  modestie  ne  souffre  pas  de  voir  si 
près  de  moi  un  homme,  qui  n'y  est  point  appelle  par 
mon  choix  ?  Pensez-vous  qu'on  s'abandonne  sans  regret 
aux  transports  de  quelqu'un  qui  nous  est  indifférent  ? 
Est-il  rien  de  plus  cruel  pour  une  femme  sensible,  et  née 
avec  de  la  vertu,  que  d'essuyer  des  caresses  que  son 
cœur  n'avoue  pas  >  Quant  à  ces  transports  et  ces 
caresses  dont  vous  parlez,  puisqu'elles  vous  font  tant  de 
peine;  je  puis,  dit  Tanzaï,  vous  les  épargner;  je  ne  suis 
pas  assez  impoli  pour  vous  ravir  des  faveurs  aussi  pré- 
cieuses que  les  vôtres.  Oh  non  !  dit  la  Fée,  je  suis  sou- 
mise aux  volontés  du  destin,  et  ma  résignation  m'aidera. 
Vous  étiez  tout-à-1'heure,  reprit  Tanzaï,  plus  emportée, 
et  moins  dévote  ;  mais  quoi  qu'il  en  soit,  on  m'a  promis 
Néadarné,  et  je  ne  commence  point  que  je  ne  la  voye. 
On  vous  l'a  promise,  à  la  vérité,  reprit  Concombre,  mais 
vous  sçavez  à  quel  prix.  Allons  donc,  dit  le  Prince,  qui, 
malgré  lui,  se  sentoit  renaître  ;  mais  il  faut  aimer  bien 
éperduement  pour  se  soumettre  à  ce  qui  m'arrive.  Alors 
se  bouchant  le  nez,  fermant  les  yeux,  il  tâcha  de 
s'acquitter  du  mieux  qu'il  pourroit,  du  devoir  prescrit. 
La  Fée  pour  le  lui  rendre  plus  facile,  soupiroit  tendre- 
ment, et  s'agitant  avec  volupté,  lui  donnoit,  malgré  son 
indifférence,  tous  ces  noms  emportés  que  l'amour 
inspire.  Elle  faisoit  succéder  l'indolence  à  la  fureur,  la 
vivacité  à  l'abattement  :  On  assure  même  que  pour  lui 
prouver  plus  de  sensibilité,  elle  jura  plus  d'une  fois. 
Tanzaï,  pour  en  être  plutôt  quitte,  avoit  fait  tout  de  suite 


HISTOIRE    JAPONAISE 


(chose  surprenante,  et  qui  n'est  pas  celle  de  cette  His- 
toire qui  peut  choquer  le  moins)  la  moitié  de  son  mar- 
tyre, et  l'eau  de  Santé,  agissant  miraculeusement,  le 
mettoit  en  état  de  s'acquitter  du  reste  avec  autant  de 
promptitude,  lorsque  la  Fée  le  pria  de  suspendre  ses  tra- 
vaux, et  de  la  laisser  respirer. 

Le  Prince  l'ayant  satisfaite.  Voyez-vous,  Prince,  lui 
dit-elle,  je  ne  suis  pas  de  ces  femmes  sans  délicatesse, 
qui  n'estiment  dans  un  homme  que  ces  qualités  dont 
vous  venez  de  faire  preuve.  J'aime  mieux  cent  fois  une 
conversation  tendre,  que  le  sentiment  anime,  que  ces 
voluptés  honteuses  que  les  amans  ordinaires  recherchent 
sans  cesse.  Combien  dites-vous  qu'il  vous  reste  à  faire 
de  cette  nuit  ?  Sept,  reprit-il  brusquement.  Ce  que  je 
vous  demande  là,  repartit-elle,  n'est  pas  que  je  m'en 
soucie.  Si  j'en  étois  crue,  vous  n'auriez  plus  rien  à  faire. 
Vous  dites  qu'il  vous  en  reste  sept,  je  crois  que  vous 
vous  trompez.  Il  se  peut  bien,  reprit-il,  je  compterois  au 
moins  sur  neuf  d'acquittés.  Ce  n'est  pas  ainsi,  dit-elle, 
que  je  compte,  j'étois  moins  égarée  que  vous,  et  je  crois 
qu'il  en  faut  encore  dix.  Ventrebleu,  cela  n'est  pas  vrai, 
dit  Tanzaï  en  fureur.  Ne  vous  fâchez  pas,  mon  fils,  dit- 
elle  tendrement,  nous  n'aurons  pas  de  disputes  là-des- 
sus ;  mais  vous  êtes  le  plus  étonnant  de  tous  les  hommes, 
et  j'ai  peine  à  croire  qu'avant  votre  enchantement,  vous 
valussiez  d'aucune  façon,  ce  que  vous  valez  aujourd'hui. 
Vous  sçavez  mieux  que  personne,  reprit  Tanzaï,  pour- 
quoi je  vaux  tant,  et  le  présent  qu'on  m'a  fait  de  l'eau  de 
Santé,  est  une  précaution  que  vous  avez  prise  pour 
vous-même  :  Mais,  en  conscience,  ne  devriez-vous  pas 
me  remettre  le  reste.  Cela  ne  se  peut,  reprit-elle.  En  ce 
cas,  dit-il,  je  m'en  tiendrai  où  je  suis,  je  ne  vous  crains 
plus.  Nous  verrons,  reprit  Concombre  en  le  touchant.  Ah 


96  L  ECUMOIRE 


barbare  !  s'écria  le  Prince,  qui  se  sentit  décroître,  il  y  a 
ici  moins  d'enchantement  que  vous  ne  croyez,  et  votre 
main  pour  opérer  ce  que  je  sens,  n'avoit  pas  besoin  de 
magie.  Le  discours  est  tendre,  dit  Concombre,  et  c'est 
le  moyen  d'obtenir  grâce  !  Si  vous  n'êtes  point  géné- 
reuse par  rapport  à  moi,  soyez-le  du  moins,  dit  Tanzaï, 
par  rapport  à  vous-même.  Je  suis,  reprit-elle,  moins 
méchante  que  vous  ne  croyez,  et  vous  verriez  que  je 

puis  de  cette  main  que  vous  méprisez  tant Eh  de 

grâce  !  s'écria  Tanzaï,  ne  me  touchez  point.  Malgré  sa 
peur,  la  Fée  lui  tint  parole,  et  lui  qui  mouroit  d'envie  de 
finir  avec  elle,  recommença  sa  corvée.  Il  étoit  enfin 
arrivé  au  douzième  inclusivement,  sans  qu'il  vît  Néa- 
darné,  et  il  en  témoigna  sa  surprise  à  Concombre.  C'est 
apparemment,  dit-elle,  que  son  recouvrement  est  atta- 
ché au  nombre  mystérieux  de  treize.  Je  vois  assez, 
reprit-il,  qu'on  ne  l'a  pas  mis  à  bon  marché,  mais  finis- 
sons. Le  Prince,  à  la  fin  de  ce  dernier  travail,  chercha 
des  yeux  Néadarné,  mais  ne  la  voyant  point  paroître  : 
Que  veut  donc  dire  ceci  ?  demanda-t-il.  Pourquoi  ne 
vois-je  pas  Néadarné  ?  M'auroit-on  trompé  ?  Hélas  ! 
Prince,  dit  la  Fée,  vous  vous  êtes  trompé  vous-même, 
vous  avez  mal  calculé.  Oh  corbleu  !  dit  Tanzaï,  il  ne  faut 
pas  être  un  Barème  pour  sçavoir  compter  jusques  à 
treize,  ils  y  sont  bien. 

Mais  le  moyen,  reprit-elle  :  Vous  voyez  bien  que  cela 
ne  se  peut  pas,  vous  auriez  Néadarné  en  votre  pouvoir, 
si  ce  que  vous  dites  étoit  vrai.  Au  nom  de  vous-même, 
cher  Prince  !  prenez  garde  qu'il  n'y  ait  de  l'erreur.  Mor- 
bleu, dit-il,  c'est  qu'il  n'y  en  a  point.  Enfin,  reprit-elle, 
par  votre  obstination,  vous  ne  verrez  point  Néadarné; 
et  par  un  esprit  de  ménage  mal  entendu,  vous  perdrez 
le  fruit  de  ce  que  vous  avez  fait.  Ciel  !  s'écria-t-il,  me 


HISTOIRE    JAPONAISE 


laissez- vous  en  proie  à  l'injustice?  Et  faut-il Mais 

hélas!  peut-être  avez-vous  raison?  Je  ne  vois  point 
Néadarné,  et  son  absence  suffit  pour  me  convaincre  : 
Voyons  donc,  si  je  puis  m'en  tirer.  Tanzaï  excédé  de 
fatigue,  eut  toutes  les  peines  du  monde  à  terminer  sa 
pénitence.  Il  ne  fut  pas  cette  fois  plus  heureux  que  les 
autres,  et  reconnoissant  combien  inhumainement  on 
l'avoit  trompé,  il  se  jetta  avec  fureur  sur  Concombre, 
dans  le  tems  qu'elle  alloit  lui  reprocher  une  seconde 
erreur  de  calcul.  La  Fée,  en  se  débattant  avec  force,  se 
retira  des  mains  de  Tanzaï,  après  lui  avoir  enfoncé  plus 
d'une  fois  ses  griffes  dans  la  peau,  et  lui  avoir  laissé  le 
corps  tout  couvert  d'égratignures  ;  puis  s'élevant  au  pla- 
fond :  Ne  compte  point,  lui  dit-elle,  vaincre  jamais  ma 
fureur.  Je  serai  ta  persécutrice  éternelle.  Les  malheurs 
que  je  t'ai  fait  éprouver,  ne  sont,  ni  les  derniers,  ni  les 
plus  cruels  de  ta  vie.  Je  t'ai,  à  la  vérité,  rendu  ce  que  tu 
desirois  avec  tant  d'ardeur,  mais  prends  garde  qu'il  ne 
te  soit  inutile,  et  souviens-toi  long-tems  de  ton  infer- 
nale Ecumoire.  Ah!  Perfide,  s'écria  Tanzaï,  après  ce 
que  tu  viens  de  me  faire,  quels  coups  peux-tu  me  garder 
encore? 

En  cet  instant,  la  Fée  et  le  Palais  disparurent  à  ses 
yeux,  et  lui,  aussi  honteux  que  fatigué  de  sa  bonne  for- 
tune, trouva  ses  habits,  son  Ecumoire,  et  son  cheval 
dans  cette  même  Forêt  où  il  avoit  rencontré  la  Fée  au 
Chaudron.  Il  s'habilla  promptement,  formant  dans  sa 
tête  mille  inutiles  projets  pour  la  punition  de  Con- 
combre et  de  la  Chouette,  et  reprit  le  chemin  de  Ché- 
chian,  très-disposé  à  garder  à  Néadarné,  la  fidélité  la 
plus  exacte,  puisque  les  plaisirs  dérobés,  lui  réussis- 
soient  si  mal. 


CHAPITRE  XVIII 


Le  moins  amusant  du  Livre, 


Pendant  que  le  Prince  opéroit  ces  étonnantes  mer- 
veilles, l'on  n'étoit  pas  plus  tranquille  àChéchian, 
qu'il  ne  l'avoit  été  dans  le  Palais  de  Concombre.  L'affaire 
de  Saugrenutio  y  faisoit  grand  bruit.  Les  Sacrificateurs, 
et  les  Etats  étoient  convoqués.  Le  Roi  sensible  aux  dé- 
plaisirs de  son  fils,  et  croyant  qu'ils  ne  seroient  terminés 
que  quand  Saugrenutio  auroit  léché  l'Ecumoire,  n'épar- 
gnoit  rien  pour  lui  donner  cette  mortification.  Il  avoit 
gagné  jusques  au  Patriarche,  qui  autant  pour  plaire  à 
Céphaès,que  pour  blesser  le  Grand-Prêtre,  avec  qui  il 
n'étoit  pas  bien,  avoit  promis  au  Roi  d'entrer  dans 
toutes  ses  vues.  Saugrenutio  n'ignoroit  pas  que  du  côté 
de  la  Noblesse,  il  n'auroit  aucunes  ressources.  Cet  Ordre 
de  l'Etat,  attaché  à  la  personne  du  Souverain  par  des 
raisons  de  politique  et  d'intérêt,  n'auroit  pas  voulu, 
sans  doute,  agir  contre  ses  maximes  dans  une  occasion 
où  il  auroit  choqué,  et  sans  fruit  particulier,  la  Majesté 
du  Prince.  Les   Sacrificateurs  qui  n'attendoient  leurs 


HISTOIRE    JAPONAISE 


dignités,  que  de  leur  servitude  auprès  du  Patriarche, 
n'avoient  garde  de  lui  manquer,  dans  une  occasion  où 
leur  complaisance  pour  lui,  pouvoit  leur  être  utile.  Le 
peuple  ignorant  et  superstitieux,  accoutumé  à  regarder 
les  Décrets  du  Patriarche,  comme  des  Décrets  des 
Dieux  mêmes,  auroit  craint  d'attirer  leur  colère  sur  lui, 
en  prenant  le  parti  de  Saugrenutio  dans  une  occurrence 
où  la  Religion  ne  lui  paroissoit  pas  assez  intéressée. 

Quel  moyen  restoit-il  donc  au  Grand-Prêtre  d'éviter 
le  destin  qui  le  menaçoit?  Haï  de  la  Noblesse,  avec 
laquelle  sa  hauteur  lui  avoit  souvent  fait  avoir  des  dis- 
cussions :  Détesté  des  Sacrificateurs,  jaloux  du  rang 
qu'il  occupoit;  méprisé  du  peuple,  qui  étoit  scandalisé 
de  l'entendre  jurer,  et  de  lui  voir  faire  des  chansons. 
Mais  le  moyen  aussi  d'obéir?  La  honte  de  lécher  l'Ecu- 
moire,  la  douleur  qu'elle  lui  causeroit,  le  triomphe  du 
Roi,  toutes  ces  considérations  l'agitoient  tour  à  tour,  et 
quoiqu'il  demeurât  ferme  dans  la  résolution  de  desobéir, 
il  ne  voyoit  pas  comment  il  pourroit  résister  à  tant  de 
forces  réunies  contre  lui.  Il  étoit  encore  à  ne  sçavoir 
quel  parti  prendre,  lorsque  le  Patriarche  arriva  à  la 
Cour,  précédé  d'un  Décret  terrible  par  lequel  il  étoit 
prescrit  à  Saugrenutio  de  lécher  l'Écumoire.  Il  finissoit 
par  une  courte  et  fraternelle  exhortation  de  se  sou- 
mettre, et  de  ne  pas  laisser  armer  contre  lui  la  justice 
divine  et  humaine. 

Saugrenutio  atteré  par  ce  Décret,  alloit  fuir,  lors- 
qu'une imprudence  du  parti  contraire  lui  redonna  cou- 
rage. Le  Patriarche  mécontent  (soit  qu'il  en  eut  sujet 
ou  non)  des  Sacrificateurs  de  Chéchian,  les  menaça  de 
les  joindre  à  leur  chef,  et  de  leur  faire  aussi  lécher  l'Ecu- 
moire. Comme  ce  Patriarche  étoit  un  homme  violent  et 
absolu  dans  ses  volontés,  les  Sacrificateurs  craignirent 


L  ECUMOIRE 


pour  eux-mêmes,  et  le  péril  commun  les  réunit  à  Sau- 
grenutio.  Il  y  eut  donc  chez  lui  une  assemblée  secrète 
où  il  fut  conclu  qu'on  chercheroit  à  se  faire  des  Parti- 
sans. Ces  séditieux  pensèrent,  avec  sagesse,  qu'il  falloit 
pour  s'attacher  le  peuple,  lui  faire  croire  que  l'Ecu- 
moire  devenoit  une  affaire  générale,  et  que  personne 
dans  le  Royaume,  sans  en  excepter  le  Roi,  ne  seroit 
exempt  de  la  lécher.  Ces  bruits  firent  l'effet  que  ceux 
qui  les  répandoient,  en  avoient  attendu.  Ils  trouvèrent 
de  la  crédulité,  formèrent  de  la  crainte,  et  parvinrent 
enfin  jusques  au  Roi.  Céphaès  en  fut  allarmé,  il  con- 
noissoit  le  caractère  entreprenant  du  Patriarche;  cent 
fois  il  avoit  eu  à  se  plaindre  de  son  audace,  cent  fois  aussi 
il  avoit  voulu  l'en  punir  :  il  lui  paroissoit  cruel  de  laisser 
à  portée  de  blesser  la  majesté  du  Trône,  une  puissance 
qui  ne  subsistoit  qu'à  l'ombre  de  celle  qu'elle  cherchoit 
à  affoiblir.  Il  étoit  indigné  de  voir  les  Patriarches  devoir 
leur  place  aux  Rois,  et  sans  cesse  leur  manquer  :  mais 
la  superstition  les  rendoit  vénérables.  Il  avoit  crû  d'ail- 
leurs, qu'il  lui  importoit  de  ne  pas  anéantir  absolument 
une  autorité  qui  accoutumant  les  Sujets  à  obéir,  les 
rendoit  plus  dociles  à  ses  volontés,  et  plus  fidèles  à  leurs 
sermens.  Un  peuple  sans  Religion,  est  bien-tôt  sans 
obéissance.  S'il  ne  connoît  point  de  Dieux,  s'il  n'en 
craint  pas,  les  Loix  humaines  ne  sont  plus  rien  devant 
lui;  il  devient  son  Législateur,  son  caprice  seul  fait  la 
règle,  il  n'élevé,  que  pour  abattre.  Incessamment  révolté 
contre  son  propre  ouvrage,  son  génie  en  proie  aux  nou- 
veautés, le  fait  courir  sans  cesse  de  projets  en  projets; 
sans  crainte  pour  l'avenir,  ou  il  anéantit  absolument  le 
souvenir  des  Dieux,  ou  il  envisage  de  si  loin  leur  colère, 
qu'à  peine  pense-t-il  qu'elle  soit  à  craindre.  Un  peuple 
qui  se  conduit  par  d'autres  maximes,  tranquille  à  l'égard 


HISTOIRE    JAPONAISE 


de  ses  Rois  ;  les  regarde  comme  un  présent  de  la  divi- 
nité, et  n'imagine  pas  qu'il  lui  soit  réservé  de  les  juger, 
ou  de  discuter  seulement  la  nature  de  leur  autorité,  et 
d'y  donner  des  limites.  Mais  aussi,  plus  superstitieux 
que  religieux,  moins  vertueux  que  timide,  plus  crédule 
qu'éclairé,  une  idée  mal-entendue  de  la  Religion  le  mené 
loin  :  plus  frappé  du  culte  extérieur,  que  de  l'existence 
de  la  Divinité,  plus  soumis  à  ses  Ministres,  qu'à  elle- 
même,  il  les  croit  lésés  où  on  leur  fait  justice;  et  le  Roi, 
viclime  des  préjugés  des  Sujets,  n'ose  sortir  d'escla- 
vage, dans  la  crainte  d'exciter  des  troubles  où  sa  per- 
sonne et  sa  dignité  seroient  également  compromises. 
Céphaès  convaincu  de  la  vérité  de  ces  principes,  avoit 
cherché  peu-à-peu  à  limiter  le  trop  grand  pouvoir  du 
Patriarche,  et  à  le  borner  aux  fonctions  purement  spiri- 
tuelles. Pour  ôter  à  la  Capitale  un  sujet  de  remuer,  il 
avoit  éloigné  le  Patriarche  de  la  Cour,  afin  que  perdant 
de  vue  cette  idole,  elle  en  fut  moins  adorée.  En  quoi 
•cependant  il  manqua  de  politique.  Il  n'est  pas  de  la 
sagesse  du  Souverain  d'écarter  de  sa  personne,  un  Sujet 
qui  partage,  en  quelque  façon,  son  autorité.  Le  Pa- 
triarche, dans  le  séjour  qui  lui  étoit  assigné,  brilloit 
seul  :  A  Chéchian,  il  étoit  obscurci  par  la  lumière  du 
Trône,  et  les  Sujets,  en  le  voyant  contraint  de  rendre 
hommage  au  Roi,  sentoient  à  quel  point  il  lui  étoit 
subordonné.  D'ailleurs,  on  étoit  plus  à  portée  de  veiller 
aux  brigues  qu'il  pouvoit  avoir  envie  de  former.  Un 
seul  regard  du  Maître  les  pouvoit  dissiper,  au  lieu 
qu'éloigné  de  lui,  il  mettoit  à  profit  la  crédulité  des 
peuples,  et  accréditoit  ses  cabales  par  la  longueur  du 
tems  qu'il  falloit  pour  les  détruire. 

Céphaès  ne  douta  point,  vu  les  tracasseries  qu'il  avoit 
faites  au  Patriarche,  que  celui-ci  ne  cherchât  à  s'en  venger. 


L  ECUMOIRE 


Cependant  il  lui  paroissoit  bien  extraordinaire  qu'on 
voulût  aller  jusques  à  lui  faire  lécher  l'Ecumoire.  La 
Fée  Barbacela  n'avoit  appelle  que  le  Grand-Prêtre  à  cet 
honneur,  mais  cette  Fée  ne  paroissoit  point,  son  ordre 
n'étoit  que  verbal,  on  pouvoit  l'interpréter,  et  l'étendre; 
enfin,  il  avoit  peur.  Il  résolut  cependant,  en  cas  que  l'on 
prit  pour  prétexte  l'honneur  de  la  Religion,  de  rejetter 
sur  le  Patriarche- une  partie  de  l'affront  qu'il  vouloit  lui 
faire,  et  de  l'obliger  à  lécher  l'Ecumoire  le  premier.  On 
peut  croire  que  lorsqu'il  revit  le  Patriarche,  il  ne  lui  fit 
pas  bonne  mine.  Le  Patriarche  de  son  côté,  bouda  le 
Roi,  et  le  premier  fruit  de  l'artifice  de  Saugrenutio  fut 
de  jetter  entr'eux  les  semences  d'une  division  qui  ne  lui 
pouvoit  être  qu'utile. 

Le  Grand-Prêtre  s'apperçut  aisément  de  l'état  de 
trouble  où  l'on  étoit  à  la  Cour.  Eh  bien!  dit-il  à  ses 
alliés,  eh  bien!  Nous  les  tenons.  C'est  demain  l'ouver- 
ture de  l'Assemblée,  mais  ne  nous  démentons  pas.  Le 
peuple  est  pour  nous;  les  femmes  à  qui  j'ai  fait  une  des- 
cription monstrueuse  de  l'Ecumoire,  jurent  qu'elles 
n'obéiront  point.  Ne  craignez  pas  des  menaces  frivoles. 
Pour  tout  braver,  il  ne  faut  que  du  courage,  ce  n'est 
jamais  que  les  foibles  que  l'on  insulte.  D'ailleurs,  que 
craignons-nous?  Le  Prince  n'est  pas  de  retour?  l'Ecu- 
moire qui  voyage  avec  lui  ne  lui  sera  peut-être  jamais 
ôtée  :  Qui  sçait  même,  si  jamais  on  les  reverra?  Nos 
ennemis  désunis  entr'eux  ne  peuvent  plus  nous  porter 
de  coups  certains.  Occupés  à  se  garder  l'un  de  l'autre, 
leur  défiance  mutuelle  fait  notre  salut.  Allons,  Mes- 
sieurs, buvons,  ajouta-t-il,  et  que  le  Ciel  nous  protège, 
peut-être  que  pendant  le  repas  que  je  vous  ai  fait  pré- 
parer, il  nous  inspirera  quelques  pensées  salutaires. 
.    A  ces  mots  les  Sacrificateurs  se  mirent  saintement  à 


HISTOIRE    JAPONAISE 


io3 


table.  Comme  Saugrenutio  ne  prenoit  jamais  que  là  ses 
résolutions,  on  y  fut  long-tems.  Par  bienséance  cepen- 
dant, on  en  sortit  vers  le  matin,  et  chacun  des  conviés 
les  yeux  baissés,  et  la  marche  indécente,  retourna  chez 
soi ,  après  avoir  promis  au  Grand-Prêtre  de  bien  se- 
conder ses  intentions. 


CHAPITRE  XIX 


Bagatelles  trop  sérieusement  traitées. 


Telle  étoit  la  disposition  des  esprits,  lorsque  l'on 
ouvrit  l'Assemblée.  Saugrenutio  y  parut  avec  une 
contenance  assurée.  Le  Patriarche  commença  par  un 
discours  empoulé,  et  qui  pour  avoir  été  préparé  dès 
long-tems,  n'en  valoit  pas  mieux.  Mon  frère,  dit-il  affec- 
tueusement à  Saugrenutio,  quand  le  Ciel  parle,  il  est 
inutile  de  se  rendre  sourd  à  sa  voix.  Votre  résistance 
à  ses  volontés ,  vous  rendra  coupable  ,  et  nous  for- 
cera d'employer  contre  vous,  l'autorité  qu'il  nous  a 
donnée.  La  perte  de  votre  dignité,  est  la  moindre  de 
celles  auxquelles  nous  vous  condamnerons.  Qui  peut 
même  prévoir  à  quelles  rigueurs,  cette  voix  céleste  nous 
portera  contre  un  Ministre  rébelle  à  ses  devoirs?  Plaise, 
pourtant!  s'écria-t-il,  plaise!  au  suprême  Singe  qui  reçoit 
tous  les  jours  votre  encens  ,  d'illuminer  votre  cœur. 
Puisse-t-il  toucher  votre  ame  endurcie,  et  retarder  sa 
vengeance!  Désarmé  par  les  ardentes  prières  que  nous 
faisons  tous  pour  votre  conversion,  qu'il  daigne  vous 


HISTOIRE    JAPONAISE 


porter  à  donner  un  exemple  nécessaire  d'une  entière 
soumission  à  ses  ordres  !  Allons,  dit-il,  d'un  air  de  dou- 
leur, rapportons  le  fait,  et  instruisons  promptement  le 
procès.  Alors  l'Orateur  se  leva,  et  raconta  avec  l'exacti- 
tude la  plus  scrupuleuse,  au  hazard  d'être  long,  l'Histoire 
de  l'Ecumoire  :  et  l'ordre  de  la  Fée  Barbacela,  de  la 
faire  lécher  au  Grand-Prêtre,  fut  plus  exagéré,  qu'ou- 
blié. Pendant  ce  récit,  qui  fut  long,  Saugrenutio  et  ses 
adhérens  se  confirmèrent  dans  la  résolution  de  désobéir. 
A  peine  fut-il  fini,  que  le  Patriarche  se  leva,  et  parla 
bas  au  Roi,  comme  pour  aller  aux  opinions.  Franche- 
ment, lui  dit  Céphaès,  croyez-vous  qu'il  obéisse)  Oui, 
répondit  le  Patriarche,  et  il  ne  sera  pas  le  seul.  Le  Roi 
s'imagina  alors  que  le  Patriarche  l'avoit  regardé,  et  que 
c'étoit  pour  lui  qu'il  parloit.  Comment,  dit-il  en  colère, 
il  ne  sera  pas  le  seul  !  Il  n'y  a  cependant  que  lui  qui  le 
doive  ici  :  Prétendriez-vous  que  je  léchasse  l'Ecumoire, 
moi?  Fi  donc,  reprit  le  Patriarche  :  Mais  pourtant, 
ajouta-t-il,  cela  n'en  seroit  pas  plus  mal,  et  si  vous  le 
faisiez,  vos  Sujets  n  auroient  plus  rien  à  dire.  Mais 
répondit  le  Roi,  mes  Sujets  n'ont  que  faire  à  tout  ceci  : 
je  vous  ai  déjà  dit  que  la  chose  ne  regardoit  que  Sau- 
grenutio. Votre  Majesté  le  croit,  répondit  le  Patriarche: 
mais  telle  est  la  nature  de  l'Ecumoire  ;  qu'elle  devient 
un  mystère  et  un  objet  de  vénération  ;  elle  n'est  plus  une 
affaire  particulière.  Oh!  tant  qu'il  vous  plaira,  reprit 
Céphaès,  mais  pourtant  ne  me  mettez  pas  de  la  partie. 
C'est  ce  que  nous  verrons  plus  à  loisir,  dit  le  Patriarche  ; 
cependant,  Sire,  vous  n'en  ferez  que  ce  qu'il  vous  plaira. 
Alors  se  tournant  du  côté  de  Saugrenutio,  il  lui  con- 
seilla d'obéir.  Monseigneur,  dit  Saugrenutio,  je  n'en 
ferai  rien.  Puis  donc,  dit  le  Patriarche,  d'un  air  contrit, 
puisque  ce  rebelle  veut  toujours  l'être,  nous  le  déclarons 


i°6  LÉCUMOIRE 


déchu  de  ses  dignités.  Ordonné  à  lui  de  remettre  entre 
■les  mains  du  Roi,  la  culotte  de  peau  d'Ours;  et  entre 
les  nôtres,  le  manteau  de  peau  de  Canard,  et  l'aigrette 
de  Papier  marbré,  dont  avant  sa  perversion,  notre  mu- 
nificence l'avoit  honoré.  Et  vous,  dit-il  aux  Sacrifica- 
teurs, profitez  de  cet  exemple,  et  par  une  prompte 
obéissance  envers  l'Ecumoire,  prévenez  la  rigueur  de 
nos  jugemens.  Alors  mille  bruits  confus  s'élevèrent; 
mais  le  Roi  et  le  Patriarche  sortirent  de  l'Assemblée, 
après  avoir  ordonné  qu'on  dressât  un  Acte  authentique 
de  ce  qui  venoit  d'être  résolu.  La  Noblesse  triomphoit 
de  l'abaissement  des  Sacrificateurs, lorsque  Saugrenutio 
prenant  la  parole. 

Vous  me  voyez  consterné,  Messieurs,  dit-il,  moins  de 
l'affront  qu'on  me  fait,  que  du  malheur  d'être  témoin  du 
bouleversement  des  loix.  Il  n'est  plus  !  ce  tems  heu- 
reux où  l'innocent  trouvoit  contre  l'oppression  une 
ressource  assurée;  le  souvenir  qui  nous  en  reste,  ne 
sert  qua  augmenter  notre  douleur;  nos  regrets  ne  peu- 
vent nous  le  rendre  :  Abandonnés  à  la  servitude;  faits  à 
l'abaissement  où  l'on  nous  réduit  ,  nous  ne  pouvons 
nous  excuser  aux  yeux  de  l'univers,  qu'en  perdant  la 
mémoire  de  notre  ancienne  splendeur.  Eh!  à  quoi  nous 
serviroit-elle,  qu'à  rendre  notre  bassesse  plus  condam- 
nable? Les  voilà  donc  ces  fiers  Chéchianiens  qui  rem- 
plissoient  le  monde  entier  de  leur  gloire!  Voilà  ce 
peuple  si  fameux  !  une  vile  Ecumoire  fait  trembler  ces 
augustes  mortels  !  Anciens  Défenseurs  de  l'Etat,  ajouta- 
t-il,  en  adressant  la  parole  à  la  Noblesse,  ce  n'est  pas  à 
vous  que  je  demande  des  secours  :  l'avilissement  où  je 
vous  vois,  m'instruit  de  votre  foiblesse;  pliez  donc  sous 
le  joug  de  la  tyrannie,  vous  n'êtes  pas  dignes  de  jouir  de 
la  liberté,  mais  brûlez  ces  Fastes  célèbres  qui  vous  ont 


HISTOIRE    JAPONAISE 


conservé  les  faits  glorieux  de  vos  ancêtres.  Je  ne  vous 
encourage  point  à  y  puiser  des  exemples  de  vertu,  ils 
vous  seroient  inutiles.  Qui  ne  rougit  point  de  sa  servi- 
tude, ne  mérite  pas  de  sçavoir  qu'il  y  a  eu  des  hommes 
libres.  C'est  donc  à  vous  Ministres  sacrés!  C'est  à  vous 
seuls  de  faire  disparoître  l'injustice.  Qu'avons-nous  à 
craindre?  Et  quand  nous  pourrions  succomber,  la  mort 
nous  doit-elle  plus  effrayer,  qu'une  vie  condamnée  à  un 
opprobre  éternel.  Vengeons  l'honneur  de  nos  Autels  : 
Donnons  à  cet  état  abattu,  des  exemples  de  courage 
dont  il  puisse  profiter.  Mourons  s'il  le  faut,  mais  mou- 
rons en  Citoyens  ;  utiles  à  notre  Patrie  jusques  dans  nos 
derniers  instans,  montrons-lui  du  moins  comme  on 
sçait  se  délivrer  de  la  servitude.  Victimes  perpétuelles 
de  l'ambition  du  Patriarche,  nous  ne  vivrions  que  pour 
voir  sans  cesse  renouveller  nos  affronts.  Car,  que  sert-il 
de  nous  flatter.  Et  quelle  espérance  pourrions-nous 
nourrir,  sans  témérité?  Nous  est-il  permis  de  croire 
qu'il  ne  tentera  plus  d'entreprises?  Est-ce  d'aujourd'hui 
que  la  Chéchianée  souffre  de  ses  projets?  Ouvrons 
notre  Histoire,  et  sans  chercher  des  traits  plus  odieux, 
souvenons-nous  seulement  des  desordres  que  causa,  il 
y  a  six  cens  ans,  le  Patriarche  Hinhoha-Yalucha,  quand 
il  voulut  nous  faire  baiser  la  queue  d'une  Pie.  Quelles 
guerres  ne  furent  pas  allumées  un  siècle  après,  par 
l'établissement  des  Moustaches  quarrées,  sous  le  Pa- 
triarche Onfoncho?  Que  n'a  point  produit  l'obstination 
de  Rimachou,  lorsqu'il  vouloit  abolir  le  Potiron  Sacré? 
Cet  Etat  enfin  après  les  plus  cruelles  séditions,  commen- 
çoit  à  respirer.  Les  Patriarches  plu,  éclairés,  plus  soumis 
aux  Loix,  plus  sensibles  à  l'honneur  de  la  Religion,  ne 
proposoient  plus  d'opinions  scandaleuses  ;  un  Soleil 
plus  pur  nous  éclairoit.  Hélas!  tranquilles  à  l'ombre  de 


L  ECUMOIRE 


nos  Autels,  nous  nous  flattions  que  ce  calme  heureux 
dureroit.  Mais,  ô  grands  Dieux!  quelle  étonnante  révo- 
lution! et  sur  quoi  est-elle  fondée?  Une  Fée  apporte  une 
Ecumoire.  Il  est  important,  dit  le  Prince,  que  je  l'avale, 
après  que  la  Vieille  du  monde  la  plus  hideuse  l'a  reçue 
dans  sa  bouche.  C'est,  ajoute-t-il,  un  ordre  qu'il  a  reçu 
de  cette  Fée.  Son  mariage,  sans  cette  cérémonie,  ne 
sçauroit  être  heureux.  Plus  attentif  encore  à  ne  pas 
blesser  la  décence  du  rang  que  j'occupe,  qu'à  mes  inté- 
rêts particuliers,  je  refuse.  Le  prince  tombe  dans  des 
accidens  peu  ordinaires,  on  m'en  fait  un  crime.  Un 
Patriarche  donne  un  Décret  injuste  :  Bien  plus,  on 
assemble  contre  moi  tout  l'Etat,  on  me  prononce  le 
Jugement  du  mcnde  le  plus  inique,  et  non  content  de 
m'avilir,  on  porte  l'audace  jusques  au  corps  entier  des 
Sacrificateurs,  à  qui  l'on  veut  faire  lécher  l'Ecumoire  : 
Tous  les  ordres  du  Royaume  sont  enveloppés  dans  ma 
disgrâce.  Eh!  qu'ont-ils  de  commun  avec  moi?  Supposé 
que  j'aye  dû  lécher  l'Ecumoire,  étoit-il  nécessaire  qu'ils 
le  fissent?  Le  Prince  n'a  nommé  que  moi  :  D'ailleurs 
qu'on  me  montre  l'ordre  de  Barbacela  :  Une  chose  de 
cette  conséquence  pouvoit  être  mieux  établie.  Si  le 
Prince  est  crû  si  aisément  sur  sa  parole,  tous  les  jours 
il  aura  des  idées  nouvelles,  et  que  sçais-je  enfin  ce  qu'on 
ne  nous  fera  pas  lécher.  Mais,  supposé  qu'à  présent  je 
voulusse  obéir,  où  est-elle  cette  Ecumoire?  Le  Prince 
et  elle  tiennent  ensemble;  où  les  retrouver?  Et  quel 
crime  commettrois-je  en  attendant  leur  retour?  Cepen- 
dant, on  me  deshonore,  on  me  dépose,  on  m'ôte  les 
marque?  de  ma  dignité.  Plus  heureux  de  tout  perdre, 
que  d'obéir,  je  bénis  les  Dieux  du  courage  qu'ils  m'ont 
inspiré.  Plus  illustre  dans  ma  retraite,  que  je  ne  le 
serois  en  possédant  honteusement  les  biens  qu'on  m'en- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


levé,  je  ne  verrai  pas  du  moins  l'esclavage  de  mes 
compatriotes.  Car,  ne  vous  flattez  pas,  ajouta-t-il,  en 
parlant  aux  Grands;  votre  criminelle  complaisance  ne 
vous  sauvera  pas  de  l'Ecumoire  Je  n'ignore  pas,  je 
vois  même  en  frémissant,  que  plus  sensibles  aux  dé- 
mêlés que  vous  avez  eus  avec  nous,  qu'à  l'honneur  de 
la  Religion,  vous  jouissez  avec  un  plaisir  secret  du  mal- 
heur qui  nous  accable.  Ah!  réunissons-nous  plutôt. 
Sentez  enfin  qu'un  même  péril  nous  menace,  et  si  vous 
n'êtes  émus  par  aucune  considération,  que  celle  de  votre 
gloire  vous  soutienne.  Généreux  Chéchianiens!  il  est 
dans  la  servitude  deux  malheurs  qui  se  succèdent  :  Le 
premier  est  d'y  gémir;  l'autre,  quand  même  elle  ne 
subsiste  plus,  de  se  souvenir  de  sa  honte.  Ah!  rappeliez 
votre  courage.  Brisez  les  fers  qu'on  vous  impose,  ils 
disparoîtront  quand  vous  ne  les  baiserez  plus.  On  ne 
jette  dans  l'abaissement,  que  ceux  qu'on  croit  capables 
d'y  rester.  Nous  avons  les  maux  présens  qui  nous  envi- 
ronnent, une  magnanime  résolution  nous  peut  seule 
sauver  des  nouveaux  coups  qu'on  nous  prépare.  Se- 
couons ce  joug  odieux  sous  lequel  nous  avons  si  long- 
tems  fléchi!  Que  ce  peuple  témoin  de  nos  affronts,  le 
soit  enfin  de  notre  vengeance!  Nous  serons  craints  dès 
que  nous  voudrons  l'être;  effaçons  des  Décrets  offen- 
sans  qu'a  dicté  l'inimitié  et  l'injustice,  je  vous  réponds 
du  succès.  De  quoi  ne  sont  pas  capables  des  hommes 
qui  combattent  pour  leurs  Dieux  et  pour  leur  liberté) 

Il  dit,  et  les  Etats  déjà  d'accord  de  sa  condamnation, 
se  partagent.  Différens  avis  s'élèvent.  Les  plus  super- 
stitieux émus  par  le  discours  de  Saugrenutio,  croyent 
en  effet  que  les  Dieux  sont  intéressés  dans  cette  af- 
faire ,  se  rangent  de  son  parti ,  et  crient  qu'il  faut 
revoir  le    procès.    Ceux  qui  suivent  le  Roi  et  le  Pa- 


L  ECUMOIRE 


triarche,  veulent  que  le  Grand-Prêtre  soit  bien  jugé, 
et  prétendent  faire  passer  l'Acte  qui  le  condamne  lui 
et  les  Sacrificateurs.  La  dispute  s'échauffe,  l'Assem- 
blée se  rompt.  Le  peuple  informé  de  ce  qui  s'est 
passé,  et  craignant  pour  lui,  se  déclare  pour  Saugre- 
nutio.  Le  Patriarche  redoutant  une  émeute  générale, 
suspend  ses  coups,  et  accorde  du  tems  au  Grand- 
Prêtre,  qui  satisfait  d'avoir  différé  sa  perte,  se  croit 
sauvé,  comptant  qu'au  milieu  des  troubles  qui  s'éle- 
voient,  on  craindroit  de  l'attaquer;  qu'avant  que  l'affaire 
de  l'Ecumoire  fut  décidée,  il  ne  pourrait  plus  être  in- 
quiété là-dessus,  et  que  ce  seroit,  vraisemblablement, 
une  mortification  qui  tomberoit  sur  son  Successeur. 


CHAPITRE  XX 


Retour  du  Prince  à  Chêchian. 


Ces  troubles  agitaient  encore  la  Capitale,  lorsque 
Tanzaï  en  reprit  le  chemin.  Que  dirai-je  de  mon 
voyage?  disoit-il  en  lui-même  :  avouerai-je  à  Néadarné 
que  c'est  dans  les  bras  de  Concombre  que  je  suis  rentré 
dans  mes  droits?  De  quelle  manière  lui  raconterai-je 
une  chose  si  mortifiante  pour  sa  tendresse?  Imaginera- 
t-elle  que  je  puisse  mériter  d'être  plaint?  S'il  lui  en 
arrivoit  autant,  pourroit-elle  compter  sur  mon  indul- 
gence? Mais  elle  sçait  de  quelle  espèce  étoit  mon  mal- 
heur? En  lui  donnant  des  preuves  qu'il  a  cessé,  pourrai- 
je  me  dispenser  de  lui  dire  pourquoi?  Eh!  quelle  seroit 
sa  douleur,  de  quels  coups  ne  l'accablerois-je  pas,  si  je  lui 
faisois  part  de  toutes  les  idées  qui  m'ont  occupé?  Si  elle 
sçavoit  que  mon  cœur  lui  a  été  infidèle  :  Que  pendant 
quelques  instans,  tout  rempli  d'une  autre,  je  me  suis 
prêté,  j'ai  même  été  au-devant  du  malheur  qui  m'étoit 
préparé?  Si  elle  peut  me  pardonner  d'avoir  passé  une 
nuit  dans  le  lit  de  Concombre,  me  pardonneroit-elle 


L  ECUMOIRE 


d'avoir  pensé  qu'une  autre  qu'elle,  pouvoit  me  rendre 
heureux?  Ah!  cachons  ma  honte  à  Chéchian,  parois- 
sons-y  rétabli  :  Mais  puisse-t-on  n'y  sçavoir  jamais  quel 
remède  m'a  rendu  à  moi-même.  Tanzaï,  en  raisonnant 
ainsi,  se  rapprochoit  de  ses  Etats,  et  il  revit  enfin  ces 
murs  si  désirés  de  Chéchian,  après  en  avoir  été  absent 
près  de  trois  mois.  A  peine  l'y  vit-on  paroître,  que  les 
grandes  Vielles  avertissant  le  peuple,  les  illuminations, 
les  cris  de  joie,  et  les  transports  les  plus  outrés,  annon- 
cèrent au  Roi  que  le  Prince  rentroit  dans  la  Ville. 
Néadarné,  saisie  du  mouvement  le  plus  tendre,  s'éva- 
nouit :  Elle  étoit  encore  dans  cet  état  lorsque  Céphaès 
lui  amena  Tanzaï.  Le  plaisir  qu'il  avoit  de  la  revoir, 
céda  pour  quelque  tems  à  la  crainte  qu'il  eut  de  la 
perdre.  Néadarné!  ma  chère  Néadarné!  s'écrioit-il,  ah! 
ne  devois-je  vous  retrouver  que  pour  trembler  pour  vos 
jours  ?  Cruelle  Fée  !  étoit-ce  là  les  malheurs  dont  tu  me 
menaçois?  Néadarné,  à  la  voix,  et  aux  baisers  redoublés 
de  son  époux,  ouvrit  les  yeux,  et  l'embrassant  à  son 
tour,  ô  Tanzaï  !  ô  repos  de  mes  jours  !  est-ce  donc  vous 
que  je  revois  !  que  votre  absence  m'a  coûté  de  larmes! 
hélas!  le  plaisir  seul  de  votre  retour,  peut  égaler  la 
douleur  que  votre  départ  m'a  causé.  Ils  n'auroient  point 
fini  leurs  regards,  et  leurs  transports,  si  le  Roi  impa- 
tient de  sçavoir  comme  étoit  le  Prince,  ne  les  eut  in- 
terrompus pour  s'en  instruire:  Sire,  lui  dit-il,  cette 
Ecumoire  rattachée  à  ma  boutonnière  vous  annonce 
qu'elle  ne  m'incommode  plus,  et  je  suis  le  plus  trompé 
du  monde,  si  la  Princesse  interrogée  demain,  ne  vous 
donne  sur  le  reste,  des  nouvelles  fort  satisfaisantes.  Le 
Roi  alloit  demander  comment  ce  miracle  s'étoit  fait, 
lorsque  les  Courtisans  entrèrent  en  fouis  dans  l'appar- 
tement :  l'impatience  où  ils  étoient  de  revoir  Tanzaï,  ne 


HISTOIRE    JAPONAISE 


leur  avoit  pas  permis  de  différer  leur  hommage.  Sau- 
grenutio  y  arriva  avec  eux,  non  que  le  même  désir  le 
pressât,  mais  pour  sçavoir  seulement,  si  par  hazard,  le 
Prince  n'auroit  point  perdu  son  Ecumoire.  Il  pâlit  en  la 
revoyant,  et  Tanzaï  ne  put  assez  se  contraindre,  pour  le 
bien  recevoir  :  il  attribuoit  toujours  à  son  refus  les  mal- 
heurs qui  lui  étoient  arrivés,  et  le  dernier  de  tous,  lui 
étant  le  plus  sensible,  il  avoit  résolu  de  lui  en  faire  tôt 
ou  tard,  porter  la  peine.  Ce  fut  pour  commencer,  que 
devant  lui,  il  s'informa  de  ce  qui  s'étoit  passé,  et  si  un 
sujet  rebelle  ne  seroit  pas  enfin  puni.  Le  Roi  en  lui 
racontant  ce  qui  s'étoit  fait  dans  l'Assemblée,  l'assura 
de  l'obéissance  de  Saugrenutio,  qui,  mécontent  de  ces 
discours,  sortit,  persuadé  que  le  Roi  en  auroit  le  dé- 
menti. Les  Courtisans  congédiés  après  lui;  Céphaès,  et 
les  deux  époux,  souperent  à  leur  petit  couvert.  A  pré- 
sent que  nous  sommes  en  liberté,  racontez-nous,  mon 
fils,  dit  le  Roi,  l'Histoire  de  votre  desenchantement. 
Elle  est  singulière,  reprit  le  Prince,  d'un  air  embarrassé, 
et  je  vous  surprendrai  beaucoup,  sans  doute,  quand  je 
vous  dirai  que  ce  grand  ouvrage,  est  celui  d'un  songe. 
D'un  songe!  s'écria  le  Roi.  Que  vouloit  donc  dire  le 
songe,  et  à  quoi  bon  vous  faire  voyager?  vous  auriez 
dormi  ici  tout  aussi  bien  qu'ailleurs  :  Mais  voyons  un 
peu  ce  que  c'étoit  que  ce  songe?  Sire,  dit-il,  et  vous, 
Princesse,  après  avoir  parcouru  des  pays  immenses,  je 
parvins  enfin  dans  une  Forêt.  Alors  il  raconta,  sans  y  rien 
changer,  l'aventure  de  la  Fée  au  Chaudron.  Après  avoir 
quitté  cette  Fée,  poursuivit-il,  une  envie  extrême  de 
dormir  vint  m'accabler  :  Ne  pouvant  y  résister,  je  m'en- 
dormis au  pied  d'un  arbre.  Occupé  comme  je  l'étois  de 
tout  ce  qui  m'arrivoit,  il  auroit  été  surprenant  que  mon 
imagination  échauffée  ne  l'eut  pas  pris  pour  objet.  Ces 


L  ECUMOIRE 


idées  produisirent  un  songe,  dans  le  desordre  duquel 
je  me  crus  transporté  dans  un  Palais  magnifique  :  des 
Chouettes  y  parloient;  j'y  étois  superbement  reçu;  je 
crûs  y  voir  Concombre,  qui,  pour  dédommagement  de 
l'Ecumoire,  me  demandoit  tendrement  de  passer  la  nuit 
avec  elle.  On  dit  bien  vrai,  lorsqu'on  assure  qu'en  dor- 
mant, nous  dépendons  si  peu  de  nous-mêmes,  que 
l'objet  du  monde  qui  nous  est  le  plus  odieux,  triomphe 
de  notre  répugnance.  Concombre  m'assuroit  que  c'étoit 
la  seule  chose  qui  pût  éteindre  son  ressentiment.  Après 
le  combat  le  plusviolent  entrel'amourque  j'ai  pour  vous, 
et  la  répugnance  qu'elle  m'inspiroit,  notre  intérêt  mu- 
tuel me  faisoit  céder  à  ses  désirs.  Je  me  suis  enfin 
reveillé,  rempli  d'effroi,  mais  pénétré  de  joie  en  même 
tems,  quand  il  m'a  été  impossible  de  douter  de  mon 
rétablissement.  Seigneur,  dit  alors  Néadarné,  ce  songe 
est  bien  suivi,  et  son  effet  me  paroît  admirable.  Croyez- 
vous  que  ce  ne  soit  qu'une  illusion?  Le  moyen  d'en 
douter,  reprit  le  Prince,  quand  à  mon  réveil,  je  me  suis 
retrouvé  au  pied  de  l'arbre  où  je  m'étois  endormi  :  Mais, 
Princesse,  ajouta-t-il,  il  est  tard,  mon  père,  depuis  une 
heure  combat  le  sommeil,  il  devroit  lui  donner  les  mo- 
mens  qu'il  nous  accorde,  et  je  ne  sçais  si  la  nuit  sera 
assez  longue  pour  me  laisser  le  tems  de  vous  parler  de 
tout  ce  qui  nous  regarde.  Je  n'y  pensois  pas,  reprit  le 
Roi  :  Allez,  mes  enfans,  Dieu  vous  garde  des  Fées.  Le 
Prince,  après  avoir  donné  le  bonsoir  à  son  père,  enleva 
Néadarné  dans  ses  bras,  et  se  renferma  dans  son  appar- 
tement pour  y  goûter  ces  plaisirs  auxquels  il  avoit 
sacrifié  tant  de  choses. 


TjTTJTTJT 


CHAPITRE  XXI 


Qui  apprend  quil  ne  faut  compter  sur  rien. 


Le  Prince,  pénétré  d'amour,  et  plein  de  la  plus  vive 
impatience,  se  crut  à  la  fin  de  ses  malheurs,  quand 
il  se  vit  si  près  de  posséder  l'aimable  Néadarné.  Il  éprou- 
voit,  outre  les  désirs  dont  on  est  animé  auprès  de  ce 
qu'on  aime,  cette  fureur  de  jouir,  cette  ardeur  inquiète 
que  l'on  sent  pour  un  bien  dont  on  se  voit  maître,  après 
des  traverses  qui  faisoient  craindre  de  ne  le  posséder 
jamais.  Au  milieu  des  plus  vifs  transports,  le  souvenir 
de  cette  première  nuit  qu'il  avoit  trouvée  si  triste,  lui 
faisoit  craindre  pour  la  seconde  un  sort  aussi  cruel.  Les 
menaces  de  Concombre  lui  revenoient  dans  l'esprit,  et 
moins  il  sçavoit  de  quelle  manière  elle  exerceroit  sa  ven- 
geance, plus  il  la  trouvoit  à  redouter.  Il  y  avoit  des  tems 
où  il  juroit,mais  modérément,  contre  Barbacela.  Voyez, 
disoit-il,  à  quoi  me  sert  sa  protection?  Elle  me  donne 
une  Ecumoire;  c'est,  dit-elle,  le  moyen  d'éviter  les  mal- 
heurs que  le  destin  me  prépare,  et  c'est  précisément  la 


n6  L  ECUMOIRE 


source  de  tous  ceux  qui  m'accablent;  sans  elle,  je  n'au- 
rois  pas  fâché  Concombre,  et  au  lieu  de  me  soulager, 
elle  me  laisse  là.  Voilà  une  belle  façon  de  protéger? 
Vous  verrez  qu'elle  viendra  me  faire  des  complimens, 
quand  je  n'aurai  plus  besoin  de  son  secours.  Pendant 
qu'on  deshabilloit  la  Princesse,  il  faisoit  toutes  ces  ré- 
flexions, enfin  il  pensa  tant  aux  Fées,  qu'il  se  souvint  de 
la  Fée  au  Chaudron.  Sur  le  champ,  il  courut  à  son  ca- 
binet, voir  si  elle  lui  avoit  tenu  parole  sur  l'eau  de  Santé. 
On  peut  imaginer  combien  il  la  trouva  honnête  quand  il 
en  vit  trente  bouteilles.  Son  premier  mouvement  fut 
d'en  avaler  une,  mais  non,  dit-il,  après,  je  n'ai  besoin 
auprès  de  Néadarné,  que  de  ses  charmes;  cependant  la 
force  de  cette  eau  ajoutée  à  celle  de  mon  amour,  doit 
produire  des  choses  étonnantes;  si  c'est  une  super- 
cherie, combien  de  femmes  voudroient  en  éprouver  de 
pareilles?  D'ailleurs,  Néadarné  à  qui  je  n'ai  que  faire  de 
découvrir  ce  secret,  ne  s'en  estimera  que  davantage,  et 
sans  compter  l'idée  qu'elle  se  fera  de  moi,  il  est  toujours 
bon  de  donner  à  une  femme  qu'on  aime,  bonne  opinion 
de  ses  appas.  De  façon  ou  d'autre,  l'amour  y  gagne,  et 
quoi  que  m'ait  dit  Néadarné,  quelque  mépris  qu'elle  ait 
fait  de  ces  plaisirs  qu'elle  traite  d'indécens,  je  suis  sûr 
que  demain  elle  aura  changé  d'avis.  Ces  raisons  lui  pa- 
raissant valables,  il  but  la  bouteille  qu'il  avoit  décoëffée, 
et  rentra  dans  l'appartement  de  la  Princesse,  comme  ses 
femmes  en  sortoient.  Néadarné  accablée  d'une  douce 
langueur  l'attendoit,  et  Tanzaï  pressé  de  se  rendre  heu- 
reux, ne  la  fit  pas  long-tems  attendre.  Néadarné  déjà 
accoutumée  à  se  trouver  entre  les  bras  du  Prince,  fit 
pour  cette  fois  plus  valoir  sa  tendresse,  que  sa  modes- 
tie. Agitée  des  plus  ardens  transports,  elle  livra  tous  ses 
charmes  à  son  amant,  qui  dans  un  plus  grand   désordre 


HISTOIRE    JAPONAISE  »7 

qu'elle-même,  s'amusa  moins  à  les  considérer  que  la 
première  fois.  L'amour  dans  les  tendres  caresses  qu'il 
leur  inspira,  ne  leur  laissa  pas  la  faculté  de  parler,  à 
peine  leurs  soupirs  pouvoient-ils  se  faire  un  passage. 
Au  milieu  de  tant  de  plaisirs,  Tanzaï  en  chercha  de  plus 
grands,  tous  deux  enfin  possédés  d'une  douce  fureur  ; 
l'ame  dans  ce  tumulte  heureux  qu'elle  se  plaît  encore  à 
augmenter,  se  livrèrent  à  leur  yvresse.  Les  cris  doulou- 
reux de  Néadarné,  et  la  résistance  qu'il  trouvoit,  l'éton- 
nerent  moins  qu'ils  ne  le  flattèrent;  quelques  instances 
qu'elle  lui  fît,  quelques  larmes  qu'elle  versât,  il  ne  son- 
geoit  qu'à  achever  son  triomphe  :  il  auroit  été  inflexible, 
si  Néadarné  enfin  évanouie  de  façon  à  ne  s'y  pas  mé- 
prendre, ne  l'eut  allarmé.  Tout  troublé  qu'il  étoit  il  ne 
songea  qu'à  la  secourir  ;  ce  ne  fut  pas  sans  peine  qu'elle 
revint  à  elle.  Le  récit  qu'elle  fit  au  Prince,  des  douleurs 
qu'elle  avoit  senties,  un  mouvement  extraordinaire 
qu'elle  assuroit  s'être  fait,  l'obligèrent  à  juger  par  ses 
yeux  de  ce  que  ce  pouvoit  être.  Quelle  fut  sa  douleur  ! 
quand  il  s'apperçut  qu'il  ne  restoit  aucune  trace  de  cette 
beauté  de  Néadarné,  qui,  dans  ce  moment,  l'intéressoit 
le  plus.  C'est  pour  ce  séjour  enchanté,  un  changement 
si  peu  ordinaire,  qu'il  ne  faut  pas  s'étonner  si  le  Prince 
en  fut  surpris.  La  Princesse,  le  voyant  interdit,  lui  en 
demanda  la  cause.  Tanzaï,  pour  toute  réponse,  lui  prit 
la  main,  et  la  lui  porta  où  il  regardoit.  Ah  Ciel  !  s'écria- 
t-elle,  la  maudite  Fée  se  venge  aussi  de  moi.  Cher 
Prince  !  sous  quels  auspices  notre  union  a-t-elle  été  for- 
mée? Mais,  comment  ce  malheur  est-il  arrivé?  Chère 
Néadarné,  dit  le  Prince,  il  y  avoit  si  peu  à  faire  que  ce 
n'est  pas  là  ce  qui  me  fera  admirer  le  pouvoir  de  la  Fée. 
Malheureux. que  je  suis!  continua-t-il,  d'éternels  obs- 
tacles s'opposeront-ils  à  notre  bonheur?  Me  voilà   donc 


"8  L  ECUMOIRE 


privé  pour  jamais  du  plaisir  de  vous  posséder  ?  Mais 
pourquoi,  lui  dit  Néadarné,  votre  mal  ayant  trouvé  un 
remède,  n'y  en  auroit-il  pas  pour  le  mien?  Je  consens, 
reprit  Tanzaï,  que  cette  espérance  me  reste,  mais  en  me 
faisant  entrevoir  un  bonheur  à  venir,  détruisez-vous  ma 
peine  présente?  Ne  me  serai-je  trouvé  tant  de  fois  sur  le 
point  d'être  heureux,  que  pour  sentir  plus  vivement 
l'impossibilité  de  le  devenir?  Ah  Prince!  reprit  Néa- 
darné, pensez-vous  que  cet  accident  ne  soit  rien  pour 
moi?  Ma  tendresse  ne  me  le  rend-il  pas  plus  douloureux, 
peut-être  qu'à  vous-même?  Croyez-vous,  qu'il  ne  me 
soit  pas  bien  sensible,  que  mon  amour  ne  vous  refusant 
rien,  le  vôtre,  ne  vous  offrant  pour  toute  félicité,  que 
celle  qui  nous  manque,  les  obstacles  les  plus  cruels 
fassent  évanouir  nos  plaisirs  !  Le  reste  de  la  nuit  se 
passa,  soit  en  discours,  soit  en  tentatives  inutiles.  Néa- 
darné ne  concevoit  pas  comment,  ce  que  le  Prince  offroit 
à  ses  yeux,  avoit  pu  autrefois  disparoître,  et  le  Prince, 
qui  se  souvenoit  de  ce  que  Néadarné  lui  avoit  laissé 
voir,  au  désespoir  qu'il  n'en  restât  rien,  faisoit  tout  pour 
en  donner  le  démenti  à  la  Fée  Concombre.  L'eau  de 
Santé  qu'il  avoit  bûe  avec  l'idée  de  la  mieux  employer, 
faisoit  des  efforts  étonnans,  et  sans  les  secours  de  Néa- 
darné, dont  la  compassion  le  secouroit  tant  bien  que  mal, 
il  se  seroit  sans  doute  mal  trouvé  d'en  avoir  tant  pris  : 
d'autant  plus  qu'il  n'imagina  pas  que  dans  cette  cruelle 
situation,  il  lui  restât  des  ressources.  Ce  qu'il  y  a  de  re- 
marquable, c'est  que  Tanzaï  qui  avoit  été  affligé  sans 
modération  de  son  infortune,  supporta  assez  patiemment 
celle  de  Néadarné;  il  l'adoroit,  mais  il  se  voyoit  des 
motifs  de  consolation,  que  la  première  fois  il  n'avoit 
point  eus.  Il  avoit  résolu  de  ne  lui  pas  être  infidèle,  lui 
dût-elle  être  inutile  toute  sa  vie,  mais  il  étoit  bien-aise 


HISTOIRE    JAPONAISE  ug 

d'avoir  de  quoi  le  devenir,  et  que  la  Princesse  ne  pût 
pas  attribuer  sa  constance  à  l'impossibilité  de  faire  autre- 
ment. Ce  sentiment  étoit  délicat,  mais  je  ne  sçais  si  dans 
la  suite,  il  ne  se  seroit  pas  trouvé  de  difficile  exécution- 
Néadarné,  de  son  côté,  étoit  dans  un  désespoir  qui  écla- 
toit  malgré  sa  contrainte.  Que  fera  au  Prince,  disoit-elle 
en  elle-même,  ma  fidélité,  et  quel  gré  pourra-t-il  me 
sçavoir  de  n'en  aimer  point  d'autre  que  lui)  Qui  me  ré- 
pondra même  que  tant  d'évenemens  sinistres  ne  le  dé- 
terminent pas  à  m'abandonner,  et  qu'il  ne  me  fasse  pas 
responsable  de  la  colère  de  l'abominable  Concombre? 
Hélas!  quel  sort  est  le  mien?  Je  craignois,  lorsque  je 
pouvois  satisfaire  sa  tendresse,  que  son  amour  ne  s'étei- 
gnît, et  je  tremble  à  présent  que  rebuté  par  tant  d'obs- 
tacles, il  ne  m'ôte  à  jamais  son  cœur.  Ils  étoient  encore 
occupés  l'un  et  l'autre  de  ces  idées,  lorsque  le  jour  vint. 
Le  Prince  ne  voulant  pas  que  le  peuple  fût  instruit  de  ce 
nouveau  malheur,  prit  le  parti  d'aller  trouver  son  père, 
et  de  consulter  avec  lui,  sur  les  moyens  qu'on  pourroit 
mettre  en  œuvre  pour  désenchanter  la  Princesse. 


CHAPITRE  XXII 


Ce  qui  fit  que  le  Prince  se  fâcha. 


Le  Roi  dormoit  profondément,  lorsque  le  Prince  alla 
tirer  ses  rideaux.  Eh  double  Singe!  s'écria  le  vieux 
Monarque,  que  voulez-vous  à  l'heure  qu'il  est?  Est-ce 
à  vous  à  me  réveiller?  Que  ne  vous  tenez-vous  auprès 
de  Néadarné?  A  votre  place...  Oh  !  à  ma  place,  répondit 
brusquement  Tanzaï,  vous  vous  seriez  peut-être  levé  de 
meilleure  heure  que  je  ne  fais.  Est-ce  que  vous  seriez 
mécontent  delà  Princesse?  reprit  le  Roi;  toutau  moins, 
bien  élevée  comme  elle  a  été,  elle  est  équivoque?  Eh  de 
par  la  queue  sacrée!  dit  le  Prince  impatienté,  il  n'est  pas 
question  de  cela.  Néadarné  n'est  rien,  ce  que  je  suis  est 
inutile  pour  elle,  la  porte  des  plaisirs  est  murée.  O  Ciel! 
que  m'apprenez-vous?  s'écria  le  Roi,  assemblons  le 
Conseil.  Eh,  mon  père  !  répliqua  Tanzaï,  que  nous  dira- 
t-il  ce  Conseil?  Votre  Secrétaire  voudra  faire  des  inci- 
sions, et  Saugrenutio  ordonnera  que  l'on  consulte  le 
Singe  :  Ce  dernier  parti  me  semble  le  meilleur;  mais  il 


HISTOIRE    JAPONAISE 


suffira  que  le  Singe  soit  consulté  à  huis  clos,  et  je  ne  pré- 
tends pas  que  l'on  soit  informé  de  ce  malheur  :  nous 
deviendrions  enfin  les  objets  de  la  dérision  publique. 
Faites  avertir  le  Grand-Prêtre,  nous  nous  rendrons 
incognito  au  Temple;  nous  nous  sommes  assez  bien 
trouvés  du  premier  oracle,  pour  recourir  à  un  second. 
Je  ne  serois  pourtant  pas  content,  quand  j'y  pense,  qu'il 
mit  Néadarné  aux  mêmes  épreuves  que  moi.  Eh!  que 
vous  importeroit,  reprit  le  Roi,  quand  Néadarné  feroit 
un  songe?  Quoiqu'il  en  soit,  dit  le  Prince,  tâchons  de 
le  lui  épargner,  je  sçais  que  pour  finir  tout  ceci,  il  ne 
faudroit  que  porter  Saugrenutio  à  lécher  l'Ecumoire  ; 
mais  comment  le  lui  persuader?  Rien  ne  .le  gagne,  et  la 
violence  nous  est  défendue.  Saugrenutio  que  le  Roi  avoit 
fait  avertir,  entra.  Concombre  qui  l'avoit  déjà  prévenu, 
lui  avoit  dicté  l'Oracle  qu'il  devoit  rendre,  et  il  étoit  assez 
inutile  que  le  Prince  prit,  comme  il  le  fit,  la  peine  de  le 
mettre  au  fait.  Saugrenutio,  après  avoir  tout  entendu, 
fut  d'avis  d'aller  sur  le  champ  au  Temple,  parce  que'  le 
Singe  ne  rendoit  pas  d'Oracles  en  Ville.  Ils  s'y  transpor- 
tèrent aussi-tôt,  et  le  Singe,  après  les  cérémonies  accou- 
tumées, rendit  cet  Oracle,  et  toujours  en  Prose,  afin  qu'on 
l'entendît  mieux  : 

La  Princesse  ne  se  reverra  dans  son  premier  état,  que 
quand  le  grand  Génie  Mange-Taupes  en  aura  disposé 
selon  sa  sainte  volonté. 

Selon  sa  sainte  volonté!  s'écria  le  Prince  transporté  de 
rage,  je  ne  crois  pas  que  cela  arrive  jamais.  Bon  !  dit  le 
Roi,  vous  vous  allarmez  toujours.  Voilà  comme  vous 
étiez  avant  que  de  partir;  cependant  que  vous  est-il 
arrivé?  Sçavez-vous  quelle  sera  la  volonté  du  Génie? 
D'ailleurs,  quand  elle  seroit  ce  que  vous  imaginez,  ne 
vaut-il  pas  mieux  s'y  soumettre  que  de  voir  Néadarné, 


L  ECUMOIRE 


rester  toujours  ce  qu'elle  est!  Non,  il  ne  le  vaut  pas 
mieux,  dit  le  Prince,  et  j'aime  mieux  une  fois  pour 
toutes,  que  Néadarné  me  soit  inutile  à  jamais  que  de  la 
voir  passer  entre  les  bras  d'un  autre  :  Fausse  délica- 
tesse! reprit  Saugrenutio,  car  au  fonds  cela  ne  revient- 
il  pas  au  même.  Pour  un  mal  d'opinion,  vous  vous  pri- 
vez d'un  bonheur  réel.  Oh  ventre  Singe!  s'écria  Tanzaï, 
mêlez-vous  de  vos  affaires;  si  l'on  envoyoit  la  Prêtresse, 
votre  concubine  seulement,  où  l'on  envoyé  ma  femme, 
vous  seriez  peut-être  aussi  fâché  que  moi.  Laissez-le 
crier,  dit  le  Roi,  et  instruisez-moi.  Qu'est-ce  que  ce 
Mange-Taupes?  Je  ne  crois  pas  de  ma  vie  en  avoir 
entendu  parler.  C'est,  répondit  Saugrenutio,  un  Génie 
puissant,  proche  parent  de  Concombre;  sans  doute  il 
aura  épousé  sa  querelle;  il  est  d'un  tempérament  fort 
amoureux,  et  l'Isle  Jonquille  où  il  fait  sa  demeure  ordi- 
naire, n'est  qu'un  Sérail  composé  des  plus  belles  per- 
sonnes de  l'univers.  Toutes  celles  qui  ont  affaire  à  lui, 
sont  obligées  de  passer  une  nuit  au  moins  dans  son 
Palais;  on  ne  sçait,  à  vrai  dire,  ce  qu'elles  y  font,  mais, 
s'il  en  faut  croire  toutes  les  femmes  qui  en  sont  reve- 
nues, c'est  le  Génie  du  monde  le  plus  respectueux.  Votre 
Majesté  sent  bien  ce  qu'on  en  peut  croire  ;  cependant  les 
maris  ont  le  plaisir  de  rester  toujours  dans  le  doute.  En 
pareil  cas,  c'est  une  ressource.  Il  est  vrai,  interrompit 
Tanzaï,  qu'elle  est  satisfaisante,  mais  je  vous  jure  que 
je  n'en  aurai  pas  besoin.  Il  se  peut  bien,  reprit  Saugre- 
nutio, et  il  y  a  un  moyen  presque  sûr  de  le  calmer  ;  plus 
on  lui  apporte  de  Taupes,  plus  il  est  indulgent;  il  y  a 
près  de  dix  ans  que  la  fantaisie  d'en  manger  lui  est 
venue,  c'est  aujourd'hui  la  seule  chose  dont  il  fasse  cas. 
Nous  aurons  heureusement  de  quoi  le  satisfaire,  dit  le 
Roi,  et  cela  me  lera  plaisir  aussi;  mes  jardins  sont  dé- 


HISTOIRE    JAPONAISE  m3 

soles  par  les  Tlrapes,  et  le  Royaume  a  le  bonheur  d'en 
produire  prodigieusement.  Je  vais  dès  ce  jour,  faire  pu- 
blier une  Ordonnance  par  laquelle  il  sera  enjoint  à  cha- 
cun de  mes  Sujets,  d'en  apporter  au  moins  dix  :  Mais, 
par  où  va-t-on  à  cette  Isle  Jonquille?  Par  la  route  que 
son  Altesse  a  prise,  continua  Saugrenutio,  pourvu 
qu'après  la  Forêt,  il  ait  soin  de  prendre  à  gauche. 

Tout  ceci,  interrompit  Tanzaï,  est  fort  inutile;  Néa- 
darné  ne  sortira  pas  du  Royaume,  et  ce  n'est  point  pour 
la  voir  maîtresse  de  Mange- Taupes  que  je  l'ai  épousée. 
Répudiez-la  donc,  reprit  le  Roi,  puisqu'aussi-bien  nos 
Loix  vous  y  contraindroient,  si  la  Princesse  au  bout  d'un 
an,  ne  donnoit  pas  un  héritier  au  Royaume.  Cette  der- 
nière raison  fit  taire  le  Prince,  il  se  rendit  enfin.  L'on 
résolut  de  ne  découvrir  à  personne  le  sujet  du  voyage 
et  de  ne  différer  le  départ  qu'autant  de  tems  qu'il  en  fau- 
droit  pour.emporter  toutes  les  Taupes  du  pays.  Ne  crai- 
gnez rien,  dit  Saugrenutio  au  Prince,  le  Singe  vient  de 
vous  tendre  la  main,  et  je  suis  certain,  après  ce  signe, 
que  le  voyage  sera  heureux  et  qu'il  n'arrivera  rien  à  la 
Princesse.  Il  a  une  aversion  naturelle  pour  les  gens  des- 
tinés à  l'affront  que  vous  craignez,  ou  pour  ceux  qui 
l'ont  essuyé.  Il  vient  pourtant,  dit  le  Prince,  de  vous  en 
faire  autant  qu'à  moi;  je  crois  que  ce  signe  ne  veut  rien 
dire  ;  mais  sortons  de  ce  Temple,  et  retournons  auprès 
de  Néadarné,  lui  annoncer  le  voyage. 

Tanzaï  et  son  père  de  retour  au  Palais,  trouvèrent 
Néadarné  fort  inquiète;  elle  le  fût  bien  plus,  quand  le 
Prince  lui  apprit  l'Oracle,  et  le  projet  du  voyage.  Il  est 
inutile,  dit-elle,  à  son  époux,  que  nous  quittions  ce  Pa- 
lais, je  serois  dans  l'Isle  Jonquille  comme  ici.  Moi!  entre 
les  bras  d'un  autre  que  vous,  ne  le  croyez  pas  !  Je  res- 
terois  plutôt  toute  ma  vie  comme  je  suis,  que  de  regar- 


L  ECUMOIRE 


der  seulement  ce  Génie.  Eh!  nous  ne  doutons  pas  de 
votre  vertu,  dit  le  Roi,  ne  pleurez  point;  Saugrenutio 
assure  qu'il  ne  vous  arrivera  rien.  En  un  mot,  dit  le 
Prince,  il  le  faut  ;  un  pressentiment  semble  me  dire  que 
nous  serons  tous  deux  contents.  Ordonnez,  je  vous  en 
conjure,  dit-il  à  son  père,  les  apprêts  de  notre  départ  ; 
je  vous  demande  pardon,  mais  j'ai  l'esprit  si  peu  tran- 
quille, que  je  ne  puis  me  charger  de  ce  soin.  Le  Roi 
partit,  et  laissa  Tanzaï  essayer  inutilement,  s'il  ne  suffi- 
roit  pas  pour  empêcher  la  Princesse  de  voyager. 


CHAPITRE  XXIII 


Qu'il  faut  bien  se  garder  de  passer,  tout   impatientant 


quil   est. 


Le  Prince  voyant  enfin  que  toutes  ses  tentatives 
étoient  inutiles,  sortit  de  Chéchian  avec  Néadarné; 
l'un  et  l'autre  traînant  à  leur  suite,  vingt  chariots  au 
moins  chargés  de  Taupes.  Ni  l'un,  ni  l'autre  n'avoit 
l'esprit  tranquille.  Tanzaï  qui  adoroit  Néadarné,  ne  sup- 
portoit  qu'avec  une  douleur  extrême,  l'idée  de  la  voir 
entre  les  bras  d'un  autre,  et  Néadarné  qui  n'avoit  pas 
pour  le  Prince  des  sentimens  moins  vifs,  ne  pouvoit 
imaginer  qu'elle  ne  devroit  son  changement  qu'à  une 
chose,  dont  son  amour  et  sa  délicatesse  lui  faisoient  une 
image  affreuse.  Ils  avoient  déjà  fait  plusieurs  journées 
que  leurs  caresses  avoient  abrégées,  lorsqu'ils  par- 
vinrent dans  une  Prairie  si  variée  par  les  fleurs  dont 
elle  étoit  émaillée,  que  la  Princesse  fatiguée  de  sa 
marche,  y  fit  tendre  ses  pavillons  sur  les  bords  d'un 
ruisseau  qui  en  embellissant  ces  lieux,  y  répandoit  une 
fraîcheur  enchantée.  Bien-tôt  le  murmure  de  ce  ruisseau 


126  L  ECUMOIRE 


endormit  les  deux  amans,  qui  n'avoient  rien  de  mieux  à 
faire.  Après  que  Tanzaï  se  fut  reposé  quelques  heures 
sur  le  sein  de  Néadarné,  voyant  qu'elle  dormoit  encore, 
il  alla  se  promener  autour  de  ce  même  ruisseau;  qui 
formoit  des  méandres  infinis.il  étoit  occupé  à  se  plaindre 
en  lui-même  de  la  bizarrerie  de  son  sort,  lorsqu'une 
Taupe  qui  sortit  brusquement  de  dessous  terre,  inter- 
rompit sa  rêverie.  Dans  l'idée  où  il  étoit  que  plus  il  por- 
teroit  de  Taupes  au  Génie,  plus  il  auroit  d'égards  pour 
Néadarné,  on  peut  croire  qu'il  n'épargna  rien  pour  se 
saisir  de  celle  que  le  hazard  lui  offroit.  A  peine  l'eut-il 
prise,  qu'il  lui  trouva  une  peau  si  douce,  tant  de  grâces! 
de  si  beaux  yeux!  (chose  si  rare  aux  Taupes,  qu'il  n'y 
avoit  peut-être  dans  l'Univers  que  celle-là  qui  en  eût) 
que,  mû  de  compassion,  il  voulut  d'abord  lui  rendre  la 
liberté,  puis,  par  un  sentimentplus  délicat,  ilaima  mieux 
qu'elle  dût  cet  avantage  à  Néadarné  :  il  la  porta  donc 
au  Pavillon.  Néadarné  qui  venoit  de  s'éveiller,  alloit 
chercher  le  Prince  dans  la  Prairie,  lorsqu'il  parut  avec 
sa  prise.  Voyez,  charme  de  ma  vie,  lui  dit-il,  le  joli 
animal  que  je  viens  de  prendre,  assurément!  ce  n'est 
pas  là  une  Taupe  ordinaire.  Ah  qu'elle  est  belle  !  s'écria 
Néadarné  :  Quoi!  voudriez-vous  la  livrer  au  Génie?  Son 
sort  dépend  de  vous,  reprit-il,  et  je  souscrirai  à  tout  ce 
que  vous  en  ordonnerez. 

Je  la  garderai  donc,  dit  Néadarné  :  Qu'elle  est  belle! 
ajouta-t-elle,  voyant  qu'elle  la  caressoit,  je  veux  qu'elle 
reste  avec  nous,  j'en  aurai  soin  moi-même;  je  suis  peut- 
être  la  seule  femme  au  monde,  qui  ait  une  Taupe  si  mer- 
veilleuse; la  mienne  ne  me  quittera  jamais.  Les  femmes 
se  prennent  souvent  de  passions  violentes,  sans  trop 
sçavoir  pourquoi,  et  communément,  plus  les  objets  qui 
les  frappent,  sont  ridicules,  plus  elles  s'y  attachent  avec 


HISTOIRE    JAPONAISE 


fureur.  C'est  ce  qui  ne  manqua  pas  d'arriver  à  Néa- 
darné,  qui  se  prit  pour  sa  Taupe  d'un  amour  si  vif,  que 
si  un  quart  d'heure  après,  il  l'avoit  fallu  sacrifier  au 
Prince,  peut-être  qu'elle  auroit  balancé  ?  On  ne  doit 
point  pour  cela  avoir  mauvaise  opinion  de  Néadarné  : 
on  avance,  sans  doute,  ceci  témérairement,  les  femmes 
Chéchianiennes  ne  ressemblant  peut-être  pas  en  fan- 
taisies, à  celles  du  reste  du  monde.  La  Princesse,  éprise 
de  sa  Taupe,  lui  fit  mettre  un  collier,  et  la  tint  en  laisse 
tant  qu'elle  se  promena  dans  la  Prairie,  sans  que  cet 
animal  témoignât  jamais  aucune  envie  de  se  remettre  en 
liberté.  Elle  la  porta  elle-même  dans  son  Palanquin, 
lorsqu'il  fallut  y  remonter,  et  gronda  Tanzaï  jusques  à 
se  faire  une  querelle  assez  vive,  de  ce  qu'il  ne  la  cares- 
soit  pas  assez. 

Après  quelques  jours  d'une  marche  qui  ne  fut  inter- 
rompue par  aucun  événement,  on  découvrit  la  Forêt. 
Tanzaï  qui  la  reconnut  pour  celle  où  il  avoit  rencontré 
la  Fée  au  Chaudron,  ne  pût  s'empêcher  de  soupirer  en 
songeant  à  l'aventure  funeste  dont  cette  rencontre  avoit 
été  suivie.  Aussi-tôt,  et  suivant  le  conseil  de  Saugre- 
nutio,  il  fit  prendre  à  gauche.  Il  se  sentoit  le  cœur  dans 
ce  serrement  cruel  qui  nous  saisit  à  l'approche  d'un 
malheur,  C'est  donc  bientôt,  dit-il  à  Néadarné  en  sou- 
pirant, que  je  vais  vous  quitter?  C'est  donc  moi,  qui 
vous  aimant  éperduëment,  vous  remet  presqu'entre  les 
bras  d'un  autre  ?  Un  sort  cruel  m'y  contraint  !  Ah  la  né- 
cessité de  mourir,  me  seroit  moins  affreuse.  Néadarné! 
vous  m'oublierez,  vous  serez  la  proye  des  désirs  d'un 
Génie,  qui,  tout  affreux  qu'il  est,  sans  doute,  vous  plaira 
peut-être  plus  que  moi. 

Et  bien,  Prince,  lui  dit  Néadarné,  retournons  sur  nos 
pas.  Vous  sçavez  avec  quel  regret  j'obéis  :  vous  m'as- 


iz8  L  ECUMOIRE 


surez  que  vous  m'aimerez  toujours;  contente  de  cette  pro- 
messe, sûre  de  posséder  votre  cœur;  qu'aurois-je  à 
désirer  ?  Le  bonheur  de  votre  vie  dépendoit,  disiez-vous, 
de  mon  changement  de  forme,  je  me  suis  soumise,  pour 
vous  plaire,  à  tout  ce  qui  pouvoit  m'en  arriver.  J'ai  fait 
taire  mes  répugnances,  tout  ce  que  me  suggeroit  ma 
vertu,  tout  ce  que  m'inspiroit  mon  amour.  Eh  que 
m'importe,  hélas  !  si  votre  passion  pour  moi  ne  diminue 
pas,  de  rester  comme  je  suis  ?  vous  sçavez  à  quel  point 
je  vous  aime,  et  loin  de,  compter  sur  ma  fidélité,  vous 
osez  imaginer  que  celui  que  vous  me  contraignez  de 
rechercher,  pourra  me  plaire  ?  Fut-il,  ce  qui  ne  sçauroit 
être,  fut-il  ce  que  vous  êtes,  mon  cœur  gémissant  avec 
lui,  ne  penseroit  encore  qu'à  vous.  J'ignore  si  ces  plai- 
sirs que  vous  vantez,  sont  aussi  vifs  que  vous  le  dites, 
mais  quoi  qu'il  en  soit,  je  crois  qu'ils  ne  peuvent  tenir 
que  de  l'amour,  ce  charme  que  vous  leur  attribuez.  Je 
sens  que  vous  me  faites  naître  des  désirs,  mais  vous  seul 
donnez  à  mon  ame  ces  mouvemens  impétueux.  Ce 
Génie,  dont  l'idée  vous  afflige,  et  me  tourmente,  me  fit- 
il  éprouver  cette  volupté  dont  vous  m'avez  parlé  tant  de 
fois,  que  vous  dites  que  je  n'ai  sentie  qu'imparfaitement 
entre  vos  bras,  au  milieu  de  ce  désordre,  n'étant  plus  à 
moi,  je  serois  encore  à  vous.  Ah  !  voilà  précisément, 
s'écria  Tanzaï,  ce  quiétisme  affreux  que  je  crains  !  Voilà 
ces  distinctions  cruelles  que  l'esprit  fait,  et  que  le  cœur 
ne  sent  pas  !  Aussi  heureuse  avec  ce  Génie,  qu'avec  moi, 
il  ne  vous  manqueroit  qu'une  idée  de  volupté  qui  même 
ne  vous  occuperoit  qu'après,  et  tout  ce  que  votre  amour 
medonneroit,  seroit  d'imaginer,  que,  peut-être,  je  vous 
aurois  fait  plus  de  plaisir.  Soit,  répondit  Néadarné  en 
colère,  mais  que  je  cesse  de  vous  aimer,  si  je  vais  trou- 
ver le  Génie.  Pour  vous,  rompez  un  Hymen  qui  vous 


HISTOIRE    JAPONAISE 


devient  odieux,  Néadarné  vous  aime  assez  pour  con- 
sentir aux  dépens  même  de  sa  vie  à  ce  que  votre  indif- 
férence pour  elle  peut  vous  suggérer.  Le  Prince  répon- 
dit brusquement  à  ce  reproche,  la  Princesse  s'offensa  de 
sa  réponse,  et  l'aigreur  alloit  se  mettre  entr'eux,  lorsque 
la  Taupe,  qu'on  n'auroit  jamais  soupçonnée  de  sçavoir 
parler,  impatientée  de  cette  ridicule  querelle,  ne  put 
s'empêcher  de  dire,  en  haussant  les  épaules  :  par  la  jer- 
nie  !  que  les  amans  sont  sots  !  Ah  Ciel  !  s'écrierent-ils 
tous  deux.  Ah  !  continua  la  Princesse,  ma  Taupe  parle. 
Je  suis  bien  trompé,  dit  Tanzaï,  si  ce  n'est  encore  la 
maudite  Concombre  qui  me  poursuit.  Avez-vous 
entendu  comme  elle  a  juré  ?  Pour  le  coup  je  l'étrangle, 
puisqu'enfin  je  suis  à  même.  Arrêtez,  Prince  généreux  ! 
s'écria  la  Taupe,  ne  me  confondez  pas  avec  votre  plus 
cruelle  ennemie,  ne  me  tuez  pas,  vous  aurez  besoin  de 
moi.  Repos  de  mes  jours  !  épargnez-la,  s'écria  la  Prin- 
cesse. Quelle  simplicité  !  répondit-il  en  tâchant  de 
l'étouffer,  ne  voyez-vous  pas  que  c'est  Concombre  ?  Eh 
non  !  je  ne  suis  pas  elle,  crioit  la  Taupe,  je  suis  la  Fée 
Moustache,  Cousine  germaine,  et  amie  de  Barbacela. 
Prenez  garde  à  ce  que  vous  allez  faire.  Dans  le  fond,  dit 
le  Prince  en  se  calmant,  elle  peut  avoir  raison;  mais  par 
quelle  aventure  êtes-vous  Taupe  ?  C'est  ce  que  vous 
sçaurez  bien-tôt,  reprit  Moustache;  mais  avez-vous  le 
tems  de  m'écouter  ?  Je  crains  mortellement  d'être  d'une 
longueur  inouïe.  Qu'importe,  dit  le  Prince,  nous  n'avons 
rien  de  mieux  à  faire.  Alors  la  Taupe  commença  son 
Histoire  ainsi  qu'on  le  verra  dans  le  Chapitre  suivant. 


CHAPITRE  XXIV 


Qui  ne  sera  peut-être  pas  entendu  de  tout  le  monde. 


J'ai  pour  Ayeul,  le  grand  Génie  Chou-Macha  :  4Quant 
à  mon  père,  je  ne  l'ai  jamais  bien  connu  :  La  Fée 
Chingara  ma  mère,  n'a  jamais  voulu  le  déclarer,  soit 
qu'elle  n'en  fût  pas  bien  sûre,  soit  que  le  choix  qu'elle 
avoit  fait  ne  lui  fît  point  honneur.  Car  ce  n'est  pas  tou- 
jours pour  se  donner  un  air  de  réserve  que  les  femmes 
n'avouent  pas  leurs  aventures,  il  semble  que  quand  la 
vanité  est  flattée  de  la  condition  d'un  amant,  la  vertu  y 
perde  moins.  L'on  espéra  beaucoup  de  moi  dans  mon 
enfance.    Que   je  vous  en  raconte  quelques  traits;   je 

n'avois  pas  encore  quatre  ans Ne  pourriez-vous  pas, 

interrompit  Tanzaï,  prendre  l'Histoire  d'un  peu  plus 
haut  ?  Eh  bien  !  vous  étiez  fort  jolie,  sans  doute,  en  votre 
enfance;  passons  au  tems  où  vos  agrémens  vous  furent 
de  quelque  chose.  Volontiers,  dit  la  Taupe.  On  me 
nomma  Moustache,  parce  que  dans  ma  figure  naturelle, 
j'en  ai  une  fort  longue  du  côté  gauche.  Barbacela,  ma 


HISTOIRE    JAPONAISE 


proche  parente,  et  ma  Marraine,  voulut  absolument 
m'élever,  et  Chingara  y  consentit  d'autant  plus  volon- 
tiers, qu'outre  qu'elle  connoissoit  ma  Marraine  en  état 
de  me  donner  une  bonne  éducation,  elle  n'étoit  pas  fâchée 
qu'on  ne  vit  pas  si  près  d'elle,  une  fille,  qui,  dans  la 
suite,  pourroit  effacer  ses  agrémens. 

Barbacela  me  porta  dans  l'Isle  Babiole,  dont  elle  est 
souveraine  ;  c'est  sans  contredit  le  pays  du  monde  le 
moins  nébuleux;  'les  hommes  ne  s'y  occupent  que  de 
Ponpons  et  de  Madrigaux.  Les  femmes  n'y  ont  d'autre 
soin  que  celui  de  plaire,  et  s'il  arrivoit  qu'une  d'elles, 
poursuivie  par  un  amant,  fût  assez  distraite  sur  les  bien- 
séances du  pays,  pour  prononcer  seulement  le  mot  de 
vertu,  elle  seroit  bannie  pour  un  an  de  toute  société.  Je 
ne  prétends  pas  dire  que  l'on  se  convienne  d'abord;  la 
résistance  dure  au  moins  deux  jours,  et  nous  n'avons 
gueres  vu  de  femmes  se  rendre  auparavant  :  cela  n'est 
pourtant  pas  sans  exemple  à  la  Cour.  Ces  mœurs  vous 
paraissent  singulières,  et  vous  avez  tort. 

Qu'une  femme  de  celles  qu'on  nomme  parmi  vous  ver- 
tueuses, vous  fasse  attendre  un  mois,  ce  terme  est  long. 
Eh  bien  ?  à  la  fin  de  votre  martyre,  que  vous  donne-t- 
elle que  ce  qu'une  autre,  moins  engouéede décence,  vous 
donne  d'abord  ?  Car,  voyez-vous,  cela  revient  au  même, 
le  tendre  est  affectif  dans  le  fond.  Au  milieu  des  rebuts 
étudiés  d'une  femme,  on  a  toujours  sa  défaite  en  pers- 
pective ;  qu'elle  se  précipite,  ou  qu'elle  attende,  elle 
arrive  enfin  ;  mais  l'imagination  a  trop  été  au-devant 
d'elle,  on  a  beau  tirer  le  désir  par  la  manche,  on  a  peine 
à  l'éveiller,  et  s'il  arrive  qu'il  s'éveille,  le  plaisir  à  qui  il 
fait  signe  de  trop  loin,  ou  ne  vient  pas  à  tems,  ou  ne  se 
soucie  plus  de  venir.  La  vertu  n'est  qu'une  Baliverne 
qui  cherche  toujours  à  vous  faire  perdre  du  tems  ;   et 


L  ECUMOIRE 


quand  elle  croit  avoir  mis  l'amour  dehors...  Recommen- 
cez  un  peu  ce  que  vous    venez    de  dire,   interrompit 
Tanzaï,  que  je  meure  !  si  j'en  ai  entendu  une  syllabe. 
Quelle  langue  parlez-vous-là  ?  celle  de  l'Isle  Babiole, 
reprit  la  Taupe.  Si  vous  pouviez  parler  la  mienne,  vous 
me  fei-iez  plaisir,  repliqua-t-il,   et  comment  faites-vous 
pour  vous  entendre  ?  je  me   devine,  reprit  la  Taupe, 
mais  laissez-moi  continuer,  je  ne  sçais  plus  où  j'en  suis. 
Où    la  vertu    Baliverne,   dit  Néadarné.   Eh   non  !   dit 
Moustache,  ce  n'étoit  qu'une  réflexion.  Je  ne  sçais  donc 
plus,  dit  Néadarné,  ce  que  c'étoit  que  l'Histoire  ;  ah  ! 
vous  en  étiez  à  ces  femmes  qui  se  rendent  d'abord.  Ma 
Marraine,  reprit  la  Taupe,  m'élevoit  dans  les  mœurs  du 
pays,  et  je  commençois  déjà  à  sçavoir  ce  que  c'étoit  que 
mon  visage  lorsque  je  sortis  de  l'enfance.  Avant  un  cer- 
tain âge,  on  se  voit  sans  s'appercevoir,  on  n'étudie  pas 
ses  agrémens,  on  ne  sçait  pas  ce  qu'ils  valent,  on  les  a 
loin  de  soi,  le  seul  désir  de  les  éprouver,  les  développe 
à  nos  regards;  on  commence  alors  à  s'imaginer.  Sans 
les  hommes,  une  femme  seroit  belle  sans  le  sçavoir,  sans 
s'en  douter,  et  rien  de  plus.  Je  me  voyois  convenable- 
ment   pour    moi-même,    lorsque    le    Génie    Jonquille 
arriva  dans  notre  Isle.  J'étois  vive,    agaçante,    et  ma 
beauté  étoit,  pour  ainsi  dire,  tappée  de  coquetterie.  Il 
prit  pour  moi  la  passion  la  plus  vive,  mais  le  Prince  des 
Cormorans,  qui  étoit  arrivé  une  demie-heure  avant  lui, 
m'avoitvûë, regardée,  émûë.  En  fait  d'amour,  on  dépend 
d'une  seconde.  Le  Génie  ne  sçut  pas  qu'il  étoit  venu  trop 
tard;  je  m'apperçus  à  regret  de  sa  passion,   et  cette 
découverte  m'obligea  à  cacher  la  mienne.  Comme  on 
ignoroit  mon  amour  pour  Cormoran,  on  fut  surpris  de 
l'indifférence  que  je  montrois  au  Génie  ;  ce  fut  en  vain 
qu'il  mit  en  œuvre  ses  agrémens  et  ses  soupirs;  toute  la 


HISTOIRE    JAPONAISE  i33 


justice  que  je  lui  rendois,  n'alloit  qu'à  l'estime,  et  c'est 
un  sentiment  trop  peu  distingué,  pour  quelqu'un  qui 
s'est  flatté  d'en  inspirer  de  plus  vifs. 

Les  Fêtes  les  plus  brillantes,  les  présens  les  plus  ma- 
gnifiques, les  soins  les  plus  soumis,  le  respect  le  plus 
timide,  étoient  les  seules  armes  dont  il  se  servît  pour 
vaincre  ma  rigueur.  Je  dissimulai  long-temps  avec  lui. 
Je  sçavois  que  mon  amant  avoit  tout  à  craindre  de  la 
colère  de  Jonquille,  s'il  pouvoit  le  soupçonner  d'être  son 
rival  :  Je  me  contentois  donc  de  le  voir  en  secret,  et  de 
lui  sacrifier  les  vœux  et  les  présens  du  Génie.  J'ai  sçu 
depuis  que  cette  coutume  n'est  pas  nouvelle,  et  que  ce 
qu'on  tient  de  l'amant  riche,  sert  à  acheter  celui  dont  on 
a-1'imagination  blessée.  Je  craignois  d'autant  plus  que  le 
Génie  ne  soupçonnât  Cormoran,  qu'il  n'y  avoit  que  lui 
dans  notre  Cour,  digne  d'attirer  mes  regards.  C'étoit  le 
plus  beau  danseur  du  monde,  personne  ne  faisoit  la  ré- 
vérence de  meilleure  grâce,  il  devinoit  toutes  les  énigmes, 
jouoit  bien  tous  les  jeux,  tant  de  force,  que  d'adresse, 
depuis  le  Trou-Madame,  jusques  au  Balon.  Sa  figure 
étoit  charmante  et  empaquetée,  si  l'on  peut  le  dire,  dans 
les  agrémens  les  plus  rares  ;  il  sçavoit  accompagner  de 
toutes  sortes  d'instrumens,  une  voix  charmante  qu'il 
avoit.  Jouoit-il  bien  de  la  Vielle?  demanda  brusquement 
Tanzaï.  C'étoit,  reprit  la  Taupe,  un  de  ses  instrumens 
favoris.  Tant  mieux,  dit-il,  il  n'y  en  a  point  de  si  mer- 
veilleux; mais,  continuez  votre  Histoire,  je  prends  ac- 
tuellement beaucoup  de  part  à  votre  Prince.  Outre  les 
talens  que  je  viens  de  nombrer,  eontinua-t-elle,  il  faisoit 
joliment  des  Vers,  sa  conversation  enjouée  et  sérieuse, 
satisfaisoit  également  par  ses  grâces  et  sa  solidité.  Aus- 
tère avec  la  Prude,  libre  avec  la  Coquette,  mélancolique 
avec  la   Tendre;   il  n'y  avoit  pas  une  Dame  à  la  Cour 


L  ECUMOIRE 


dont  il  ne  fit  les  délices,  et  pas  un  homme,  dont  il  ne 
créât  la  jalousie.  La  supériorité  de  son  esprit  ne  le  ren- 
doit  pas  insociable  ;  complaisant  avec  finesse,  il  sçavoit 
se  plier  à  tout;  ilpossedoit  mieux  que  personne,  ce  lan- 
gage brillant  de  notre  Isle  :  il  n'y  avoit  personne  qui  ne 
fût  comblé  de  l'entendre,  et  quoique  cet  être  farouche 
intitulé  le  bon  sens,  n'agît  pas  toujours  civilement  avec 
ce  qu'il  disoit,  l'élégance  de  ses  discours  faisoit  qu'il  n'y 
perdoit  rien,  ou  que  le  bon  sens,  caché  derrière  une 
multitude  miraculeuse  de  mots  placés  au  mieux,  auroit 
paru  d'une  insipidité  affadissante  à  ses  Sectateurs  les 
plus  absurdes,  s'il  eût  été  vêtu  moins  légèrement.  En 
effet,  la  raison  est  vulgaire,  elle  paroît  toujours  ce  qu'elle 
est,  elle  craint  de  se  noyer  dans  l'enjouement,  et  ne 
manque  pas  de  faire  un  saut  en  arrière,  quand  une 
idée  singulièrement  tournée  se  présente,  ou  qu'une 
imagination  lumineuse  se  place  commodément  dans  le 
cœur.  Après  cela,  si  elle  triomphe,  c'est  d'une  façon  si 
insultante  pour  l'humanité,  l'amour  propre  le  mieux  élevé, 
y  trouve  tant  de  décri,  y  perd  tant  de  ses  grâces, 
prend  si  mauvaise  opinion  de  lui-même,  qu'il  faudroit 
qu'il  fût  bien  ridicule,  pour  ne  pas  lui  rompre  en  visière. 
L'esprit  est  d'un  caractère  plus  sociable;  la  dignité  de 
ses  manières,  fait  sentir  que  son  éducation  a  été  sous- 
traite aux  préjugés:  Ce  qu'il  pense  est  à  lui,  ne  tient  à 
rien,  s'isole  de  lui-même;  il  s'élève  sans  prendre  de  se- 
cousse. Ce  que  la  réflexion  produit,  s'appesantit  sous  le 
travail  qu'elle  cause  ;  ce  que  l'imagination  enfante,  est 
audacieux;  l'une  absorbe  par  sa  gravité,  l'autre  réveille 
par  sa  pétulance.  On  voit  long-tems  la  première  sur  la 
route,  l'autre  se  présente  inopinément.  La  réflexion  ré- 
prime, la  justesse  n'est  qu'indigence,  prétexte  de  l'esprit 
foible  qu'elle  anéantit,  à  mesure  qu'elle  le  flatte.  L'esprit 


HISTOIRE    JAPONAISE  >35 

indépendant  de  tout,  fait  ses  opérations  sans  calcul;  son 
effet,  toujours  séduisant,  plus  prompt  que  l'éclair,  brille, 
étonne,  éblouit,  il  prend  toutes  les  formes  qu'on  veut  ; 
toujours  noble  ;  son  air  auguste,  même  dans  le  badin, 
parleen  faveur  desa  naissance,  etlaraisontoujours  Bour- 
geoise auprès  de  lui,  silencieuse  par  sécheresse,  suc- 
combe malgré  elle  en  augmentant  par  sa  mauvaise  hu- 
meur le  triomphe  de  son  rival.  Vrai  Singe  !  s'écria  le 
Prince.  Ah  !  dit  Néadarné  pénétrée  de  plaisir,  ah!  que 
cela  est  beau.  Sans  notre  Taupe,,  nous  nous  serions  en- 
nuyés à  périr.  Je  suis  charmée,  reprit  Moustache,  que 
mes  idées  ne  se  perdent  pas  auprès  de  vous,  je  me  suis 
bien  doutée  que  votre  goût  n'étoit  rien  moins  que  pué- 
ril. Mais  peut-on,  dit  Néadarné,  apprendre  sans  peine 
ce  langage;  n'ôte-t-il  rien  à  l'indolence  du  repos?  Pour 
moi,  reprit  Tanzaï,  je  crois  que  non,  et  j'imagine 
qu'avec  les  dispositions  que  je  vous  vois,  et  les  leçons 
que  Moustache  vous  donnera,  vous  parlerez  bien-tôt 
aussi  superficiellement  qu'elle-même.  Mais,  quelle  mi- 
sère! ajouta-t-il,  de  se  servir  de  ce  maussade  jargon. 
Vous  restez  deux  heures  sur  la  raison  et  sur  l'esprit, 
pour  ne  me  donner,  ni  de  l'un,  ni  de  l'autre.  Si  vous 
continuez  votre  Histoire  sur  ce  ton-là,  je  ne  réponds  pas 
que  je  l'entende  patiemment.  Laissez-le  dire,  interrompit 
Néadarné,  au  vrai,  cest  au  mieux,  vous  parlez  de  tout 
point  comme  un  charme.  Le  Prince  haussa  les  épaules,  et 
Moustache  reprit  ainsi  son  récit. 


CHAPITRE  XXV 


Comme     le     précédent. 


Vous  conviendrez  aisément,  je  crois,  après  ce  que  je 
viens  de  vous  dire  de  Cormoran,  que  mon  goût 
pour  lui,  étoit  justifié;  un  seul  de  ses  regards  auroit 
suffi  pour  tourner  la  tête  à  la  femme  la  moins  suscep- 
tible, ainsiil  n'est  pas  surprenant  que  son  mérite  ait  fait  sur 
moi  une  si  vive  impression.  Tant  de  passions  ne  sont 
fondées  que  sur  le  caprice,  que  je  suis  bien-aise  de  vous 
faire  voir  que  la  mienne  ne  s'étoit  pas  déterminée  sur 
rien.  La  première  fois  que  je  le  vis  (et  l'amour  ne  peut 
naître  que  du  premier  moment),  qui  ne  l'auroit  aimé  !  Il 
étoit  au  Cercle  chez  Barbacela.  Les  hommes  les  plus  ga- 
lans  de  la  Cour,  étoient  consultés  par  nos  Dames  sur  le 
choix  des  ajustemens,  sur  les  modes,  et  la  difficulté  d'en 
imaginer  de  nouvelles;  c'étoit,  comme  vous  voyez,  une 
matière  importante  !  Chacun  s'efforçoit  de  briller  ;  le 
Prince,  qui  venoit  d'arriver  à  la  Cour,  résolut  avec  tant 


HISTOIRE    JAPONAISE 


de  solidité  les  cas  difficiles  qui  se  présentèrent,  inventa 
des  modes  si  jolies,  qu'il  n'y  eut  personne  qui  n'admirât 
sa  sagesse  et  son  imagination.  Pour  moi,  j'enfus  frappée 
incognito  jusques  au  fond  du  cœur.  Une  attention  parti- 
culière qu'il  parut  faire  à  ma  personne,  fixa  le  penchant 
que  je  me  sentois  déjà  pour  lui,  et  je  m'aidai  si  bien  de 
mes  réflexions,  que  quand  le  soir  je  le  quittai,  ma  pas- 
sion ne  pouvoit  plus  augmenter.  L'agrément  de  son  es- 
prit qui  se  développa  dans  la  liberté  du  repas,  acheva 
ma  défaite;  quelque  chose  d'obligeant  qu'il  me  dit  sur 
mabeauté,  et  le  silence  qu'il  garda  avec  toutes  les  autres, 
me  convainquirent  que  son  cœur  n'étoit  plus  tranquille. 
Car,  cela  s'apperçoit  aisément;  l'amour  est  un  sentiment 
qui  dérange  l'âme,  et  qui  pour  s'y  mettre  à  son  aise, 
s'empare  de  toutes  ses  fonctions,  et  ne  les  laisse  agir 
qu'à  son  profit.  Mon  cœur  qui  sembla  au  premier  coup 
d'œil,  s'entendre  avec  le  sien,  abjura  toutes  ses  bien- 
séances, et  par  une  étourderie  inconcevable,  marcha  sur 
le  ventre  à  toutes  les  idées  de  raison  qui  auroient  pu  le 
contredire.  Nous  nous  rencontrâmes  à  soupirer  ensemble, 
et  si  nous  étions  restés  plus  long-temps  l'un  avec  l'autre, 
ce  soir-là  nos  désirs  se  seroient  couchés  moins  enfans 
qu'ils  ne  firent.  Je  ne  sçais  ce  qu'il  fit  de  la  nuit;  pour 
moi,  le  sommeil  voulut  en  vain  s'emparer  de  mes  sens; 
quelques  conseils  qu'il  me  donnât,  j'aimai  mieux  en 
croire  l'amour,  qui,  tout  neuf  dans  mon  cœur,  l'occupoit 
plus  agréablement  que  n'auroit  fait  sans  doute  le  songe 
le  plus  aimable.  Qu'est-ce  en  effet  que  le  sommeil  quand 
on  aime  ?  Quelques  douceurs  qu'il  vous  apprête,  vaut-il 
le  désordre  raisonné  de  votre  imagination  ?  Sur-tout, 
quand  sûr  d'être  aimé,  l'espérance  flatteuse  arrange  vos 
objets  comme  vous  pourriez  les  souhaiter.  L'on  n'a  dans 
un  songe  que  des  idées  indistinctes,  heureuses  quelque- 


i38  L  ÉCUMOIRE 


fois,  mais  souvent  contraires  à  leur  source.  Quand  on 
pense  soi-même  à  ce  qu'on  aime,  on  lui  fixe  son  emploi, 
on  le  porte  où  l'on  veut,  et  la  passion  qui  le  détermine, 
sçait  toujours  le  faire  amusant. 

A  peine  étois-je  levée,  que  Cormoran  entra  dans  mon 
appartement;  j'étois  alors  dans  un  cabinet  reculé.  Il  osa 
troubler  ma  retraite;  le  trouble  et  les  désirs,  qui  étoient 
peints  dans  ses  yeux,  son  sérieux  timide,  me  prouvèrent 
que  j'étois  aimée.  Je  l'avouerai,  je  n'eus  pas  la  force  de 
lui  rendre  sa  conquête  douloureuse,  et  d'ailleurs  mon 
rang  m'obligeoit  à  faire  les  avances.  Un  coup  d'œil  favo- 
rable le  rassura  donc,  et  sans  y  trop  intéresser  ma  vertu 
(car  voilà  à  quoi  sert  l'usage  du  monde)  sans  paroître  le 
souhaiter,  je  l'amenai  au  point  de  me  faire  sa  décla- 
ration. Je  ne  me  souviens  pas  à  présent  de  quelle  ma- 
nière il  la  tourna,  mais  elle  fut  intelligible  au  point  qu'il 
ne  tint  qu'à  moi  de  faire  semblant  de  m'en  fâcher.  Il  ne 
me  convenoit  pas  d'y  répondre  tout  d'un  coup,  mais 
aussi  ne  voulant  pas  le  désespérer,  je  lui  serrai  la  main, 
geste  indifférent  dans  le  fond,  et  sur  lequel  on  peut  tou- 
jours s'excuser  quand  il  ne  réussit  pas.  Je  ne  voulus 
pas,  quoique  sûre  qu'il  m'aimoit,en  hazarder  davantage. 
Les  premières  avances  doivent  être  modérées.  Pour  peu 
qu'un  amant  ait  d'esprit,  il  les  entend:  quitte  aies  pous- 
ser sans  ménagement,  s'il  ne  sçait  pas  les  entendre.  Je 
ne  fus  pas  à  cette  peine-là  avec  Cormoran,  il  sçavoit  que 
toute  main  qui  serre,  veut  un  baiser,  il  le  prit  donc;  il 
rougit  du  plaisir  qu'il  en  eut,  et  je  rougis  aussi,  mais  de 
ce  qu'il  ne  recommençoit  pas  à  en  prendre.  Je  jettai  sur 
lui  un  regard  qui  me  fatigua  étrangement  ;  il  mouroit 
d'envie  d'être  tendre,  je  n'étois  pas  fâchée  qu'il  le  fût; 
cependant  il  ne  devoit  pas  le  paroître  :  je  fis  ensorte 
qu'il  ne  fût  qu'interdit,  qu'il  n'exprimât  que  la  colère  où 


HISTOIRE    JAPONAISE 


j'aurois  dû  être,  mais  je  n'y  réussis  pas,  et  l'amour  qui 
le  guidoit,le  fit  comme  pour  lui-même,  avant  que  j'eusse 
songé  seulement  à  en  corriger  l'expression.  Si  j'avois  eu 
affaire  à  quelqu'un  de  moins  pénétrant,  j'aurois  pu  m'en 
sauver,  mais  ce  traître  de  Cormoran  le  prit  pour  bon, 
pour  ce  qu'il  étoit,  pour  ce  que  je  ne  le  voyois  pas.  Pour 
m'en  remercier,  il  baisa  encore  ma  main,  que  je  n'avois 
pas  songea  retirer  d'entre  les  siennes;  il  étoit  ému,  je 
commençois  à  raisonner,  moins  qu'à  sentir;  il  étoit  à 
mes  genoux,  c'est  une  attitude  qui  frappe  toujours,  et 
qui  n'est  point  du  tout  indifférente;  si  elle  prouve  du 
respect,  elle  met  en  même  tems  à  portée  d'en  manquer. 
Je  me  baissai,  uniquement  pour  engager  Cormoran  à 
se  relever,  il  saisit  ce  moment  pour  me  surprendre  un 
baiser  qui  me  pénétra  :  c'étoit  le  premier  de  ma  vie,  tous 
mes  sens  se  troublèrent,  ma  tête  malgré  moi  resta  pen- 
chée sur  la  sienne.  J'ai  éprouvé  depuis  la  même  vo- 
lupté, elle  m'a  toujours  été  chère,  mais  elle  ne  m'a  jamais 
été  si  sensible.  Je  ne  sçai  ce  qu'en  ce  moment,  Cormo- 
ran faisoit  de  lui-même;  je  crois  que  s'il  avoit  été  moins 
égaré,  j'étois  perdue.  Lorsque  je  revins  de  mon  trouble, 
le  Prince  étoit  encore  dans  le  sien;  ses  yeux  étoienl 
chargés  d'une  tendre  langueur;  ses  soupirs  étoient  inter- 
rompus, son  cœur  pressé  ne  les  lui  fournissoit  qu'avec 
peine.  Quel  bonheur,  qu'alors  il  ne  put  rien  entre- 
prendre! l'instant  de  sa  déclaration  auroit  été  celui  de 
son  bonheur.  C'étoit  une  chose  d'usage  à  la  Cour,  mais 
je  ne  voulus  pas  m'y  soumettre.  Je  connoissois  assez  les 
hommes  pour  sçavoir  qu'ils  attribuent  une  conquête  trop 
prompte,  moins  à  l'amour  qu'on  a  pour  eux,  qu'à  l'ha- 
bitude de  se  rendre;  qu'ils  aiment  mieux  mortifier  leur 
vanité,  que  de  ne  pas  humilier  la  nôtre,  et  cette  raison 
me  retint,  où  la  pudeur  ne  l'auroit  sçû  faire.  Ah  Prince! 


MO  l  ECUMOIRE 


dis-je  à  Cormoran,  laissez-moi,  ne  seroit-ce  pas  à  vous 
à  me  défendre  de  ma  faiblesse?  N'augmentez  pas  l'inu- 
tilité de  ma  raison;  revenez  à  vous,  rendez-moi  à  moi- 
même;  je  vous  aime,  hélas!  vous  n'en  pouvez  pas  dou- 
ter, les  preuves  de  ma  tendresse  en  ont  devancé  l'aveu. 
Qu'il  m'est  doux  de  ne  vous  avoir  pas  tout  donné,  et  de 
songer  que  mon  amour  a  encore  mille  présens  à  vous 
faire  !  Jouissons  du  plaisir  de  nous  adorer,  abandonnons- 
nous-y,  que  nos  jours  s'écoulent  dans  notre  ardeur, 
qu'ils  ne  renaissent  que  pour  nous  y  retrouver;  que  le 
présent  en  nous  rappellant  le  passé,  nous  encourage  à 
nous  aimer  sans  cesse,  et  puissions-nous  dans  l'avenir, 
n'envisager  encore  que  le  bonheur  qui  nous  pénétre  au- 
jourd'hui! heureux  d'être  tous  deux  immortels!  plus 
heureux  de  rendre  notre  amour  aussi  éternel  que  notre 
existence?  Ah!  divine  Fée,  s'écria  Cormoran,  je  ne  puis 
plus  suffire  à  mes  transports,  vos  bontés  me  confondent  : 
ne  pouvoir  vous  en  exprimer  ma  reconnoissance,  n'est- 
ce  pas  vous  prouver  combien  elles  me  pénétrent?  Mais 
vous  ne  concevez  pas  encore  vous-même,  à  quel  point 
elles  me  sont  précieuses.  Content  de  vous  adorer,  quand 
même  vous  m'auriez  accablé  de  rigueurs,  jugez,  s'il  se 
peut,  de  mes  transports  quand  je  vous  vois  partager  ma 
flamme.  Heureux  de  vivre  pour  vous  adorer,  pour  vous 
consacrer  tous  les  momens  de  ma  vie  !  mais  malheureux 
de  ne  pouvoir  mourir,  si  jamais  vous  changez  pour  moi. 
Cependant  Jonquille  vous  aime;  quel  rival!  et  si  je  n'ai 
pas  à  redouter  votre  inconstance,  que  ne  dois-je  pas 
craindre  de  son  pouvoir,  et  peut-être  de  ses  agrémens? 
Je  l'avouerai,  lui  dis-je,  il  s'est  déclaré  pour  moi,  mais 
je  n'aurai  paslong-tems  à  contraindre  ma  tendresse,  et 
à  supporter  la  sienne.  J'employerai  tant  de  soins  à  le 
rebuter,  et  à  vous  rendre  heureux,  qu'il  gémira  de  dou- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


leur,  autant  que  vous  soupirerez  de  plaisir.  Une  passion 
qui  n'a  plus  d'espoir,  s'irrite  d'abord,  mais  s'attiédit. 
Ennuyé  du  peu  de  succès  de  ses  soins,  bientôt,  croyez- 
moi,  sa  fierté  lui  fera  porter  à  un  autre  des  vœux  qu'il 
verra  méprisés.  Mais  contraignons-nous  ;  tout  Génie 
que  vous  êtes,  vous  sçavez  combien  sa  puissance  est  au- 
dessus  de  la  vôtre  ;  ne  pouvant  trancher  vos  jours,  du 
moins  il  les  rendroit  malheureux,  sans  doute,  nous  ne 
nous  verrions  plus.  Ah!  je  ne  puis  y  penser  sans  frémir. 
Contens  de  pouvoir  en  public  nous  dire  par  nos  yeux 
que  nous  nous  aimons,  réservons-en  les  preuves  pour 
des  lieux  dont  nous  serons  sûrs.  Mais  sortez  d'ici,  je 
craindrois  qu'on  ne  nous  y  surprît,  et  qu'on  ne  devinât 
la  cause  de  l'embarras  où  nous  sommes  tous  deux;  dans 
une  Cour  où  l'amour  fait  la  principale  affaire  des  Cour- 
tisans, il  ne  seroit  pas  équivoque.  Le  Prince,  qui  crai- 
gnoit  que  cette  passion  violente  que  je  lui  marquois,  ne 
lût  qu'un  caprice,  auroit  bien  voulu,  avant  que  de  sortir, 
que  des  faveurs  plus  marquées  réalisassent  son  bon- 
heur, mais  ce  n'étoit  pas  mon  intention  de  porter  si  loin 
ma  foiblesse.  J'imagine  bien  que  ce  n'étoit  pas  par  vertu 
que  j'étois  si  réservée  ;  je  ne  sçai  pas  non  plus,  si  c'étoit 
par  délicatesse,  mais  j'ai  peine  à  croire,  si  je  n'avois  pas 
fait  sortir  Cormoran,  que  j'eusse  pu  rester  avec  lui  où 
j'en  étois.Ses  yeux  étoient  si  tendres,  et  j'étois  si  foible! 
d'ailleurs,  il  m'avoit  marqué  tant  de  transports  pour  une 
bagatelle,  que  j'aurois  voulu  voir  à  quel  excès  auroit  été 
sa  reconnoissance,  si  je  lui  avois  donné  plus  lieu  d'écla- 
ter. Il  sortit  à  regret,  et  je  tâchai  de  lui  cacher  que  c'étoit 
à  regret  aussi  que  je  le  laissais  sortir.  A  peine  fûs-je 
seule,  que  je  me  fis  des  reproches,  non  de  ce  que  j'avois 
fait,  mais  de  l'avoir  renvoyé  si  content.  J'aurois  été  au 
désespoir  qu'il  eut  douté  de  mon  cœur,  et  je  ne  trouvois 


142  I.  ECUMOIRE 


pas  à  propos  qu'il  en  fut  si  sûr.  Quoique  je  ne  sçusse 
pas  bien  encore,  tout  ce  que  nous  perdons  auprès  d'un 
homme,  quand  nous  avons  satisfait  ses  désirs,  je  me 
doutais  bien,  quelque  enflammé  qu'il  puisse  être?  qu'au 
moins  il  a  perdu  le  plaisir  de  la  curiosité;  et  je  sentois 
par  moi-même  que  ce  plaisir  tient  de  la  place  dans 
l'ame,  et  que  pour  le  même  objet  il  n'y  peut  loger 
qu'une  fois.  J'avois  résolu,  malgré  ma  passion  pour 
Cormoran,  de  le  laisser  long-tems  désirer,  d'être  quel- 
quefois douteuse  pour  lui;  mon  amour  souffroit  à  ima- 
giner cette  politique,  mais  elle  me  parut  si  nécessaire, 
que  je  surmontai  mes  répugnances  à  cet  égard.  Quand 
je  le  revis  dans  la  journée,  mes  yeux  furent  plus  muets 
qu'ils  ne  l'avoient  été  le  matin;  j'y  laissai  même  une 
impression  de  froideur  qui  le  désespéra.  Il  est  vrai  que 
certaine  du  chagrin  que  je  lui  avois  causé:  un  regard 
tendre,  et  plein  de  feu  que  j'appuyai  sur  lui,  travailla  à 
lui  rendre  ses  premières  espérances.  Je  sçai  que  dans  le 
monde,  les  hommes  appellent  ce  manège,  de  la  coquet- 
terie, mais  pour  qui  travaillons-nous,  si  ce  n'est  pour 
eux?  Quels  charmes  ne  trouveroient-ils  pas  bientôt  insi- 
pides, si  nous  neprenions  le  soin  de  réveiller  leur  cœur? 
Les  aimons-nous  toujours  tendrement?  Sûrs  de  nous 
trouver  dans  une  égalité  constante,  ils  ne  la  désirent 
plus  :  Un  caprice  auquel  ils  ne  s'attendent  point,  les  tire 
de  leur  léthargie,  ils  se  voyent  avec  désespoir,  sur  le 
point  de  perdre  un  bien  dont  ils  ne  jouissoient  plus 
qu'avec  nonchalance. 

Le  mouvement  qu'ils  se  donnent  pour  se  le  faire 
rendre,  renouvelle  leurs  sentimens  ;  ils  ne  se  souvien- 
nent plus  que  nous  étions  à  eux,  ils  veulent  que  nous  y 
soyons.  Notre  perte  prochaine  leur  fait  seule  sentir  com- 
bien nous  leur  étions  nécessaires,  ils  nous  en   aiment 


HISTOIRE    JAPONAISE  i+3 

davantage,  et  par  conséquent,  nous  en  deviennent  plus 
chers;  le  cœur  y  gagne  de  deux  côtés,  c'est  un  surcroît 
de  tendresse  qui  lui  arrive.  Un  amant  n'a-t-il  point  de 
fantaisies  à  essuyer,  point  de  rivaux  à  craindre,  il  croit 
qu'il  n'aime  plus,  ou  du  moins,  que  ce  n'est  plus  que 
par  habitude,  ou  par  reconnoissance.  N'est-ce  pas  un 
service  à  lui  rendre,  que  de  lui  ôter  une  erreur  qui  éteint 
ses  plaisirs?  L'amant  tendre  revient,  quand  la  maîtresse 
sensible  disparoît;  ces  faveurs  qu'il  recevoit  sans  désirs, 
redeviennent  plus  piquantes  pour  lui  que  la  première 
fois,  dès  qu'il  a  pu  imaginer  qu'elles  lui  seroient  ravies;  il 
ne  conçoit  même  pas,  comme  il  a  pu  les  négliger.  Au 
milieu  d'un  raccommodement  inattendu,  quel  triomphe 
pour  nous!  quel   charme  pour  lui!  de  sentir  renaître 
dans  son  cœur  un  sentiment  qu'il  n'y  distinguoit  plus. 
L'amour  n'est  que  ce  que  nous  le  faisons;  si  nous  le 
laissions  comme  la  nature  nous  le  donne,  il  seroit  trop 
uni;  sans  délicatesse,  il  seroit  sans  volupté;  nous  ne 
devons   ce  bien  qu'à  nous-mêmes;  il  falloit  le  rendre 
difficile  pour  le  rendre  agréable.  Notre  empire  sur  les 
hommes  dépend  de  nous,  et  quand  il  nous  arrive  de  le 
perdre,  ce  n'est  jamais  qu'à  notre  peu  d'adresse  que 
nous  devons  nous  en  prendre  ;  s'ils  nous  en  privent,  ce 
n'est  pas  leur  faute  :  Hélas  !  les  pauvres  gens  qu'ils  sont  ! 
n'y  penseroient  pas  d'eux-mêmes  :  Déterminés   pour 
l'esclavage,  ils  ne  quittent  une  chaîne  que  pour  rentrer 
dans  une  autre;   ils  sentent  qu'ils  sont  faits  pour  être 
toujours  dominés.  Mais  voulons-nous  les  fixer?  ne  leur 
offrons  jamais  un  bonheur  parfait  ;  comblons  leurs  de- 
sirs,  mais  ne  les  anéantissons  pas;  au  milieu  des  plus 
grandes  voluptés  qu'il  leur  manque  quelque  chose,  ne 
fût-ce  même  qu'un  soupir!  le  désir  ne  meurt  que  d'être 
comblé,  et  c'est  une  maladie  qui  ne  lui  arrive,  que  quand 


L  ECUMOIRE 


nous  ne  voulons  pas  la  lui  épargner.  Ah  quel  enchante- 
ment! s'écria  Néadarné.  En  honneur!  Taupe,  ma  mie, 
dit  Tanzaï,  je  n'ai  de  ma  vie,  rien  entendu  d'aussi  extra- 
ordinaire que  vous.  Les  belles  réflexions!  dit  encore 
Néadarné.  Quand  il  seroit  vrai,  reprit  Tanzaï,  qu'elles 
fussent  aussi  belles  que  vous  le  dites,  je  ne  les  en  aime- 
rois  pas  davantage.  Je  les  trouve  longues  et  déplacées, 
et  je  ne  sçache  rien  de  si  ridicule  que  d'avoir  de  l'esprit 
mal-à-propos.  Il  y  a  trois,  heures  au  moins  que  Mous- 
tache nous  tient  en  halaine  pour  une  Histoire  que  j'au- 
rois  faite  en  un  quart  d'heure.  Je  crois  que  pour  conter 
agréablement,  il  faut  être  naïf.  Si  par  hazard  un  fait 
fournit  une  réflexion,  qu'on  la  fasse,  mais  qu'elle  n'a- 
néantisse jamais  le  fond  ;  qu'elle  soit  courte  ;  qu'elle 
ramené  l'Auditeur  à  l'attention  qu'il  doit  avoir  pour  le 
narré  qu'on  lui  fait,  et  que  l'on  s'épargne  sur-tout  cette 
envie  de  briller  qui  contraint  l'esprit,  et  lui  ôte  le  naturel. 
Partie  si  nécessaire  à  quelque  genre  que  ce  puisse  être, 
que  sans  elle,  je  ne  trouve  point  de  vraies  beautés.  Je  ne 
parle  plus  à  Moustache  de  son  jargon,  je  vois  qu'il  est 
né  avec  elle;  mais  à  propos  de  quoi  ce  monceau  d'idées, 
toujours  les  mêmes,  quoique  différemment  exprimées? 
Pourquoi  ces  choses  dites  cent  fois,  et  revêtues  pour 
reparoître  encore  d'un  goût  qui  les  rend  bizarres,  sans 
les  rendre  neuves?  Que  me  sert  à  moi  qui  ai  envie  d'être 
promptement  au  fait  de  votre  Histoire,  de  sçavoir  toutes 
les  réflexions  que  vous  avez  faites  après  coup  sur  vos 
aventures?  Et  une  bonne  fois  pour  toutes,  Taupe,  mes 
amours,  des  faits,  et  point  de  verbiage.  Vous  pouvez 
avoir  raison,  reprit  Moustache,  mais  l'essentiel  ne  doit 
pourtant  pas  être  traité  comme  le  futile.  Eh  bien  !  reprit 
Tanzaï,  elle  croit  m'avoir  répondu.  Eh!  mais  sans 
doute,  dit  la  Princesse,  elle  parle  bien.  Je  ne  sçache  rien 


HISTOIRE    JAPONAISE 


de  si  charmant  que  de  pouvoir  parler  deux  heures  où 
d'autres  ne  trouveroient  pas  à  vous  entretenir  une 
minute.  Qu'importe  que  l'on  se  répète,  si  l'on  peut 
donner  un  air  de  nouveauté  à  ce  que  l'on  a  déjà  dit  ? 
D'ailleurs,  cette  façon  admirable  de  s'exprimer  que  vous 
traitez  de  jargon,  éblouit;  elle  donne  à  rêver  ;  heureux  ! 
qui  dans  sa  conversation  peut  avoir  ce  goût  galant. 
Quoi  !  ne  trouver  toujours  que  les  mêmes  termes,  ne 
pas  oser  séparer  les  uns  des  autres,  ceux  qu'on  a  accou- 
tumés de  faire  marcher  ensemble!  Pourquoi  seroit-il 
défendu  de  faire  faire  connoissance  à  des  mots  qui  ne  se 
sont  jamais  vus,  ou  qui  croyent  qu'ils  ne  se  convien- 
draient pas  :  la  surprise  où  ils  sont  de  se  trouver  l'un 
auprès  de  l'autre  n'est-elle  pas  une  chose  qui  comble, 
et  s'il  arrive  qu'avec  cette  surprise  qui  vous  amuse,  ils 
fassent  beauté,  où  vous  croyez  trouver  défaut,  ne  vous 
trouvez-vous  pas  singulièrement  étonné?  Faut-il  qu'un 
préjugé?....  Par  Singe!  s'écria  Tanzaï,  vous  m'étonnez 
singulièrement  vous-même,  et  j'admire  le  peu  de  tems 
qu'il  vous  a  fallu  pour  vous  infecter  de  ce  mauvais  goût. 
Mais  finissons  la  dispute,  que  Moustache  achevé  son 
histoire,  s'il  est  possible,  et  qu'elle  ne  quitte  plus  son 
Cormoran  pour  courir  après  des  disgressions  inutiles. 
Allons,  continuez,  dit  Néadarné  à  Moustache,  et  sur- 
tout rendez-moi  compte  exactement  de  ce  que  vous  avez 
fait,  et  non-seulement  de  ce  que  vous  avez  pensé,  mais 
encore  de  ce  que  vous  auriez  voulu  penser  ;  n'oubliez 
pas,  en  un  mot,  la  plus  légère  circonstance.  Vous  contez 
si  bien  ! 


tjfrsflrft- 


Livre  troisième 


CHAPITRE  I 


Qui  ne  dément  pas  les  deux  autres. 


J'en  étois  donc,  reprit  Moustache,  à  ce  regard  qui  le 
satisfit  ;  il  devint  amoureux  à  ne  plus  se  connoître. 
Que  cela  m'auroit  contenté,  si  j'avois  pu  voir  son  aliéna- 
tion d'esprit  dans  toute  son  étendue!  Mais  ma  raison 
avoit  couru  après  la  sienne,  et  l'amour  m'empêcha  de 
connoître  son  départ,  et  de  souhaiter  son  retour.  Le 
Prince  et  moi,  étions  convenus,  ainsi  que  cela  se  pra- 
tique communément,  de  n'avoir  en  public  l'un  pour 
l'autre  qu'une  apparence  d'amitié  et  de  politesse,  et 
qu'en  particulier  nous  nous  dédommagerions,  ainsi  que 
cela  se  fait  encore,  de  cette  cruelle  contrainte.  Il  y  avoit 
au  pied  de  mon  appartement,  un  jardin  où  il  n'entroit 
que  moi,  j'en  avois  donné  une  clef  au  Prince;  aussi-tôt 
que  l'on  étoit  retiré,  j'allois  l'y  trouver,  et  tous  deux 
assis  sous  un  Bosquet  de  Myrthes,  nous  nous  donnions 
les  plus  tendres  assurances  de  notre  amour.  Toutes  mes 
nuits  se  passoient  de  la  même  façon,  et  je   ne   l'aurois 


iSo  LÉCUMOIRE 


pas  fait  pour  quelqu'un  qui  m'auroit  moins  aimée  que 
Cormoran  ne  faisoit;  mais  je  sçavois  bien  que  quand 
mon  teint  y  auroit  perdu  de  son  éclat,  et  que  j'en  aurois 
eu  les  yeux  battus,  il  ne  s'en  seroit  pas  apperçu.  Ce 
qu'on  ne  croira  peut-être  pas,  vu  nos  désirs  et  la  com- 
modité que  nous  avions  de  les  satisfaire,  c'est  que  des 
rendez-vous  si  charmans  se  passoient  sans  que  les  em- 
portemens  du  Prince  n'attaquassent  prodigieusement 
ma  vertu.  Quelquefois  il  me  parloit  de  son  martyre,  et 
de  la  difficulté  qu'il  trouvoit  à  le  supporter,  j'en  étois 
quitte  alors  pour  quelque  bagatelle,  dont  en  attendant 
mieux  il  vouloit  bien  se  contenter  :  Souvent  je  brûlois 
de  lui  en  accorder  davantage,  mais  la  nuit  couvroit  mon 
desordre,  et  sa  respectueuse  retenue  me  sauvoit  de  ma 
foiblesse.  Dans  de  certains  instans  je  lui  en  voulois  du 
mal,  mais  je  ne  le  lui  disois  pas. 

Etonné  souvent  d'une  réserve  si  inconnue  dans  notre 
Cour,  il  m'en  faisoit  des  reproches  amers.  La  facilité 
que  je  lui  avois  montrée  la  première  fois,  ne  lui  avoit 
pas  laissé  prévoir  une  si  longue  résistance,  j'en  étois 
moi-même  surprise,  mais  je  voulois  qu'il  m'estimât,  et 
l'amour  propre  triomphoit  en  moi  de  la  passion.  Quand 
je  m'en  souviens  cependant,  que  ces  momens  sont  dou- 
loureux !  Un  homme  aimable,  aimé,  qui  inspire  autant 
de  désirs  que  vous  en  pouvez  faire  naître,  est  seul  avec 
vous  la  nuit.  Il  prend  des  libertés  que  vous  souffrez,  et 
vous  résistez!  ce  n'est  pas  la  vertu  qui  sauve  une  femme 
de  ces  dangereuses  occasions,  elle  n'en  a  plus  dès-lors 
qu'elle  les  cherche.  En  pareil  cas,  une  coquette  peut 
seule  se  garantir  des  transports  d'un  amant;  je  sçais  que 
la  coquetterie  est  moins  méritoire  que  la  vertu,  mais 
aussi  est-elle  plus  utile.  Il  y  avoit  quinze  jours  que  Cor- 
moran et  moi  nous  nous  aimions  ;  avec  les  précautions 


HISTOIRE    JAPONAISE  i5t 

extrêmes  que  nous  avions  prises,  il  n'y  avoit  que  toute 
la  Cour  qui  se  fût  apperçûe  de  notre  intelligence.  Ce- 
pendant le  respect  qu'on  me  portoit  empêchoit  qu'on 
n'en  fit  tout  haut  des  plaisanteries.  Le  Génie  seul,  mal- 
gré l'intérêt  qu'il  avoit  à  connoître  mon  cœur,  ignoroit 
encore  son  rival.  Il  sçavoit  qu'il  n'étoit  point  aimé; 
mais,  soit  présomption,  soit  l'idée  qu'il  avoit  de  mon 
indifférence,  il  ne  croyoit  pas  que  je  fusse  sensible 
pour  un  autre.  Enfin,  trop  amoureux  et  trop  jaloux 
pour  n'être  point  clairvoyant,  il  commença  par  soup- 
çonner qu'une  passion  secrette,  dont  mon  cœur  étoit 
rempli,  étoit  ce  qui  le  lui  fermoit.  Il  porta  ses  regards 
sur  tous  les  Courtisans,  et  au  milieu  de  ce  cruel  examen, 
il  les  arrêta  sur  Cormoran.  Il  avoit  découvert  en  lui  une 
attention  qui  lui  parut  tenir  plus  de  l'amour  que  du  res- 
pect. Il  avoit  surpris  entre  nous,  de  ces  regards,  que 
malgré  la  contrainte  qu'on  s'impose,  l'amour  anime  tou- 
jours trop,  pour  n'être  pas  remarqués.  L'attention  du 
Prince  quand  je  parlois;  la  complaisance  flatteuse  avec 
laquelle  je  l'écoutois,  les  éloges  que  je  donnois  à  ses 
moindres  discours;  mille  choses  sur  lesquelles  on  ne 
s'observe  point,  et  qui  toutes  légères  qu'elles  sont,  par- 
viennent, mises  ensemble,  à  faire  un  poids,  fixèrent  ses 
soupçons,  et  les  tournèrent  en  certitude.  Quelque  envie 
qu'il  eût  d'en  sçavoir  davantage,  il  n'interrogea  pas  les 
secrets  immenses  de  son  art;  il  n'ignoroit  pas  que  ce 
seroit  en  vain  qu'il  voudroit  s'en  servir,  et  que  l'amour, 
toujours  au-dessus  de  lui,  dédaigneroit  de  satisfaire  sa 
curiosité.  Résolu  de  s'éclaircir,  il  ne  s'en  fia  qu'à  lui- 
même,  et  jugeant  que  le  tems  de  la  nuit  étoit  celui  que 
je  choisissois  pour  voir  Cormoran  avec  liberté ,  il  se 
rendit  invisible,  et  se  transporta  dans  mon  jardin.  Cette 
même  nuit,  j'avois  résolu  de  m'abandonner  sans  réserve 


iSa  L  ECUMOIRE 


à  Cormoran,  et  de  lui  donner  ma  foi.  Nous  étions  déjà 
tous  deux  dans  le  Bosquet  des  Myrthes ,  lorsque  le 
Génie  entra.  Il  attendoit  avec  impatience  que  je  sortisse 
de  ma  Chambre,  quand  des  soupirs  trop  marqués  par- 
tant du  Bosquet,  déterminèrent  sa  route  de  ce  côté-là. 
Hélas  !  c'étoit  nous  qui  les  poussions.  Contente  de  mon 
amant;  sûre  de  sa  fidélité,  pressée  par  ses  désirs,  plus 
encore  par  les  miens,  je  m'étois  laissée  aller  sur  un  lit 
de  gazon.  Cormoran,  moins  timide  qu'à  son  ordinaire, 
m'avoit  moins  ménagée.  Nous  sortions  enfin  du  plus 
tendre  égarement,  et  nous  nous  disposions  avec  ardeur 
à  nous  y  remettre,  lorsqu'un  tourbillon  de  lumière  nous 
environna,  et  nous  fit  voir,  en  se  partageant,  le  barbare 
Génie.  A  cette  vue,  nous  demeurâmes  immobiles,  nous 
ne  l'attendions  pas.  Le  dérangement  où  le  Prince  m'avoit 
mise,  subsistoit  encore  ;  comme  il  me  ménaçoit  de  le 
redoubler,  je  n'avois  pas  songé  à  la  décence.  Lui-même, 
plus  éperdu  que  moi,  étoit  dans  un  état  qui  fit  imaginer 
à  la  jalousie  du  Génie,  les  plus  cruelles  choses.  Ma  robe 
le  couvroit  presque  tout  entier,  et  plus  le  Génie  le  trouva 
attentif  à  admirer  je  ne  sçai  quelles  bagatelles  qu'en  ce 
moment  il  consideroit,  moins  il  se  crut  permis  de  lui 
pardonner.  Cruelle!  s'écria-t-il,  avec  une  voix  tonnante, 
est-ce-là  comme  vous  vouliez  répondre  à  ma  tendresse? 
Et  toi,  malheureux,  poursuivit-il  en  s'adressant  à  Cor- 
moran, as-tu  bien  songé  qui  tu  offensois,  et  crois-tu 
pouvoir  échapper  à  ma  vengeance?  Elle  est  complette, 
puisque  tu  ne  peux  mourir,  et  tous  les  instans  de  tes 
jours  seront  marqués  par  les  traits  les  plus  funestes  de 
ma  colère;  qu'on  l'enlevé,  continua-t-il,  et  qu'on  le  garde 
jusques  à  ce  que  j'aye  ordonné  son  supplice. 

Le  Prince  à  ces  paroles,  disparut,  en  me  tendant  les 
bras.  La  surprise  et  la  douleur  m'avoient  d'abord  acca- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


blée,  mais  mon  malheur  me  redonnant  des  forces  :  Bar- 
bare! m'écriai-je,  de  quoi  peux-tu  te  plaindre!  Eh!  qui 
t'a  dit  que  quand  tu  aimerois,  tu  dusses  toujours  être 
aimé?  Quel  droit  t'avois-je  donné  sur  mon  cœur?  Oui, 
Cormoran  m'a  plû,  et  ta  fatale  présence  me  fait  sentir 
encore  plus  vivement  à  quel  point  je  l'adore.  Je  ne  crains 
point  ta  vengeance;  quand  même  tu  m'épargnerois,  je 
n'en  serois  pas  plus  à  toi.  Toujours  occupée  des  maux 
de  mon  amant,  je  ne  te  verrai  jamais  que  comme  le  plus 
odieux  de  mes  ennemis.  Punis-moi,  si  tu  veux  :  mais 
sois  sûr  que  le  tems  et  les  plus  grands  malheurs  ne 
détruiront  jamais  mon  amour,  et  qu'il  subsistera  autant 
que  mon  aversion  pour  toi, 

Eh  bien  !  Perfide,  dit  le  Génie,  tu  seras  contente.  Déjà 
il  s'approchoit  pour  m'enlever,  lorsque  Barbacella  vint 
me  soustraire  à  sa  fureur.  J'allai  longtems  avec  elle  dans 
les  airs,  enfin  elle  m'abattit  dans  cette  Prairie  où  vous 
m'avez  trouvée.  Infortunée  !  me  dit-elle  alors,  dans  quels 
abîmes  affreux  l'amour  vient-il  de  te  plonger?  Tu  perds 
pour  jamais  l'objet  de  ton  ardeur;  tu  te  serois  perdue 
toi-même,  si  ma  puissance  ne  t'avoit  sauvée  de  la  bar- 
barie de  Jonquille.  Fuis,  cache-toi  à  ses  regards  jusqu'à 
ce  qu'un  temps  plus  heureux  te  permette  de  revoir  la 
clarté  du  jour.  Deviens  Taupe,  et  garde-toi  de  sortir  de 
cette  Prairie.  J'ose,  dans  l'obscurité  de  l'avenir,  prévoir 
pour  toi  un  sort  plus  doux. 

Un  jour  viendra  qu'un  de  mes  favoris  mettra  fin  à  tes 
malheurs,  et  qu'une  Princesse  délivrera  le  tendre  Cor- 
moran. Alors  elle  me  frappa  de  sa  baguette,  et  je  restai 
toute  aussi  Taupe  que  vous  me  voyez  ;  avant  qu'elle  me 
quittât,  je  lui  demandai  ce  que  le  Génie  avoit  fait  de  mon 
amant,  et  j'appris  par  elle  qu'il  l'avoit  condamné  à  faire 
éternellement  la  roue  et  la  culbute  dans  les  jardins  de 


i54  L  ECUMOIRE 


l'Isle  Jonquille.  Vous  verrez,  interrompit  Tanzaï,  que 
c'est  à  cause  de  son  inclination  pour  la  Danse,  que  le 
Génie  l'a  honoré  de  ce  supplice.  Au  reste,  je  ne  doute 
point  que  ce  ne  soit  de  moi  que  la  Fée  Barbacela  vous 
a  parlé,  et  nous  ferons  en  sorte...  Mais  essuyez  donc  vos 
yeux ,  dit-il  à  Néadarné  qui  pleuroit  immodérément, 
votre  pitié  va  trop  loin  :  eh  bien,  elle  est  Taupe,  et  rien 
de  plus!  quant  aux  sauts  que  fait  Cormoran,  cette  idée 
n'a  rien  de  si  triste.  Ah  que  vous  êtes  peu  tendre  !  lui 
dit  Néadarné,  songez-vous  aux  malheurs  de  deux  amans 
que  l'on  sépare,  et  le  Génie  ne  leur  eut-il  donné  que 
cette  punition,  n'en  étoit-ce  pas  assez  pour  les  faire 
mourir  de  douleur?  Qui  me  sépareroit  de  vous  pour  un 
jour,  pour  une  heure,  ne  causeroit-il  pas  ma  mort? 
Mais,  dit-elle  à  Moustache,  combien  y  a-t-il  que  vous 
avez  perdu  Cormoran  ?  Dix  ans  se  sont  écoulés  depuis 
ma  funeste  aventure,  reprit  Moustache.  Barbacela  est 
venue  me  voir  quelquefois,  et  c'est  d'elle  que  j'ai  sçu  que 
Jonquille  toujours  irrité,  ayant  appris  que  j'étois  Taupe, 
et  ne  pouvant  deviner  ma  retraite,  a  ordonné,  pour  tâ- 
cher de  m'avoir  entre  ses  mains,  que  personne  ne  se  pré- 
sentât devant  lui,  sans  lui  apporter  des  Taupes,  espérant 
qu'enfin  je  serois  prise  par  quelqu'un.  Sans  votre  géné- 
reuse pitié,  il  n'y  auroit  que  trop  bien  réussi.  Je  vous  en 
marquerai  ma  reconnoissance  ;  mon  pouvoir,  quoiqu'in- 
finiment  subordonné  à  celui  de  Jonquille,  ne  laisse  pas 
de  s'étendre  loin  ;  nous  approchons  de  ses  Etats,  songez 
seulement  à  me  bien  cacher. 

Vous  croyez  donc,  dit  la  Princesse,  que  vous  reverrez 
Cormoran?  Tout  contribue,  répondit  Moustache,  à  me 
le  faire  croire,  les  promesses  de  Barbacela,  votre  ren- 
contre qui  commence  à  faire  un  changement  dans  ma 
fortune,  et  plus  que  tout  encore,  la  tranquillité  de  mon 


HISTOIRE    JAPONAISE 


cœur.  Vous  qui  connoissez  le  Génie,  dit  Tanzaï,  pensez- 
vous  qu'il  en  veuille  venir  avec  Néadarné  aux  dernières 
extrémités?  La  chose  sans  moi,  ne  seroit  pas  douteuse, 
reprit  Moustache,  le  Génie  est  facile  à  toucher  :  Néa- 
darné est  belle,  la  singularité  de  son  aventure  le  piquera 
peut-être  autant  que  ses  agrémens.  Mais  ne  pourrois-je 
pas  suivre  Néadarné?  demanda-t-il  encore.  Eh  !  de  quoi 
la  garantiriez-vous?  reprit  Moustache;  Jonquille  aime 
la  Musique,  vous  jouez  supérieurement  de  la  Vielle,  et 
il  pourroit  bien  vous  condamner  pour  trente  ans  au 
moins  à  faire  danser  Cormoran.  Laissez-moi  tout  ar- 
ranger, je  vous  réponds  d'un  succès  au-dessus  de  toute 
espérance.  Le  Prince,  que  l'idée  de  Jonquille  inquiétoit 
trop  pour  être  rassuré  par  les  promesses  de  la  Fée,  sou- 
pira, et  ne  répondit  rien,  persuadé  que  Moustache  n'em- 
pêcheroit  pas  plus  Néadarné  de  tomber  entre  les  mains 
de  Jonquille,  qu'elle  n'avoit  empêché  Cormoran  de 
sauter. 


CHAPITRE  II 


Qui  fera  bailler  plus  d'un  Lecteur. 


Pendant  le  récit  de  Moustache,  qui,  ainsi  que  le 
Lecteur  l'a  dû  sentir  ne  laissa  pas  d'être  fort  long, 
on  avoit  traversé  la  Forêt,  et  le  Prince  découvrant  de 
loin  une  grande  Ville,  demanda  son  nom.  C'est  lui,  ré- 
pondit Moustache,  la  Ville  des  Barbeaux;  elle  est  grande 
et  peuplée;  son  Roi  est  tributaire  du  Génie,  et  soi!  Agent 
principal  dans  les  affaires  amoureuses.  Ce  Roi  a  la  com- 
plaisance de  prendre  une  liste  de  toutes  les  beautés  de  la 
terre  qui  ont  des  aventures  singulières,  telles,  par 
exemple,  que  celle  de  la  Princesse,  et  le  Génie  se  les  fait 
adjuger  au  Bureau  des  Fées,  où  l'on  a  mille  déférences 
pour  lui.  Mais,  dit  Tanzaï,  ce  Génie  s'est  fait  un  emploi 
bien  particulier  !  quelle  sorte  de  plaisir  peut-il  prendre 
à  profiter  des  malheurs  d'une  femme?  Cela  n'est,  ni  gé- 
néreux, ni  délicat.  Vous  avez  raison,  reprit  la  Fée,  mais 
cette  délicatesse  est  aujourd'hui  la  chose  du  monde  qui 
le  touche  le  moins  ;  il  prétend  qu'elle  seule  trouble  les 


HISTOIRE    JAPONAISE 


plaisirs,  ou  que  quand  elle  ne  se  met  pas  de  la  partie,  ils 
n'en  sont,  ni  moins  réels,  ni  moins  vifs.  Il  est  difficile  de 
corriger  un  homme  qui  s'est  fait  un  système,  et  qui  pour 
l'appuyer,  se  fonde  d'abord  sur  ce  que  les  femmes  à  sen- 
timens  l'ont  toujours  trompé,  en  lui  donnant  moins  de 
plaisir  que  celles  qui  ne  se  livrent  à  lui  que  par  besoin, 
ou  par  sensualité  effective;  et  sur  la  folie  qu'il  y  a  de 
se  priver,  pour  un  seul  objet,  de  tous  ceux  qui  pour- 
roient  plaire.  Cela  fait,  repartit  le  Prince,  la  plus  mau- 
vaise façon  de  penser  qu'il  y  ait  au  monde.  Je  suis  plus 
content  de  regarder  Néadarné  seulement,  que  je  ne 
le  serois  dans  les  bras  de  la  plus  charmante  Fée  de  la 
terre.  Vous  n'avez  peut-être  pas  été  toujours  si  difficile, 
reprit  Moustache,  mais  quand  cela  ne  seroit  pas,  il  ne 
faut  point  disputer  sur  la  volupté,  elle  prend  sa  source 
dans  le  caprice,  et  lui  seul  la  détermine. 

Je  crois  cependant,  dit  Néadarné,  que  pour  cette 
volupté  si  recherchée,  on  a  besoin  de  s'aider  de  son 
cœur,  et  l'homme  du  monde  le  plus  aimable,  si  je  ne  l'ai 
pas  choisi,  ne  fera  pas  sur  moi  le  même  effet  qu'un 
monstre  dont  je  me  ferois  une  idée  séduisante.  Bien  des 
femmes  qui  pensoient  comme  vous,  répondit  la  Fée,  se 
sont  détrompées  par  expérience.  On  ne  peut  répondre 
du  moment,  il  en  est  où  la  nature  agit  seule,  et  où  l'on 
se  trouve  précisément  dans  le  cas  d'un  songe  qui  offre 
à  vos  sens  les  objets  qu'il  veut,  et  non  ceux  que  vous 
voudriez.  Le  songe  du  Prince  en  est  une  preuve,  il 
auroit  assurément  mieux  aimé  rêver  de  vous,  que  de 
la  Fée  Concombre,  cependant...  Oh!  sans  doute!  in- 
terrompit Tanzaï  qui  s'impatientoit  des  indiscrétions 
de  Moustache,  on  n'est  pas  maître  de  ces  sortes  de 
choses,  mais  nous  approchons  de  la  Ville,  et  c'est  une 
dispute  à  remettre  à  un  autre  moment.  Il  n'y  a  donc 


J58  L  ECUMOIRE 


pas  loin  d'ici  à  l'Isle  Jonquille?  Non,  dit  Moustache,  à 
quatre  lieues  de  cette  Ville,  on  trouve  un  grand  Lac  sur 
lequel  l'Isle  est  située.  Des  barques  galamment  ornées 
y  passent,  sans  avoir  besoin  de  Conducteurs,  les  beautés 
qui  ont  affaire  au  Génie,  et  les  ramènent  de  même. 

Avec  ces  propos,  et  plusieurs  autres  pas  plus  intéres- 
sans,  ils  entrèrent  dans  la  Ville.  Tous  les  Habitans  en 
étoient  du  plus  beau  bleu  qu'on  puisse  voir.  Quoique  le 
Prince  et  Néadarné  voyageassent  incognito,  leur  air 
majestueux,  leur  nombreuse  suite,  et  la  magnificence  de 
leur  équipage  firent  juger  aux  Bluets  que  ces  Etrangers 
étoient  des  personnes  de  la  plus  haute  distinction. 
Moustache  pressa  le  Prince  de  se  rendre  au  logement 
qu'on  avoit  préparé,  et  témoigna  tant  d'inquiétude,  qu'il 
ne  put  s'empêcher  de  lui  en  demander  le  sujet.  Ce 
n'est  pas  sans  raison  que  je  tremble,  dit  Moustache, 
Jonquille  est  dans  cette  Ville,  et  je  crains  qu'il  ne  me 
reconnoisse.  Et  que  vient-il  faire  ici  ?  reprit  le  Prince. 
Ce  n'est  jamais  que  l'amour  qui  l'y  amené,  répondit  la 
Fée;  les  femmes  de  cette  Ville,  malgré  leur  couleur,  sont 
extrêmement  belles,  et  quand  le  Génie  n'a  rien  à  faire, 
il  s'amuse  à  les  honorer  de  sa  tendresse.  Les  Habitans 
qui  le  craignent,  n'osent  rien  lui  refuser,  et  beaucoup 
moins  les  Habitantes.  Assurément!  dit  Tanzaï,  voilà  un 
terrible  Génie.  Ah  Néadarné!  que  votre  beauté  va  me 
rendre  à  plaindre.  Puis-je  me  flatter,  quand  je  vous 
regarde,  que  Jonquille  n'ait  pas  les  mêmes  yeux  que 
moi?  Que  fera  le  pouvoir  de  Moustache?  Comment  vous 
sauvera-t-elle  des  désirs  de  ce  Génie?  C'est  en  vain 
qu'elle  me  le  promet;  plus  j'approche  de  mon  malheur, 
plus  l'idée  m'en  devient  sensible,  je  ne  puis  la  soutenir. 
Je  sens  même  qu'au  retour  de  l'Isle  Jonquille,  vous  me 
seriez  insupportable,  et  que  ne  pouvant  plus  vous  esti- 


HISTOIRE    JAPONAISE  i5i 

mer,  vous  ne  pourriez  plus  m'être  chère.  Soyez  toujours 
telle  que  vous  êtes,  aussi-bien  votre  première  forme 
me  seroit  inutile,  si  elle  vous  étoit  rendue  par  Jonquille. 
Content  de  vous,  nous  nous  plaindrons  ensemble  de  la 
rigueur  de  notre  destinée.  Je  ne  veux  que  votre  cœur, 
et  s'il  est  vrai  que  la  possession  du  mien  suffise  à  votre 
félicité,  la  nôtre  sera  entière.  En  un  mot,  loin  de  vouloir 
que  vous  approchiez  de  l'Isle  Jonquille,  je  veux  que 
dès  demain  nous  reprenions  la  route  de  Chéchian.  Que 
vous  me  rendez  heureuse!  cher  Prince!  s'écria  la  tendre 
Néadarné;  mais  ne  souffrez  pas  de  votre  complaisance 
pour  moi.  Contente  de  porter  le  titre  de  votre  compagne, 
je  verrais  sans  regret  une  autre  que  moi  en  remplir  les 
fonctions  ;  elle  me  sera  chère  par  les  plaisirs  qu'elle 
vous  donnera  :  vos  loix,  ces  loix  sévères!  qu'en  vain 
vous  voudriez  éluder,  n'exigeront  plus  notre  séparation. 
Quand  vos  sujets  verront  les  fruits  précieux  d'un  second 
Hymenée,  ils  ne  pousseront  pas  la  barbarie,  jusques 
à  bannir  votre  amie.  Si  je  suis  destinée  à  cet  affreux 
malheur,  si  je  dois  passer  loin  de  vous,  mes  jours  infor- 
tunés, du  moins  ajouta-t-elle,  en  versant  les  larmes  les 
plus  ameres,  du  moins,  ô  mon  unique  bien!  si  je  survis 
à  notre  séparation,  aurai-je  la  douceur  de  penser  que  j'ai 
contribué  à  vos  plaisirs.  Que  dites-vous?  adorable 
Princesse!  s'écria  Tanzaï,  moi!  que  je  vous  abandonne? 
Qu'une  autre  que  vous  attire  jamais  mes  regards?  Ah! 
ne  le  croyez  pas.  Périsse  plutôt  le  Royaume  que  je  ne 
pourrois  plus  vous  offrir!  périsse  toute  la  nature  !  plutôt 
que  je  me  noircisse  de  la  plus  odieuse  des  ingrati- 
tudes. C'est  en  vain  que  les  loix  voudroient  s'armer 
contre  vous;  en  vain  mes  Sujets  les  feroient-ils  parler, 
dès-à-présent,  je  les  révoque,  elles  se  tairont  devant  ma 
puissance,  ou  malheur  à  qui  les  osera  faire  revivre.  Je 


i6o  L  ECUMOIRE 


me  revolterois  contre  les  Dieux  mêmes  !  Non,  divine 
Néadarné,  non  votre  éloignement  ne  sera  pas  votre  ré- 
compense de  votre  amour  pour  moi,  et  des  sentimens 
que  vous  m'avez  montrés,  lorsque  j'étois  dans  le  cas  où 
vous  êtes.  Cessez  de  m'en  parler,  le  destin  las  de  nous 
persécuter,  nous  prépare  peut-être  des  jours  plus  heu- 
reux, ou...  Ne  vous  en  flattez  pas,  interrompit  brusque- 
ment Moustache.  Le  Destin  ne  révoque  pas  ses  arrêts 
au  gré  des  mortels,  le  seul  Jonquille  peut  tout  pour  vous. 
D'ailleurs,  si  la  Princesse  ne  délivre  pas  Cormoran,  que 
deviendrai-je,  moi?  Vous  voudrez  bien,  répondit  Tanzaï, 
que  cette  inquiétude  ne  prévaille  pas  sur  mes  intérêts. 
Le  Destin  d'ailleurs  ne  m'ordonne  rien  sur  cet  article, 
et  je  n'imagine  pas  que  vous  deviez  faire  une  loi  à  la 
Princesse,  d'une  chose  accidentelle  qu'elle  est  maîtresse 
de  ne  pas  faire.  Mais,  que  craignez-vous?  reprit  Mous- 
tache, quand  je  vous  assure  de  ma  protection.  Eh!  vous 
tremblez  pour  vous-même,  dit  Tanzaï.  Ce  n'est  pas  la 
même  chose,  répondit  Moustache,  le  Génie  peut  être  à 
redouter  pour  moi  par  ma  situation  présente,  sans  que 
pour  cela  je  me  trouve  par-tout  sans  pouvoir.  Quand  la 
Princesse  sera  dans  l'isle,  j'ai  imaginé  pour  la  soustraire 
aux  empressemens  de  Jonquille,  de  ne  lui  offrir  qu'un 
fantôme  qu'il  prendra  pour  elle,  tant  j'auroi  soin  qu'il 
lui  ressemble. 

Je  ne  prétends  pas,  dit  Tanzaï,  qu'il  jouisse  seule- 
ment de  son  idée  ;  en  un  mot,  je  veux  retourner  à  Ché- 
chian.  Je  vous  plains,  mais  si  la  Fée  Barbacela  vous  aime 
tant,  elle  trouvera  assez  d'autres  moyens  pour  vous 
rendre  votre  amant  et  votre  figure.  A  ces  mots,  il  or- 
donna, devant  Moustache,  son  départ  pour  le  lendemain, 
et  laissa  cette  Fée  dans  une  désolation  que  toute  la 
tendresse  de  Néadarné  pour  elle,  ne  put  calmer. 


CHAPITRE  III 


Malice  de  Jonquille  :  Comment  Moustache  la  tourne 
à  son  profit. 


Moustache  réduite  au  point  de  voir  évanouir  ses 
dernières  espérances,  et  sentant  bien  qu'elle  ne 
détermiaeroit  pas  Tanzaï  au  voyage  de  Néadarné  dans 
l'Isle  Jonquille,  résolut,  sans  s'amuser  à  des  supplica- 
tions inutiles,  de  se  servir  de  ce  que  son  art  pourroit 
trouver  de  plus  puissant  pour  délivrer  son  Prince.  Il  lui 
importoit  peu  que  Tanzaï  y  perdît  ;  le  peu  de  cas  qu'il 
faisoit  d'elle,  les  contradictions  qu'elle  en  avoit  essuyées, 
le  besoin  qu'elle  avoit  que  Néadarné  tombât  entre  les 
mains  du  Génie,  prévaloit  sur  toute  autre  considération, 
et  sans  rien  témoigner  de  son  dessein,  elle  chercha  dans 
sa  tête,  quelque  expédient  qui  pût  la  tirer  d'inquiétude. 
La  nuit  arriva  qu'elle  y  revoit  encore.  Aussi-tôt  après 
le  repas,  les  deux  époux  s'étoient  couchés,  et  Tanzaï 
toujours  résolu  de  partir  le  lendemain,  avoit  réïteré  ses 
intentions.  La  Fée  les  laissoit  dormir,  et  cherchoit  en 


L  ECUMOIRE 


vain  un  stratagème  qui  lui  fut  propice,  lorsqu'un  bruit 
affreux  s'éleva  subitement  dans  la  Ville.  Bon  Singe  ! 
qu'entends-je  là?  s'écria  le  Prince,  réveillé  en  sursaut. 
Ah!  dit  Moustache,  que  son  art  mit  d'abord  au  fait,  ce 
Jonquille  est  bien  terrible  !  Qu'a-t-il  donc  fait?  demanda 
Tanzaï.  Vous  sçaurez,  reprit  Moustache,  qu'il  étoit 
amoureux  d'une  des  plus  belles  femmes  de  cette  Ville  ; 
outré  de  la  résistance  qu'elle  apportoit  à  ses  désirs,  il 
l'a  changée  en  monstre,  et  non  content  de  cette  punition, 
il  a  étendu  sa  vengeance  sur  toutes  les  jolies  femmes 
d'ici,  et  veut  qu'elles  restent  laides  jusques  à  ce  qu'elles 
fassent  un  voyage  dans  son  lsle.  Voilà  ce  qui  cause  le 
bruit  qui  frappe  vos  oreilles  ;  les  Bleus  voudroient  bien 
ne  pas  voir  toujours  leurs  femmes  comme  elles  sont, 
mais  la  condition  à  laquelle  le  Génie  a  attaché  le  retour 
de  leur  Beauté,  leur  paroît  plus  cruelle  encore  à  sup- 
porter que  leur  figure.  Cette  Ville  me  paroît  peuplée, 
dit  le  Prince,  et  le  Génie  n'aura  pas  peu  d'affaires  à 
raccommoder  ce  qu'il  a  gâté.  Quoi  !  Volupté  de  mes 
jours!  dit  Néadarné,  vous  croyez  qu'il  y  aura  des 
femmes  qui  préféreront  la  perte  de  leur  vertu  à  celle  de 
leur  beauté.  Aux  Dieux  ne  plaise!  que  je  pense  mal, 
reprit  Tanzaï,  mais  je  ne  voudrois  pas,  si  j'étois  femme, 
qu'on  me  mît  à  cette  épreuve.  Quoi  qu'il  en  soit,  je 
répondrois  bien  qu'avant  deux  jours  il  ne  restera  aucune 
trace  de  la  vengeance  de  Jonquille.  Un  cri  affreux  que 
poussa  Néadarné  en  cet  endroit,  interrompit  la  con- 
versation. Eh!  qu'avez-vous  pour  crier  de  la  sorte?  dit 
Moustache.  Hélas  !  répondit  la  Princesse,  je  suis  bien 
trompée,  si  je  n'ai  pas  le  nez  d'un  pied  au  moins  plus 
long  qu'à  l'ordinaire.  Le  prince  en  se  desespérant,  alla 
chercher  une  des  bougies  qui  brûloientdans  la  Chambre, 
mais  en  voyant   le  visage  horrible  de  Néadarné,   il  la 


HISTOIRE    JAPONAISE 


laissa  tomber  de  frayeur.  Il  ne  me  manquoit  plus  que 
cela,  dit-il.  Donnez-lui  le  miroir,  disoit  Moustache; 
prenez  une  autre  bougie.  Le  Prince  en  tremblant  ap- 
porta l'un  et  l'autre,  et  Néadarné  se  trouva  si  laide,  si 
vieille,  si  bossue,  qu'elle  ne  pût  retenir  ses  larmes.  La 
Fée  Concombre  auroit  pu  disputer  d'agrémens  avec  elle. 
Ne  vous  affligez  pas,  disoit  la  maligne  Taupe,  qu'im- 
porte un  mal  quand  on  lui  connoît  un  remède  certain? 
Eh  !  ce  qui  me  désespère,  répondit  le  Prince,  c'est  le 
remède,  et  quand  même  il  ne  m'affligeroit  pas,  croyez- 
vous  que  la  vertu  de  Néadarné  lui  en  permît  l'usage? 
Hélas  !  Prince,  dit  Néadarné  terrassé  par  tant  de  mal- 
heurs, je  ne  veux  rien  faire  que  vous  n'y  consentiez.  Et 
vous,  ajouta-t-elle  en  s'adressant  à  Moustache,  vous, 
qui  m'aviez  promis  votre  protection,  quand  dois-je 
l'éprouver,  si  ce  n'est  dans  la  situation  où  je  me  trouve? 
Ce  qui  me  surprend,  reprit  le  Prince,  c'est  que  Néadarné 
se  trouve  enveloppée  dans  la  fureur  du  Génie,  elle  ne 
devroit  naturellement  tomber  que  sur  les  femmes  de 
cette  Ville.  Qu'ont  affaire  les  Etrangers  à  tout  ceci? 
Moustache,  si  elle  l'eut  voulu,  aurait  pu  mieux  que  per- 
sonne instruire  Tanzaï  de  la  vérité  de  cette  aventure, 
puisqu'elle  seule  avoit  causé  la  métamorphose  de  Néa- 
darné. Désespérée  de  l'obstination  du  Prince  à  ne  point 
envoyer  Néadarné  à  Jonquille,  et  ne  pouvant  délivrer 
Cormoran  que  par  cette  voie,  elle  avoit  saisi  l'instant  de 
la  vengeance  du  Génie,  espérant  que  la  laideur  excessive 
de  Néadarné  détermineroit  plus  aisément  Tanzaï  à  la 
laisser  aller  dans  l'Isle  Jonquille.  Le  Prince  se  perdoit 
cependant  en  lamentations;  la  Fée  pour  le  rassurer,  lui 
dit,  que  le  Génie  n'avoit  assurément  pas  raisonné  juste 
sur  sa  vengeance.  Que  tant  de  femmes  s'y  trouvoient 
enveloppées  qu'il  seroit  obligé  de  rendre  la  beauté  à  la 


i64  L  ECUMOIRE 


plus  grande  partie  d'entr'elles,  sans  en  exiger  aucune 
soumission.  Qu'il  falloit  prendre  ce  tems  pour  lui  en- 
voyer la  Princesse,  et  qu'elle  en  seroit  quitte  à  meilleur 
marché.  Eh  oui!  dit  Néadarné,  j'en  reviendrai  plus  belle, 
mais  qui  me  rendra  ce  que  Concombre  m'a  fait  perdre. 
Nous  n'avons  entrepris  ce  voyage  que  pour  la  guérison 
d'un  seul  mal,  j'en  ai  deux  actuellement  presque  aussi 
fâcheux  l'un  que  l'autre.  Quoique  le  remède  que  l'on 
m'offre,  soit  certain  pour  tous  les  deux,  je  ne  dois  m'en 
servir,  ni  pour  le  premier,  ni  pour  le  second.  Il  vaut 
mieux,  à  tout  prendre,  pour  mon  Prince,  que  je  reste 
laide.  L'effroyable  figure  que  je  porte,  lui  fera  oublier 
celle  que  j'avois,  il  ne  m'aimera  plus,  mais  pour  me 
rendre  digne  de  sa  tendresse,  il  faut  que  je  perde  son 
estime.  Pitoyable  Métaphysique!  répondit  Moustache, 
qu'est-ce  qui  fait  le  crime?  C'est  le  consentement.  Ce 
n'est  pas  vous  qui  vous  souhaitez  entre  les  bras  de 
Jonquille,  donc  vous  ne  pouvez  pas  être  criminelle. 
Vous  ne  desirez  seulement  pas  de  recouvrer  votre 
première  forme,  ce  n'est  que  par  rapport  à  votre  époux 
que  vous  la  regrettez,  et  si  vous  vous  soumettez  à  ce  qui 
peut  vous  la  rendre,  ce  n'est  que  pour  lui;  par  consé- 
quent, il  ne  peut  que  vous  en  estimer  davantage  de  lui 
avoir  sacrifié  vos  répugnances.  N'est-il  pas  vrai?  dit- 
elle,  à  Tanzaï.  Je  ne  sçais  pas,  repartit-il,  si  votre  rai- 
sonnement est  juste,  mais  dans  les  malheurs  qui  m'acca- 
blent, le  parti  qui  me  paroît  le  meilleur,  est  celui  qui 
m'en  délivrera  plus  tôt.  Quand  ils  auroient  poussé  cette 
conversation,  l'Historien  est  trop  judicieux  pour  la  don- 
ner toute  entière  au  Lecteur.  Le  bruit  cependant  conti- 
nuoit  dans  la  Ville  avec  tant  de  force  que  le  Prince  fut 
prié  par  Néadarné  et  par  Moustache  de  s'y  promener,  et 
de  leur  dire  des  nouvelles  de  ce  qui  s'y  passoit.  Il  leur 


HISTOIRE    JAPONAISE  i65 


apprit  à  son  retour,  qu'à  peine  la  vengeance  du  Génie 
avoit  éclaté,  que  toutes  les  femmes  étoient  parties  en 
foule  pour  l'Isle  Jonquille,  sans  en  excepter  la  Reine,  qui 
ne  pouvant  supporter  d'être  laide  un  moment,  en  avoit 
pris  la  première  la  résolution  ;  mais  qu'à  son  retour,  le 
Roi  l'avoit  étranglée  de  ses  propres  mains,  et  qu'il  y 
avoit  peu  de  maris  dans  la  Ville  qui  n'en  eussent  agi  de 
même.  Cela,  ajouta-t-il,  n'empêche  pas  celles  qui  sont" 
restées  ici,  de  vouloir  partir,  et  je  suis  bien  sûr  qu'avant 
que  le  jour  soit  écoulé,  pas  une  femme  ici  ne  portera  des 
marques  de  la  colère  du  Génie.  Je  le  sçavois  bien,  moi, 
que  la  vanité  d'être  belles,  l'emportoit  toujours  chez  les 
femmes  sur  la  satisfaction  d'être  vertueuses.  C'est  la 
faute  des  hommes,  reprit  Moustache  :  qu'ils  recherchent 
la  vertu  dans  une  femme  comme  ils  y  recherchent  la 
beauté;  que  l'une  leur  soit  d'une  aussi  grande  ressource 
que  l'autre,  vous  nous  verrez  aimer  autant  être  ver- 
tueuses, qu'être  belles. 

Mais  laissons  cela.  A  quoi  vous  déterminez-vous 
enfin  ?  A  laisser  partir  Néadarné  aussi-tôt  que  l'aurore 
aura  annoncé  le  jour  ;  demain  elle  verra  Jonquille,  et 
demain  aussi  je  mourrai  de  douleur.  C'est  trop  assuré- 
ment d'un  des  malheurs  qu'elle  éprouve,  et  je  craindrois 
enfin  qu'on  ne  me  reprochât  de  ne  l'avoir  aimée  que 
pour  moi-même. 

Il  est  peu  important  de  dire  comment  le  reste  de  ce 
jour  se  passa.  Craintes  toujours  nouvelles  de  la  part  du 
Prince,  assurances  de  fidélité  de  la  part  de  Néadarné, 
promesses  de  Moustache  à  Tanzaï  que  Néadarné, 
reviendroit  de  l'Isle  comme  elle  y  seroit  allée,  à  sa  gué- 
rison  près,  qui,  se  faisant  par  art  de  Féerie,  ne  coûteroit 
rien  à  sa  vertu.  Incrédulité  toujours  ferme  de  celui-ci, 
qui  trouvoit,  à  ce  qu'il  sembloit,  de  la  douceur  à  mettre 


L  ECUMOIRE 


les  choses  au  pis,  tant  qu'enfin  la  nuit  arriva.  Tanzaï, 
qui,  dans  la  journée,  avoit  changé  dix  fois  de  résolution, 
se  coucha  d'avis  de  laisser  partir  la  Princesse,  et 
Moustache  qui  avoit  quelque  chose  d'intéressant  à  dire 
à  Néadarné,  voyant  que  la  douleur  ne  le  conduisoit  pas 
au  sommeil,  l'y  amena  par  la  force  de  ses  enchantemens, 
et  commença  ce  qui  suit. 


CHAPITRE  IV 


Conversation  intéressante  de  Moustache  et  de  la  Princesse. 


Vous  voilà  bien  affligée  d'être  laide,  plus  triste  encore 
de  la  première  de  vos  mésaventures  ;  vous  crai- 
gnez le  Génie,  cependant  vous  voudriez  ne  pas  rester 
comme  vous  êtes,  cela  fait  bien  du  fracas  dans  votre  tête. 
Il  faut  pourtant  débrouiller  le  tumulte  de  vos  idées  ;  vous 
en  tirer,  le  rendre  clair;  vous  faire  voir  jour  dans  votre 
ame,  elle  est  ténébreuse  pour  vous  ;  vous  n'y  marchez 
qu'à  tâtons;  vos  idées  se  tournent  le  dos,  sont  de  mau- 
vaise humeur  contre  elles-mêmes,  il  n'y  en  a  pas  une, 
j'en  suis  sûre,  qui  ne  s'en  veuille;  vous  souffrez  de  leur 
contradiction,  je  veux  vous  raccommoder  avec  vous- 
même,  ma  raison  va  s'asseoir,  et  les  juger,  écoutez-moi. 
Quand  je  vous  ai  promis  que  je  vous  soustrairois  aux 
tendres  emportemens  de  Jonquille,  je  vous  ai  trompée. 
Aucune  force  de  ce  côté  ne  pourroit  agir  sur  lui.  Votre 
vertu,  toutecérémonieuse  qu'elle  est  sur  ses  bienséances, 


L  ECUMOIRE 


lâchera  prise,  le  Génie  lui  mettra  indubitablement  le  pied 
sur  la  gorge  :  en  un  mot,  vous  ne  la  conduirez  pas  à 
terme,  il  faut  qu'elle  choisisse  d'étouffer  de  plaisir,  ou 
de  mourir  violemment;  vous  êtes  trop  belle  pour  qu'on 
lui  fasse  quartier,  elle  ne  vous  servira  même  qu'à  aug- 
menter l'ardeur  de  Jonquille.  Quand  le  triomphe  ne 
coûte  rien,  que  la  vanité  d'un  homme  n'en  sçauroit  tirer 
parti,  il  le  néglige.  Passons  à  un  autre  point.  Quant  à 
votre  laideur,  n'en  soyez  pas  inquiète,  elle  est  mon 
ouvrage,  et  je  vous  en  déferai  sans  que  le  Génie  s'en 
mêle.  A  peine  aurez-vous  quitté  le  Prince,  que  vous 
vous  verrez  plus  belle  que  vous  n'avez  jamais  été.  Ce 
n'est  pas  tout,  il  s'agit  à  présent  de  l'essentiel.  Le 
Prince  est  jaloux,  et  quand  vous  lui  diriez  que  vous 
vous  êtes  présentée  sans  risque  au  Génie,  des  marques, 
qui  ne  sont  point  équivoques,  pourroient  aisément  vous 
démentir.  J'ai  un  remède  excellent  pour  réparer  les 
outrages  que  nous  font  les  emportemens  des  hommes. 
Que  veut  dire  ceci,  interrompit  Néadarné  ?  Quoi  !  reprit 
Moustache,  vous  ne  m'entendez  pas  ?  Avant  que  vous 
connussiez  le  Prince...  mais,  il  n'est  pas  possible  que 
vous  ne  sçachiez  point  ce  que  je  veux  vous  dire  :  vous 
conviendrez  que  dans  ces  deux  nuits  fatales ,  où  successive- 
mentvous  éprouvâtes  tous  deuxla  colère  de  Concombre, 
si  aucun  malheur  ne  vous  étoit  survenu,  que  vous  ne 
pouviez  accorder  à  Tanzaï,  ce  que  sa  tendresse  exigeoit 
de  la  vôtre,  sans  qu'il  ne  vous  arrivât  quelque  chose  de 
singulier Je  commence  à  vous  entendre,  reprit  Néa- 
darné. Vous  sentez  bien,  continua  la  Fée,  que  cela  ne  se 
seroit  pu  faire,  que  quelque  changement  ne  se  fît  en 
vous.  Jonquille,  pour  vous  guérir,  exigera  de  vous  ce 
dont  le  Prince  a  été  privé.  Ce  qui  seroit  arrivé  par  le 
Prince,  arrivera  par  Jonquille.  P^n  suivant  la  coutume 


HISTOIRE    JAPONAISE  169 

naturelle,  il  ne  se  pourroit  pas  que  votre  époux  ne  s'ap- 
perçut  point  de  ce  que  le  Génie  auroit  fait. 

Eh  !  qu'importe  ?  demanda  Néadarné.  Pour  le  fonds, 
cela  importe  peu,  répondit  Moustache;  mais,  pour  la 
forme,  cela  fait  une  différence.  En  un  mot,  cela  blesse  le 
préjugé,  et  c'est,  chez  les  hommes,  ce  qu'il  faut  respec- 
ter de  plus.  Or,  il  faut  que  je  vous  mette  en  état  de 
prouver  au  Prince,  que  le  Génie  vous  a  respectée;  sans 
cela,  vous  perdriez  sa  tendresse,  et  quelque  chose  qu'il 
puisse  vous  dire,  quelque  convaincu  qu'il  soit  que  vous 
ne  faites  qu'obéïr,  il  auroit  l'injustice  de  vous  mépriser, 
si  vous  ne  reveniez  pas  à  lui,  telle  qu'il  vous  imagine. 
Voilà  quel  est  notre  malheur  !  les  hommes,  sans  cesse, 
nous  accusent  d'artifice,  et,  sans  cesse,  ils  nous  mettent 
dans  le  cas  d'en  avoir  besoin  avec  eux.  Ils  sont  toujours 
aussi  injustes  que  Tanzaï,  et  nous  méprisent  souvent 
pour  les  choses  qu'eux-mêmes  nous  pressent  de  faire.  Il 
y  a  mille  occasions,  où,  par  rapport  à  leur  sotte  vanité, 
la  sincérité  nous  deshonoreroit,  et  dans  lesquelles,  règle 
générale,  le  mensonge  nous  assure  leur  estime.  Tel  est, 
par  exemple,  le  cas  où  vous  vous  trouvez.  Quand  même, 
je  ne  pourrois  pas  réparer  le  tort  que  vous  fera  le 
Génie,  vous  devriez  toujours  soutenir  à  votre  époux, 
que  votre  vertu  n'a  point  périclité,  et  mettre  tout  sur  le 
compte  de  la  nature  plutôt  que  de  convenir  avec  lui, 
d'un  malheur  qu'il  ne  vous  pardonneroit  pas.  Enfin, 
cette  idée  de  préséance  les  flatte.  Afin  d'appuyer  vos 
discours,  je  vous  donnerai  un  secret  immanquable  (i), 


(i)  Ici  Kiloho-ée  se  plaint  et  le  Traducteur  après  lui,  de  ce  que  ce 
secret  de  Moustache  ne  se  trouve  pas  dans  ce  Livre;  comme  le  Chi- 
nois proteste  qu'il  auroit  voulu  le  donner  à  sa  Patrie,  le  Traducteur  qui 


L  ECUMOIRE 


il  consiste  en  trois  paroles  que  même  je  vous  écrirai, 
afin  que  vous  ne  soyez  pas  dans  le  risque  de  les  oublier. 
Dans  un  autre  tems,  sans  toutes  ces  précautions,  vous 
pourriez  le  tromper,  mais  son  amour  jaloux  le  rendra 
clairvoyant,  et  nous  avons  plus  d'un  sens  à  surprendre. 
Le  secret  lui  ôtera  tout  sujet  de  suspicion  ;  je  veux  même 
qu'il  le  serve  plus  qu'il  ne  seroit  nécessaire.  Plus  il  s'en 
plaindra,  plus  il  sera  content  :  Au  reste,  ne  rougissez 
pas  de  vous  servir  de  cet  artifice.  S'il  avoit  dû  porter  des 
marques  de  la  nuit  qu'il  passa  avec  Concombre,  il  n'au- 
roit  pas  fait  difficulté  de  vous  tromper.  Il  en  a  été  quitte 
pour  vous  dire  qu'un  songe  l'avoit  guéri,  et  vous  pour- 
rez... Je  me  suis  toujours  bien  doutée,  interrompit  Néa- 
darné,  que  ce  songe  n'étoit  pas  vrai,  mais  quand  je  lui 
dirois  aussi  que  c'est  un  songe  qui  m'a  rétablie,  son 
aventure  lui  donneroit  moins  de  foi  pour  mes  discours. 
Oui,  si  votre  récit  n'étoit  point  appuyé  par  le  secret  que 
vous  sçavez,  répondit  Moustache;  mais  le  moyen  qu'il 
doute  de  vous,  quand  il  se  trouvera  dans  la  même  peine 
au  moins, que  celle  où  aura  été  le  Génie?  Mais,  demanda 
Néadarné,  si  le  secret  alloit  manquer  ?  Concombre  pour- 
roit  bien  me  jouer  encore  ce  tour-là,  vous  voyez  qu'il 
vaudroit  bien  l'autre.  Ne  craignez  rien,  répondit  Mous- 
tache, ce  secret  n'est  pas  connu  d'elle  ;  si  le  Prince  étoit 
de  bonne  foi  avec  vous,  il  vous  diroit  qu'il  n'a  pas  dû 
s'appercevoir  qu'elle  en  ait  fait  usage.  Autre  article. 


croit  qu'il  n'auroit  pas  été  moins  agréable  à  la  France  qu'à  la  Chine, 
assure  ses  Lecteurs,  que  c'est  à  son  grand  regret  qu'elle  en  est  privée  ; 
il  les  supplie  de  ne  point  imputer  la  perte  de  ce  secret  à  sa  négligence, 
et  il  croit  devoir  les  assurer,  qu'après  de  longues  expériences,  il  a  été 
obligé  de  traiter  de  fabuleux,  tout  ce  qui  se  dit  sur  cet  article. 


HISTOIRE    JAPONAISE 


Vous  vous  êtes  lait  une  répugnance  sur  Jonquille,  elle 
tombera  à  son  aspect,  il  est  aimable.  Dans  le  récit  que 
je  vous  ai  fait  de  mes  aventures,  il  a  paru  comme  mon 
persécuteur,  et  cette  idée,  sans  doute,  vous  l'a  rendu 
odieux;  mais  je  vous  avertis  encore  une  fois,  que  c'est  un 
Génie  charmant,  et  qui  joint  au  pouvoir  le  plus  étendu, 
les  qualités  les  plus  rares.  Peut-être  prendrez-vous  une 
forte  passion  pour  lui.  Ne  le  croyez  pas,  dit  Néadarné, 
mon  cœur  est  prévenu  d'une  si  forte  tendresse  pour  Tan- 
zaï,  que  je  défierois  tous  les  Génies  de  la  terre  de  faire 
impression  sur  moi.  Vous  êtes  encore  dans  l'erreur  là- 
dessus,  répondit  la  Fée;  le  Génie  vous  mettra  à  de  fortes 
épreuves,  et  Tanzaï  qui  pourroit  soutenir  votre  cœur, 
sera  absent.  Ce  sera  assez  pour  moi  de  son  idée,  reprit 
Néadarné,  et  je  rougirois  trop,  si  pour  ne  lui  pas  être 
infidelle,  j'avois  besoin  de  sa  présence. 

Avec  tous  ces  beaux  sentimens,  reprit  Moustache,  les 
choses  arriveront  comme  je  vous  le  prédis.  Je  connois 
un  peu  la  marche  du  cœur.  Ce  qui  fait  qu'une  femme  ne 
manque  pas  à  son  amant,  c'est  qu'elle  ne  se  met  point  à 
portée  de  lui  manquer.  Dans  une  occasion  lâcheuse,  si 
elle  s'y  trouvoit,  la  nature  souffleroit  sur  le  sentiment, 
et  ne  manqueroit  pas  de  l'éteindre  :  Il  est  vrai  que  quand 
il  se  rallume,  on  est  bien  étonné,  mais  la  chose  n'en  est 
pas  moins  faite.  Cela  n'arrivera  pas  par  Jonquille,  dit 
Néadarné,  et  quand  je  ne  serois  pas  vivement  occupée 
d'un  autre  amour,  ce  ne  seroit  pas  lui  que  je  choisirois, 
je  sens  que  je  le  hais. 

Autre  erreur,  reprit  Moustache,  souvent  les  hommes, 
dont  les  femmes  se  sont  fait  une  idée  rebutante,  sont  ceux 
qui  parviennent  le  plus  tôt  à  leur  plaire.  Etre  haï  d'abord, 
est  une  voie  qui  d'ordinaire  conduit  à  être  violemment 
aimé.  Souvent  le  caprice  agit  là-dedans  beaucoup  moins 


172  L  ECUMOIRE 


que  l'amour  propre.  Un  homme  paroît,  et  semble  ne  voir 
les  attraits  d'une  femme  qu'avec  indifférence;  nulle 
louange  n'échappe  de  sa  bouche;  ses  yeux  pleins  d'une 
indolence  mortifiante,  ne  disent  point  à  son  silence  qu'il 
en  a  menti  :  Il  la  regarde  sans  mettre  de  la  politesse 
pour  elle  dans  sa  façon  de  l'examiner;  il  vaudroit  autant 
pour  elle,  qu'elle  ne  fût  pas  là;  son  ame  ne  fait  pas  sem- 
blant de  l'appercevoir,  peut-être  même,  paroît-elle 
s'épuiser  d'attention  pour  une  autre  femme  qui  sera  là  : 
voilà  la  haine  déterminée,  et  si  par  hazard,  cet  homme 
si  inattentif  a  du  mérite,  ce  n'est  qu'à  sa  perte,  il  n'en 
est  que  plus  insoutenable;  s'il  étoit  stupide,  s'il  portoit 
de  ces  cœurs  sur  lesquels  tout  glisse,  son  suffrage  ne 
seroit  presque  rien,  on  n'en  seroit  flattée  que  parce  qu'il 
faut  faire  impression  sur  tout  le  monde  ;  mais  quelqu'un 
d'aimable,  ne  point  trouver  que  vous  l'êtes  aussi,  cela  ne 
se  pardonne  point.  Dans  l'instant  tout  ce  qu'il  a  d'agré- 
mens,  est  défaut.  Parle-t-il  bien,  il  parle  mal,  attendu 
que  dans  ce  qu'il  dit,  ce  que  vous  desirez,  ne  s'y  trouve 
point.  S'il  est  sérieux,  qu'il  est  morne  !  S'il  est  sensé, 
qu'il  est  pesant?  S'il  est  badin,  qu'il  plaisante  mal  !  Voilà 
votre  imagination  montée,  vous  sentez  une  aversion  qui 
vous  fait  mal,  tant  elle  est  forte.  Que  cet  homme  si 
détesté,  sorte  enfin  de  sa  léthargie,  qu'il  vous  rende  des 
soins  d'usage  dans  la  société,  et  qui  n'affichent  rien,  le 
voilà  changé,'  ce  n'est  plus  lui;  votre  vanité  satisfaite, 
déchire  le  bandeau  qui  couvroit  vos  yeux;  l'attention 
qu'il  a  fait  à  votre  mérite,  fait,  pour  ainsi  dire  éclore  le 
sien.  Que  dans  cette  situation,  il  dise  qu'il  aime  ;  à  peine 
a-t-il  prononcé  ce  mot  dangereux,  qu'un  regard  lui  rend 
sa  déclaration,  et  plus  tendre  encore  qu'il  ne  l'a  faite. 
Le  cœur  passe  d'une  extrémité  à  l'autre,  on  croyoit 
n'avoir  jamais  assez  de  haine,  on  craint  de  ne  se  trouver 


HISTOIRE    JAPONAISE 


jamais  assez  de  tendresse,  c'est  ce  qu'on  appelle  une 
surprise  de  l'amour. 

Jonquille  est  avec  vous  dans  le  même  cas,  vous  le 
croyez  affreux,  il  est  aimable  ;  il  vous  rendra  des  soins 
qui  vous  découvriront  d'abord  tous  ses  agrémens,  la 
surprise  n'est  pas  loin.  Encore  un  coup,  ne  le  croyez 
pas,  lui  dit  Néadarné,  j'aime  le  Prince,  et  je  verrai  sûre- 
ment Jonquille  avec  indifférence.  Soit,  reprit  la  Fée,  je 
le  crois  d'autant  plus,  qu'il  ne  nous  est  pas  nécessaire, 
ni  à  vous,  ni  à  moi,  que  vous  l'aimiez.  Il  s'agit  seule- 
ment de  passer  une  nuit  avec  lui.  Ah  !  grand  Singe  ! 
qu'elle  sera  longue,  s'écria  Néadarné.  Jugez-la  sans  pré- 
vention, répondit  la  Taupe,  vous  la  trouverez  courte.  A 
présent,  songeons  à  cet  infortuné  Cormoran.  Depuis  dix 
ans,  l'amour  et  la  colère  du  Génie  ont,  sans  doute, 
perdu  de  leur  force.  Je  sçais  même  que  quelquefois,  il 
fait  danser  devant  lui  ce  malheureux  Prince,  et  lui  com- 
mande des  chansons.  Jonquille  vous  donnera  des  fêtes, 
saisissez  ce  moment  pour  lui  demander  la  liberté  de 
mon  amant;  n'accordez,  s'il  se  peut,  rien  à  son  amour, 
qu'il  ne  me  rende  l'objet  du  mien.  S'il  vous  le  refuse, 
prenez  cette  Pantoufle. 

En  cet  endroit,  Moustache  fit  un  signe  de  sa  patte,  et 
une  Pantoufle  et  un  papier  tombèrent  en  même  tems 
sur  le  lit.  Voilà,  continua-t-elle,  le  secret  que  je  vous  ai 
promis,  et  qui  peut  se  répeter  autant  qu'on  le  veut; 
pour  cette  Pantoufle,  prenez-la;  quand  vous  verrez  le 
Génie  assoupi,  faitez-la  lui  baiser,  elle  redoublera  son 
sommeil.  Quoi!  cette  Pantoufle  le  fera  dormir?  s'écria 
Néadarné  :  Quel  conte  !  Ce  sont  choses  qui  sautent  par- 
dessus la  conception  humaine,  répondit  la  Fée  :  Oui 
cette  Pantoufle  le  fera  dormir.  Quand  vous  le  verrez 
dans  cet  état,  allez  dans  les  jardins  chercher  Cormoran  ; 


L  ECUM01RE 


montrez-la  lui,  c'est  une  de  celles  que  jeportois  le  jour 
que  nous  fûmes  séparés  ;  il  a  la  pareille  dans  sa  poche, 
il  me  l'avoit  prise  en  badinant  le  jour  que  nous  fûmes 
si  désagréablement  surpris  par  le  Génie;  ordonnez-lui 
de  les  mettre,  elles  le  rendront  invisible.  Sans  cette  pré- 
caution, il  ne  pourroit  pas  sortir  de  l'Isle.  Mais  inter- 
rompit Néadarné,  si  le  Génie  s'apperçoit  à  temsde  notre 
fuite?  Ne  craignez  rien,  dit  Moustache,  son  courroux 
ne  seroit  à  redouter  que  pour  Cormoran.  D'abord  que 
la  nuit  fera  place  au  jour,  il  ne  pourra  plus  rien  sur 
vous,  que  vous  ne  le  vouliez;  mais  serrez  soigneusement 
la  Pantoufle  et  le  papier,  je  n'ai  plus  rien  à  vous  dire, 
l'aurore  se  montre. 

Alors,  elle  éveilla  Tanzaï.  Ah!  jour  funeste,  s'écria- 
t-il,  que  tu  t'es  pressé  de  me  luire!  Eh  bien,  partie  de 
mon  ame,  dit-il  à  Néadarné,  êtes-vous  toujours  bien 
laide?  C'est,  je  crois,  pis  qu'hier,  dit  la  Princesse.  L'exé- 
crable métamorphose  !  s'écria-t-il  ;  encore,  si  l'une  avoit 
détruit  l'autre,  j'aurois  à  m'en  consoler,  j'aurois  du 
moins  précédé  le  Génie.  Trêve  de  lamentations,  reprit 
Moustache,  les  équipages  sont  prêts,  il  faut  qu'elle  parte. 
Tâchez,  dit  le  Prince  à  Néadarné,  en  l'embrassant, 
d'éviter  les  caresses  du  Génie,  ou  du  moins  que  ce  soit 
si  peu  que  rien  s'il  vous  touche.  Vous  n'y  pensez  pas, 
dit  Moustache,  cela  revient  au  même.  Oui  dans  le  fond, 
disoit  le  Prince,  une  est  autant  que  dix,  cependant  dix 
me  chagrineroient  plus  qu'une.  Vous  avez  de  bizarres 
délicatesses,  répliqua-t-elle,  mais  ne  pensez  pas  à  tout 
cela,  et  recouchez-vous;  vous  me  ferez  quelque  conte, 
vous  avez  l'esprit  orné.  Oh!  pour  de  l'esprit,  répondit- 
il,  je  n'en  aurai  d'aujourd'hui  ;  vous  êtes  contente  vous, 
vous  allez  revoir  votre  Cormoran  ;  grâces  à  la  Taupi- 
nière où  vous   avez   vécu,  il  vous   retrouvera  comme  il 


HISTOIRE    JAPONAISE 


vous  a  laissée;  mais  Néadarné...  laissons  cette  idée,  elle 
me  tue.  Pendant  ces  discours,  Néadarné  ne  partoit  point, 
et  Moustache  craignant  que  Tanzaï  ne  la  retînt,  après 
avoir  assuré  de  nouveau  le  Prince  que  Néadarné  ne 
couroit  aucun  risque,  les  obligea  tous  deux  de  se  sé- 
parer, et  vit  enfin  partir  la  Princesse  pour  l'Isle  Jon- 
quille avec  autant  de  plaisir  que  Tanzaï  en  eut  de  dou- 
leur. On  verra  dans  les  Chapitres  suivans,  s'il  avoit  tort 
de  s'allarmer. 


CHAPITRE  V 


Intéressant  s  il  est  bien  traité. 


Néadarné,  ainsi  qu'on  le  peut  croire,  n'alloit  pas  sans 
inquiétude  trouver  le  Génie.  On  fait  à  moins  des 
réflexions,  et  sa  situation  étoit  de  celles  dont  toute  femme 
délicate  sera  toujours  embarrassée.  Sa  laideur  ne  l'in- 
quiétoit  pas,  mais  ce  qui  devoit  se  passer  dans  cette 
Isle,  lui  donnoit  les  idées  du  monde  les  plus  désa- 
gréables; cependant  elle  avançoit.  Quand  elle  fut  à  cent 
pas  du  bord,  elle  fit  arrêter  ses  équipages  avec  ordre  de 
l'attendre  au  même  lieu. 

A  peine  fut-elle  éloignée  de  ses  gens,  qu'elle  prit  son 
miroir;  elle  y  vit  avec  une  secrète  satisfaction  que 
Moustache  lui  avoit  tenu  parole,  et  que  tous  ses  agré- 
mens,  non-seulement  étoient  revenus,  mais  étoient 
même  augmentés.  Quoiqu'elle  n'aimât  pas  le  Génie, 
qu'elle  regardât  même  comme  un  grand  malheur  de  lui 
paroître  belle,  elle  auroit  pourtant  été  fâchée  de  paroître 
devant  lui  dans  l'état  où  la  malice  de  Moustache  l'avoit 


HISTOIRE    JAPONAISE 


mise.  Toute  femme  veut  plaire,  même  sans  vouloir  faire 
aucun  usage  des  désirs  qu'elle  fait  naître  ;  quelque 
passion  dont  elle  soit  pénétrée,  quelque  délicatement 
qu'elle  la  sente,  elle  a  toujours  sa  vanité  à  satisfaire,  et 
comme  c'est  le  besoin  le  plus  pressé,  il  faut  que  l'amour 
y  perde. 

Elle  sentoit  donc  une  sorte  de  plaisir  à  penser  que 
Jonquille  seroit  ébloui  de  sa  beauté,  et  regardoit  comme 
un  grand  triomphe  pour  elle,  de  voir  ce  Génie,  accou- 
tumé à  posséder  les  femmes  les  plus  parfaites,  avouer 
qu'elle  l'emportoit  sur  toutes.  Elle  étoit  encore  occupée 
de  ces  idées,  lorsqu'elle  arriva  aux  bords  du  Lac  sur  le- 
quel l'Isle  étoit  située. 

On  ne  doit  pas  oublier  de  dire  qu'elle  avoit  fait  char- 
ger trente  barques  au  moins  de  Taupes  qu'elle  avoit 
apporté  de  Chéchian,  bien  conservées  par  la  miracu- 
leuse protection  de  Barbacela.  La  Barque  qui  lui  étoit 
réservée  étoit  la  chose  du  monde  la  plus  agréable  à  voir  ; 
ses  voiles  Jonquille  et  Argent,  étoient  chargées  de  de- 
vises galantes,  les  cordages  étoient  de  même  matière 
que  les  voiles,  et  un  Amour  qui  tenoit  le  gouvernail, 
sembloit  par  son  attitude  vive  et  tendre,  annoncer  aux 
belles  qui  passoient  dans  cette  Isle,  les  plaisirs  qui  leur 
étoient  réservés.  Néadarné  monta  dans  cette  barque, 
non  sans  frayeur;  naturellement  elle  craignoit  l'eau,  et 
la  figure  de  cet  Amour  qui  paroissoit  servir  de  Pilote, 
ne  la  rassuroit  pas.  Son  voyage  cependant  fut  heu- 
reux, et  la  barque,  quoique  sans  conducteur,  fendant  les 
ondes  avec  une  rapidité  excessive,  ne  s'arrêta  que  dans 
un  Port  superbe  bâti  vis-à-vis  le  Palais  du  Génie.  Néa- 
darné, l'émotion  dans  le  cœur,  et  la  rougeur  sur  le  front, 
descendit  à  terre;  son  embarras  redoubla  à  la  vue  de  la 
multitude   accourue  de   tous  les  endroits  de  l'Isle,  pour 


178  L  ÉCUMOIRE 


l'admirer.  Quoique  ce  premier  effet  de  sa  beauté  ne  lui 
déplût  pas,  l'air  ricaneur  de  ces  Insulaires  en  l'obser- 
vant, lui  fit  penser  qu'ils  ne  prenoient  pas  le  change  sur 
ce  qu'elle  venoit  faire  auprès  du  Génie,  et  sa  honte  fut 
sans  égale.  Elle  marchoit  toujours,  quoiqu'entourée  de 
ces  habitans,  qui  se  récrioient  sans  modération  sur  le 
bonheur  de  leur  Souverain,  et  sur  le  magnifique  pré- 
sent qu'elle  lui  apportoit.  Néadarné  impatientée  de  leurs 
éloges,  de  leurs  discours,  et  de  leur  jaunisse,  arriva  enfin 
à  la  porte  du  Palais,  bien  persuadée  que  si  le  Génie 
étoit  aussi  jaune  que  ses  Sujets,  sa  figure  n'étoit  pas 
dangereuse.  Les  Maîtres  de  cérémonie  l'attendoient.  Ces 
gens -là  étoient  les  favoris  du  Génie,  et  cette  charge 
avoit  auprès  de  lui  plus  d'une  fonction.  Ils  dirent  à  la 
Princesse  que  Jonquille  n'auroit  pas  manqué  de  venir 
au-devant  d'elle,  si  des  devoirs  imporlans  attachés  à  sa 
dignité  nel'avoient  pas  retenu.  En  attendant  qu'il  vînt, 
on  la  conduisit  dans  un  appartement  superbe,  où  on  lui 
servit  une  magnifique  collation  ;  elle  y  étoit  encore  occu- 
pée, lorsqu'une  symphonie  charmante  annonça  ce  Jon- 
quille si  redoutable.  La  Princesse  sentit  son  cœur  en 
frémir;  l'idée  de  Tanzaï,  celle  de  ce  qu'on  alloit  exiger 
d'elle,  la  troublèrent,  et  lui  firent  verser  des  larmes  : 
elle  étoit  encore  dans  ce  désordre  lorsque  Jonquille  se 
présenta  à  ses  yeux.  Frappé  de  l'éclat  de  la  beauté  de 
Néadarné,  il  demeura  immobile.  Néadarné  par  politesse 
s'étoit  levée;  dans  ce  premier  moment,  tous  deux  ne  se 
dirent  rien,  mais  le  Génie  sortant  enfin  de  son  trouble, 
pria  la  Princesse  de  se  rasseoir  et  se  mit  à  ses  genoux. 
Néadarné  n'avoit  pas  encore  osé  le  regarder  en  face, 
mais  forcée  enfin  de  lever  les  yeux  sur  lui,  elle  fut  extrê- 
mement surprise,  et  de  la  majesté  de  sa  figure,  et  de  ce 
qu'elle  n'étoit  pas  jaune  ;  elle  fit  tous  ses  efforts   pour 


HISTOIRE    JAPONAISE  179 

qu'il  se  relevât,  mais  il  n'en  voulut  jamais  rien  faire, 
non  plus  que  de  lui  rendre  une  main  qu'il  lui  avait  sai- 
sie, et  sur  laquelle,  pour  ne  point  perdre  de  tems,  il 
avoit  déjà  imprimé  plusieurs  baisers.  C'étoit  agir  un 
peu  brusquement,  mais  il  étoit  si  accoutumé  aux  bonnes 
fortunes,  qu'il  commençoit  toujours  par  marquer  un 
peu  de  respect.  Sa  coutume  n'étoit  pas  de  borner  à  si 
peu  de  chose,  ses  premières  entreprises,  et  la  bouche  de 
Néadarné  lui  fournissant  un  beau  prétexte  pour  auto- 
riser ses  emportemens,  il  alloit  en  approcher  la  sienne; 
mais  Néadarné  le  repoussant  avec  force  :  c'est  vouloir 
un  peu  trop  promptement,  lui  ait-elle,  me  faire  envi- 
sager l'horreur  de  ma  situation,  et Je  sçais  bien, 

Madame,  interrompit  Jonquille,  que  je  ne  devrois  pas 
m'emparer  d'abord  de  ce  qu'on  ne  pourroit  pas  attendre 
de  vous,  même  après  quinze  jours  de  constance,  mais 
le  destin  ne  me  donne  qu'un  jour,  et  c'est,  à  ce  qu'il  me 
semble,  vous  prouver  assez  mes  sentimens,  que  de  ne 
vouloir  pas  m'exposer  à  le  perdre.  Quoi  !  Seigneur,  ré- 
pondit Néadarné,  aurez-vous  assez  peu  de  générosité 
pour  abuser  de  l'état  où  je  suis?  Ce  n'est  pas  moi,  Ma- 
dame, répondit  le  Génie,  qui  ai  exigé  de  vous  cette  dé- 
marche ;  mon  empressement  doit  vous  dire  à  quel  point 
je  souhaite  de  vous  être  utile;  vous  avez  des  répu- 
gnances, et  je  dois  vous  obliger  malgré  vous.  Mais,  re- 
prit Néadarné,  pourrez-vous  être  content,  lorsque  vous 
ne  devrez  qu'à  la  contrainte,  un  bien  que  mon  cœur 
vous  refusera  toujours.  Je  sçais  encore,  reprit  Jonquille, 
combien  la  possession  de  votre  cœur  me  rendroit  heu- 
reux, et  je  ferois  tous  les  efforts  du  monde  pour  me  l'ac- 
quérir, si  je  croyois  pouvoir  en  venir  à  bout;  mais  à  quoi 
serviroit  de  ma  part  cette  délicatesse?  Vous  en  seriez 
plus  gênée,  et  je  ne  vous  en  paroîtrois  pas  plus  aimable. 


L  ECUMOIRE 


Le  destin,  en  m'offrant  les  plus  doux  plaisirs,  me  con- 
damne à  être  privé  de  ce  qui  en  fait  les  plus  grands 
charmes;  vous  vous  donnez  à  moi  à  regret.  Dans  ces 
instans  que  vous  pourriez  rendre  si  heureux,  vous  gé- 
mirez, votre  sévère  vertu  vous  en  fera  des  momens  dou- 
loureux :  Je  pourrois  vous  donner  des  meilleurs  con- 
seils, il  ne  tiendroit  qu'à  vous  de  vous  faire  un  plaisir 
de  la  nécessité,  elle  vous  seroit  moins  cruelle,  et  vous 
n'en  seriez  guère  moins  vertueuse.  Le  devoir  ne  nous 
est  pénible,  que  parce  qu'il  n'est  pas  l'ouvrage  de  notre 
fantaisie  :  l'époux  le  plus  aimable  ne  déplaît  souvent, 
que  parce  qu'il  est  en  droit  d'exiger  ce  qu'on  lui  livre- 
roit  avec  transport,  si  l'on  ne  s'en  croyoit  pas  tributaire. 
Avec  lui,  c'est  une  dette  qu'on  acquitte;  avec  l'amant, 
c'est  un  présent  qu'on  fait.  Il  est  naturel  qu'on  ait  plus 
de  plaisir  à  l'un  qu'à  l'autre.  Je  suis  avec  vous  dans  le 
même  cas;  vous  ne  m'avez  pas  choisi,  et  ce  n'est  que  par 
cette  raison  que  vous  me  haïssez;  mais  enfin  vous  êtes 
obligée  d'avoir  des  complaisances  pour  moi,  et  je  vous 
demande,  uniquement  pour  vous-même,  de  les  imaginer 
moins  fâcheuses.  Eh!  le  puis-je>  s'écria  la  Princesse, 
puis-je  ne  vous  pas  détester?  Mon  cœur...  Madame, 
interrompit  le  Génie,  je  suis  fâché  que  vous  ne  me  le 
puissiez  pas  donner,  mais  à  vous  parler  franchement,  le 
cœur  n'est  souvent  qu'une  chimère,  il  n'agit  pas  toujours 
autant  qu'on  le  pense;  je  suis  devenu  Philosophe  là- 
dessus;  voyons  donc  de  quoi  il  s'agit,  quel  est  le  sujet 
qui  vous  amené  ici? 

Quoi!  vous  l'ignorez?  ditNéadarné.  Je  sçais,  répondit 
Jonquille,  à  quoi  je  dois  occuper  ici  votre  loisir,  mais  ce 
qui  vous  fait  recourir  à  moi,  m'est  inconnu.  Je  guéris 
tant  de  choses,  que  je  ne  connois  pas  toutes  mes  pro- 
priétés. N'avez-vous  aussi  qu'un  remède,  dit  Néadarné  ? 


HISTOIRE    JAPONAISE 


Non,  Madame,  reprit  le  Génie,  et  vous  êtes  la  seule  à 
qui  j'aye  vu  souhaiter  que  je  pusse  en  employer  un 
autre;  voyons  enfin  :  Qu'avez-vous ?  Une  Ecumoire... 
Comment,  interrompit-il,  une  Ecumoire  !  ce  mal  me 
paroît  curieux.  Oh  !  reprit  Néadarné,  mon  aventure  est 
la  chose  du  monde  la  plus  surprenante,  mais  je  ne  pour- 
rai jamais  prendre  sur  moi  de  vous  en  instruire.  N'im- 
porte, dit  le  Génie,  je  vous  guérirai  peut-être  sans  cela, 
cependant  il  seroit  mieux  que  je  sçusse  précisément,  sur 
quoi  j'ai  à  travailler.  Vous  sçaurez  donc,  continua  la 
Princesse,  qu'en  conséquence  de  cette  Ecumoire  dont  je 
vous  ai  parlé,  le  Prince  mon  époux  perdit  tout,  et  qu'il 
ne  lui  resta  qu'elle.  Depuis,  ce  qui  ne  paroissoit  plus 
s'est  rétabli,  mais  à  mon  tour,  j'ai  éprouvé  des  acci- 
dens...  Vous  n'ignorez  pas  que  le  mariage  exige  de 
certains  soins...  Puisse-je,  s'écria  Jonquille,  ne  vous 
être  jamais  bon  à  rien,  si  j'entends  ce  que  vous  me  dites! 
Que  veut  dire  une  Ecumoire,  qui  fait  perdre  ce  qu'on 
avoit,  et  qu'a-t-elle  de  commun  avec  les  soins  que  de- 
mande le  mariage?  Parlez-moi  plus  clairement,  je  vous 
en  conjure.  Néadarné,  enhardie  alors  par  les  prières  du 
Génie,  lui  découvrit  de  point  en  point,  non  sans  rougir, 
ce  dont  il  étoit  question.  Votre  état  est  fâcheux,  reprit 
Jonquille  en  souriant,  mais  il  sera  aisé  de  vous  en  tirer, 
votre  maladie  est  pourtant  singulière,  et  depuis  que  je 
me  connois,  il  ne  m'en  est  pas  tombé  une  pareille  entre 
les  mains.  Je  n'en  ai  pas  pour  cela,  plus  mauvaise  opi- 
nion; mais,  Madame,  je  crains  que  votre  indocilité  pour 
le  remède  ne  le  rende  inutile.  Ne  pourriez -vous  pas 
vous  en  faire  une  idée  moins  affreuse?  je  ne  condamne 
point  vos  délicatesses,  mais  aussi...  Eh  bien,  Seigneur, 
s'écria  Néadarné,  si  vous  ne  condamnez  point  mes  déli- 
catesses, n'exigez  donc  pas  de  moi  ce  qui  me  déplaît 


i82  L  ECUMOIRE 


tant!  Madame,  reprit  Jonquille,  je  n'exige  rien,  il  dépend 
de  vous  d'accepter,  ou  de  refuser  mes  services.  Dès  ce 
moment,  vous  pouvez  partir.  Mais,  Seigneur,  dit  Néa- 
darné,  j'aurai  entrepris  un  voyage  inutile?  Il  ne  tient 
qu'à  vous,  reprit  Jonquille,  qu'il  ne  le  soit  pas.  Ah 
cruel  !  s'écria-t-elle,  le  visage  baigné  de  pleurs.  Eh  bien, 
divine  Princesse,  dit-il  en  se  levant  ;  n'obtiendrez-vous 
rien  de  vous-même,  et  serai-je  toujours  à  vous  presser 
de  travailler  à  votre  bonheur?  Laissons  cette  conver- 
sation, dit  la  Princesse,  elle  m'embarrasse.  Je  vous  em- 
barrasserois  bien  davantage,  reprit  Jonquille,  si  je  ne 
vous  parlois  plus  de  rien,  mais  je  connois  trop  mes  de- 
voirs pour  commettre  cette  impolitesse,  et  je  sçais  que 
je  dois  paroître  toujours  vous  arracher  ce  que,  sans 
doute,  votre  clémence  me  donnera.  En  attendant,  tâchez 
de  ne  me  point  haïr,  et  venez  embellir  par  votre  présence 
les  fêtes  que  je  vous  ai  préparées.  Le  Génie  alors  prit 
la  main  de  la  Princesse,  non  sans  la  lui  serrer  plus 
qu'elle  n'auroit  voulu,  et  elle  en  rougissant  des  libertés 
qu'il  prenoit,  se  laissa  cependant  conduire  en  espérant 
qu'il  en  resteroit  là. 


CHAPITRE  VI 


Qui  ne  sert  quà  allonger  l'ouvrage. 


On  estime  autant  dans  une  Histoire,  des  Réflexions 
judicieuses,  que  des  faits  élégamment  décrits.  On 
a  raison;  si  elles  allongent  le  narré,  elles  prouvent  la 
sagacité  de  l'Auteur.  En  suivant  ce  principe,  on  peut  se 
Croire  permis  de  réfléchir  ici  sur  la  situation  de  Néa- 
darné.  Toute  femme  qui  dira  qu'à  sa  place,  elle  n'auroit 
point  eu  d'inquiétude,  ou  sera  une  hypocrite,  ou  une  de 
ces  personnes  à  qui  il  n'appartient  pas  de  connoître  les 
risques  de  l'occasion,  et  qui  s'y  sont  toujours  abandon- 
nées sans  réflexion.  (Cette  idée  peut  n'être  pas  claire, 
mais  tant  mieux  pour  le  Lecteur;  il  aura  le  plaisir  de  l'in- 
terpréter à  sa  fantaisie.)  11  est  rare  qu'une  femme  du 
monde  se  trouve  dans  un  cas  dangereux  pour  elle,  sans 
qu'elle  le  veuille;  sa  vertu  n'est  jamais  violentée  par  les 
circonstances,  et  quoique  l'on  ait  entendu  dire  à  plus 
d'une,  qu'en  donnant  à  son  amant,  tel  rendez-vous  où 
elle  succomba,  elle  ne  l'auroit  pas  fait,  si  elle  n'avoit  pas 


184  L  ECUMOIRE 


cru  s'en  tirer  à  son  honneur;  on  devra  toujours  croire 
qu'elle  ne  doutoit  pas  de  ce  qui  arriveroit  ;  et  la  preuve 
de  cela,  c'est  qu'un  homme  à  qui  l'on  aura  donné  un 
de  ces  innocens  rendez-vous,  n'a  qu'à  n'en  point  faire 
usage  pour  être  brouillé  presque  sans  ressource,  avec  la 
vertueuse  beauté  qui  se  sera  renfermée  avec  lui.  Les 
femmes  ont  pour  sauver  leur  vertu,  bien  des  ressources; 
l'habitude  où  elles  sont  de  voiler  leurs  mouvemens,  et 
ce  principe  de  bienséance  et  d'orgueil  qui  les  étouffe  ; 
notre  timidité,  notre  respect  pour  elles,  et  presque  tou- 
jours l'ignorance  où  nous  sommes  des  idées  qu'elles  ont 
avec  nous,  et  la  crainte  de  leur  déplaire,  voilà  ce  qui 
fait  ordinairement  les  forces  de  cette  formidable  vertu 
qui  nous  en  impose.  L'idée  du  plaisir  un  peu  réfléchie, 
surmonte  infailliblement  dans  le  cœur  toutes  les  idées  de 
préjugé.  D'elle-même  une  femme  peut  ne  se  pas  arrêter 
aux  images  qui  pourroient  blesser  sa  pudeur,  mais 
qu'un  amant  se  présente,  qu'il  plaise,  qu'est-ce  alors 
pour  elle  que  la  vertu  ?  Si  elle  combat  encore,  ce  n'est 
plus  pour  la  sauver,  elle  y  perdroit  trop.  Mais  il  faut 
céder  avec  honneur,  et  mettre  du  grand  dans  sa  foiblesse: 
en  un  mot,  tomber  décemment,  et  pouvoir  s'excuser  soi- 
même  quand  on  réfléchit  à  son  désordre.  Peu  de  femmes 
tombent  d'accord  de  cette  vérité  ;  mais  cela  n'empêche 
pas  qu'elle  ne  soit  constante. 

Néadarné  n'avoit  pas  pour  faire  briller  sa  vertu,  le 
tems  que  l'on  prend  d'ordinaire,  plus  ou  moins,  selon 
la  pruderie,  la  majesté  et  la  dissimulation  de  la  personne 
attaquée.  On  ne  lui  donnoit  qu'un  jour,  encore  n'étoit- 
elle  pas  sûre  que  sa  résistance  allât  jusques  au  bout.  Le 
Génie  étoit  aimable,  impatient  et  dans  l'habitude  de 
vaincre  :  Il  connoissoit  le  cœur,  faisoit  profit  de  tout,  et 
ces  sortes  de  gens  sont  extrêmement  dangereux.   Ils 


HISTOIRE    JAPONAISE  i85 

amènent  le  moment,  et  ne  s'y  trompent  pas.  Elle  étoit 
défendue,  à  la  vérité,  par  la  passion  qu'elle  ressentoit 
pour  Tanzaï,  mais  pour  les  intérêts  de  cette  même  pas- 
sion, il  étoit  important  qu'elle  la  blessât,  d'autant  plus 
excusable  encore,  que  son  époux  ne  seroit  jamais  instruit 
de  ce  qui  se  passeroit  dans  l'Isle.  Que  de  raisons  pour 
succomber!  et  il  n'y  en  avoit  qu'une,  imaginaire  encore, 
qui  pût  l'en  empêcher.  Que  de  personnes  qui  blâmeront 
la  Princesse,  auxquelles  il  n'en  faudroit  pas  tant  !  Sui- 
vant ce  raisonnement  qui  pourroit  être  de  moitié  plus 
court,  la  Princesse  n'étoit  pas  sans  émotion  pendant  que 
Jonquille  la  conduisoit. 

Il  lui  fit  traverser  des  Appartemens  immenses,  plus 
ornés  encore  par  le  goût,  que  par  la  magnificence, 
quoiqu'elle  y  fût  excessive.  Du  Palais,  on  entroit  dans 
des  jardins  charmans,  tout  ce  que  l'art  a  pu  imaginer 
de  plus  correct,  et  de  plus  brillant,  étoit  joint  dans  ces 
lieux  aux  beautés  les  plus  simples  de  la  nature.  On 
voyoit  d'un  côté  des  grottes  rustiques  et  des  ruisseaux, 
dont  le  murmure  tranquille  invitoit  au  plus  doux  repos, 
ou  aux  plus  tendres  plaisirs.  De  l'autre,  c'étoient  des 
cascades  à  perte  de  vue,  des  cabinets  superbes,  des  sta- 
tues d'un  grand  prix.  Là,  on  s'égaroit  dans  les  routes 
tortueuses  et  inégales  d'un  bois  que  son  irrégularité  ne 
rendoit  que  plus  agréable.  Ici  des  allées  d'une  hauteur 
surprenante,  et  compassées  avec  soin,  offroient  une  pro- 
menade plus  aisée,  mais  moins  voluptueuse.  Les  Par- 
terres ravissoient  par  la  variété  et  la  beauté  des  fleurs 
dont  ils  étoient  ornés;  Flore  y  avoit  à  jamais  fixé  son 
empire,  et  Zéphire  l'y  trouvoit  si  belle,  qu'il  sembloit  en 
l'y  caressant  sans  cesse  ,  avoir  pour  toujours  renoncé  à 
son  inconstance.  Des  oiseaux  de  toutes  les  espèces  ha- 
bitoient  dans  ces  jardins;  la  Tourterelle  mêloit  ses  ten- 


186  L  ECUMOIRE 


dres  accens  aux  chants  vifs  et  légers  du  Serin,  et  du 
Rossignol.  Des  Nymphes  charmantes  y  formoient  des 
danses.  Des  Bergers  plus  galants  que  ceux  des  bords  du 
Lignon,  chantoient  sur  leur  Musette  un  amour,  qui 
quoique  toujours  heureux,  n'en  étoit  pas  moins  fidèle  ; 
tout  enfin  parloit  amour  dans  ces  délicieux  bocages, 
tout  l'offroit  aux  yeux,  tout  l'inspiroit  au  cœur,  il  sem- 
bloit  qu'on  le  respirât  avec  l'air  de  ce  séjour  enchanté. 
La  volupté  assise  au  milieu  de  ce  jardin,  ordonnoit  elle- 
même  les  plaisirs,  et  répandoit  sur  eux  ce  charme  si 
flatteur  que  sans  elle  ils  n'ont  jamais.  Les  amours  la 
couronnoient  de  fleurs,  et  formoient  autour  d'elle  les 
jeux  les  plus  badins. 

Néadarné  ne  put  résister  à  tant  d'objets,  malgré  elle, 
son  cœur  s'émut;  elle  se  sentit  ce  mouvement  de  ten- 
dresse qui  trouble  les  sens,  et  les  prépare  à  un  plus  grand 
désordre.  Jonquille  qui  s'apperçut  de  ce  qui  se  passoit 
dans  son  ame,  la  regarda  avec  des  yeux  qui  peignoient 
si  bien  ses  désirs,  que  Néadarné  ne  pouvant  supporter 
leur  éclat,  interdite,  troublée,  soupira,  et  si  doucement, 
que  Jonquille  voulut  dans  l'instant  même  lui  faire  voir 
un  bosquet  qui  se  trouvoit  sur  leur  route.  Néadarné 
distraite  par  la  confusion  de  ses  idées,  s'y  laissoit  con- 
duire, mais  en  approchant  de  ce  bosquet,  elle  le  trouva 
si  sombre,  et  jettant  les  yôux  sur  le  Génie,  le  vit  si  amou- 
reux, que  revenue  à  elle-même,  elle  refusa  sèchement 
d'y  entrer.  Jonquille,  qui  sçavoit  qu'il  y  a  plus  d'un 
moment  dans  la  journée,  voyant  celui-là  passé  pour  lui, 
ne  la  pressa  pas  davantage,  et  la  conduisit  du  côté  où 
les  Nymphes  et  les  Bergers  formoient  les  danses  les  plus 
agréables. 

Néadarné  s'en  occupoit,  lorsqu'un  homme  parti  avec 
une  vitesse  extrême  d'un  des  bouts  du  jardin,  vint,   en 


HISTOIRE    JAPONAISE  l*f 

faisant  la  roue  et  la  culbute,  donner  au   milieu   de  la 
danse,  et  la  déranger. 

La  Princesse,  à  son  emploi,  le  reconnut  d'abord  pour 
Cormoran,  mais  voulant  cacher  au  Génie,  l'intérêt  qu'elle 
y  prenoit.  Voilà,  lui  dit-elle,  un  homme  qui  s'est  fait 
une  danse  singulière.  Il  ne  danse  pas  ainsi  pour  son 
plaisir,  répondit  Jonquille:  j'ai  peine  à  croire,  reprit 
Néadarné,  que  ce  soit  pour  le  vôtre.  Vous  ne  connoissez 
pas  ce  Sauteur,  dit  le  Génie,  c'est  l'homme  du  monde 
qui  a  le  plus  de  talens,  et  qui  seroit  en  même  tems  le 
plus  heureux,  s'il  n'avoit  pas  mérité  ma  colère  en  m' en- 
levant le  cœur  d'une  Fée  que  j'adorois.  Trop  humain 
pour  ordonner  des  supplices  cruels,  je  me  suis  contenté 
de  le  garder  toujours  dans  mes  jardins,  occupé  à  remplir 
la  pénitence  que  vous  lui  voyez  faire.  Ah  Seigneur  ! 
s'écria  Néadarné,  daignez  suspendre  son  supplice  !  Ap- 
proche, malheureux,  dit  le  Génie  à  Cormoran,  ose  lever 
les  yeux  sur  ton  maître,  va  au  Palais,  et  fais  tes  efforts 
pour  amuser  l'objet  divin  qui  veut  bien  commander  dans 
ces  lieux.  Cormoran  ne  répondit  que  par  une  profonde 
révérence,  et  prit  le  chemin  du  Palais,  non  sans  faire 
encore  quelques  culbutes,  tant  est  grande  la  force  de 
l'habitude  !  Néadarné,  en  remerciant  le  Génie,  ne  pût 
s'empêcher  de  le  regarder,  et  le  trouva  si  supérieur  à 
Cormoran,  quoique  ce  dernier  fût  aimable,  qu'elle  ac- 
cusa Moustache  de  caprice  de  n'avoir  pas  répondu  à  la 
tendresse  de  Jonquille.  Elle  en  étoit  même  déjà  au  point 
de  le  trouver  aussi  beau  que  Tanzaï,  sans  cependant 
que  cette  comparaison  tirât  à  conséquence  pour  elle; 
elle  ne  put  même  penser  à  son  époux  qu'en  soupirant, 
et  elle  se  confirmoit  plus  que  jamais  dans  la  résolution 
de  lui  être  ridelle,  lorsqu'on  vint  annoncer  qu'on  avoit 
servi. 


188  L  ECUMOIRE 


Le  lecteur  voudra  bien  (tant  pour  sa  commodité,  que 
pour  celle  de  l'Auteur)  sauter  tout  d'un  coup  du  jardin 
dans  la  salle  à  manger,  d'autant  plus  qu'il  n'y  peut  rien 
perdre. 


CHAPITRE  VII 


Où  Von  verra   entre   autres  choses  combien   la   Musique 
a  dégénéré. 


Cette  salle  à  manger  étoit,  à  ce  qu'on  assure,  extrê- 
mement belle,  et  le  repas  étoit  digne  de  ceux  pour 
qui  il  étoit  préparé.  Néadarné  étoit  placée  vis-à-vis  le 
Génie,  cette  situation  lui  déplaisoit;  car  enfin  on  regarde 
ordinairement  devant  soi;  elle  se  voyoit  condamnée  à  ne 
pas  lever  les  yeux,  ou  à  regarder  Jonquille,  qui,  de  son 
côté,  commençant  à  devenir  fort  amoureux,  lorgnoit  de 
la  façon  du  monde  la  plus  incommode.  Néadarné,  entre 
autres  choses,  fut  surprise  de  ne  pas  voir  paroître  de 
Taupes  sur  table.  Seigneur,  dit-elle  au  Génie,  vous 
contraindriez-vous  pour  moi,  que  je  ne  vois  point  ici 
votre  mets  favori?  J'ai  pourtant  apporté  une  assez 
grande  quantité  de  Taupes  pour  que  l'on  pût  vous 
en  servir.  Moi!  Madame,  dit  Jonquille,  je  ne  mange 
point  de  Taupes,  c'est  le  Gibier  du  monde  dont  je 
fais  le  moins  de  cas.   Qui  vous  a  donc  fait  ce  conte-là  ? 


igo  L  ECUMOIRE 


On  m'avoit  assuré,  reprit-elle,  que  c'étoit  ce  que  vous 
aimiez  le  mieux  ;  si  cela  n'est  pas ,  à  quoi  vous  sert-il 
d'en  dépeupler  la  terre?  J'ai  eu  des  raisons  essentielles 
pour  le  vouloir  ainsi,  Madame,  reprit  le  Génie,  mais 
elles  ont  cessé;  je  ne  poursuis  plus  l'ingrate  qui  m'a- 
voit outragé.  Le  supplice  de  son  amant,  et  l'état  où 
elle  est  contrainte  de  vivre,  me  vengent  assez  d'elle, 
et  ma  colère  s'est  éteinte  lorsque  mon  amour  s'est  dis- 
sipé. Ceci  est  pour  moi  une  énigme,  reprit  Néadarné. 
Il  sera  aisé  de  vous  l'expliquer,  reprit  Jonquille  :  Ce 
malheureux  que  vous  voyez  là-bas  avec  ce  tympanon, 
celui  qui  vous  doit  le  jour  heureux  dont  il  jouit,  est  l'in- 
digne objet  que  l'on  m'a  préféré.  Mais,  Seigneur,  dit 
Néadarné,  puisque  vous  n'avez  plus  d'amour,  pourquoi 
perpetuez-vous  votre  vengeance?  Pour  me  pardonner 
d'être  cruel  de  sang  froid,  reprit-il,  il  faudroit  que  vous 
sçussiez  avec  quelle  indignité  j'ai  été  joué,  et  les  tour- 
mens  affreux  dont  mon  cœur  s'est  vu  la  proie.  Terminons 
de  grâce  cette  conversation,  et  n'empoisonnez  pas,  en 
me  rappellant  un  souvenir  si  fâcheux,  le  plaisir  dont 
votre  vue  me  pénétre. 

Si  ce  plaisir  étoit  aussi  vif  que  vous  voulez  que  je  le 
croye,  répondit  la  Princesse,  vous  n'entendriez  parler 
de  votre  ancien  amour  que  comme  d'un  songe  dont  vous 
pourriez  à  peine  vous  rappeller  l'idée  ;  votre  rival  ne 
seroit  plus  un  ennemi  pour  vous,  et  vous  oublieriez,  en 
me  regardant,  que  quelqu'autre  a  pu  vous  inspirer  de 
la  tendresse. 

Quelqu'un  croira,  sans  doute,  à  ce  discours,  que  Néa- 
darné ne  faisoit  pas  ce  reproche  au  Génie  sans  qu'un  peu 
de  passion  ne  s'en  mêlât.  Kiloho-ée  a  été  prêt  de  le 
croire  aussi;  cependant  comme  il  faut  se  garder  d'inter- 
préter trop  promptement  en  mal  des  actions  qui  peuvent 


HISTOIRE    JAPONAISE 


être  innocentes,  et  que  d'ailleurs  on  doit  avant  que  de 
prononcer  sur  une  matière  délicate,  en  envisager  toutes 
les  faces,  il  a  cru,  après  une  profonde  réflexion,  que 
Néadarné  n'avoit  paru  un  peu  jalouse,  que  pour  obtenu- 
plus  facilement  Cormoran  de  Jonquille.  Cette  interpré- 
tation est  vraisemblable,  et  le  bonheur  de  trouver  des 
conjectures  aussi  sensées,  n'arrive  pas  à  tous  les  Com- 
mentateurs. Néadarné  n'aimoit  pas  assez  Jonquille  pour 
être  jalouse  d'un  amour  passé,  et  la  tendresse  qu'elle 
conservoit  pour  Tanzaï,  devoit  la  laisser  là-dessus  dans 
la  froideur  que  l'on  a  pour  les  choses  indifférentes. 

Jonquille,  qui  étoit  aussi  vain  qu'un  autre  ne  se  fit  pas 
toutes  ces  idées,  et  remercia  la  Princesse,  autant  que  par 
la  bonne  opinion  qu'il  avoit  de  lui-même,  il  s'y  crût 
obligé.  Ah  belle  Princesse!  lui  dit-il  avec  transport,  si 
j'ai  paru  ne  pas  oublier  absolument  auprès  de  vous,  la 
tendresse  que  j'ai  eue  pour  un  autre, personne  du  moins 
n'altérera  jamais  celle  que  je  me  sens  pour  vous.  Il  lui 
tint  encore  beaucoup  d'autres  discours,  tous  fort  pas- 
sionnés, et  que  pourtant  l'Auteur  ne  nous  a  pas  con- 
servés, soit  qu'il  les  ait  trouvés  trop  difficiles  à  rendre, 
soit  qu'il  n'en  ait  point  fait  de  cas,  c'est  ce  qu'on  ne  sçait 
pas  positivement. 

Jonquille  alloit,  sans  doute,  continuer  à  ennuyer 
Néadarné,  lorsque  celle-ci  pour  l'en  empêcher,  lui  té- 
moigna l'envie  qu'elle  avoit  d'entendre  chanter  Cormo- 
ran. Ce  malheureux  Prince  s'avança,  et  s'accompagnant 
de  son  tympanon  avec  une  délicatesse  infinie,  il  chanta 
de  la  voix  du  monde  la  plus  touchante,  n'importe  sur 
quel  mode,  l'excès  de  son  amour  et  de  ses  tourmens. 
Tous  ceux  qui  étoient  dans  la  salle  en  furent  si  attendris, 
que  les  sanglots  se  firent  entendre  partout.  Néadarné, 
qui  avoit  le  cœur  fort  compatissant,  fondoit  en  larmes,  et 


192  L  ECUMOIRE 


poussa  si  loin  son  étoufferaient,  qu'il  fallut  lui  couper 
son  lacet.  Jonquille  lui-même  en  avoit  les  larmes  aux 
yeux,  et  voyant  que  la  douleur  ne  discontinuoit  pas  : 
Traître!  dit-il  à  Cormoran,  t'ai-je  ordonné  de  faire  pleu- 
rer ma  Princesse,  et  toute  mon  Isle?  Finis  la  désolation 
publique;  chante  mes  plaisirs,  ou  crains  que  je  ne  te 
donne  de  nouveaux  malheurs  à  mettre  en  musique. 

Eh!  ne  le  grondez  pas,  dit  Néadarné,  il  m'a  serré  le 
cœur,  je  l'avoue,  mais  j'ai  eu  à  pleurer  un  plaisir  inexpri- 
mable. A  peine  eut-elle  cessé  de  parler,  que  Coimoran 
qui  craignoit  la  colère  du  Génie,  chanta  un  air  si  gai, 
et  le  joua  avec  tant  de  vivacité,  que  l'affliction  diminuant 
d'abord,  et  l'air  que  chantoit  Cormoran  redoublant  tou- 
jours de  gayeté,  il  fut  impossible  aux  Courtisans  du 
Génie  de  se  contenir,  et  le  respect  qu'ils  lui  dévoient,  ne 
put  les  empêcher  de  former  sur  le  champ  une  contre- 
danse. Jonquille  auroit  bien  voulu  se  fâcher;  mais 
entraîné  par  la  force  de  la  musique,  il  se  leva,  prêt  à 
se  mettre  de  la  partie.  Néadarné  charmée  de  le  voir  si 
sensible  aux  talens  de  Cormoran,  lui  parla  encore  de  le 
remettre  en  liberté,  mais  il  reçut  si  mal  cette  propo- 
sition, et  parut  s'offenser  si  fort  de  ce  qu'elle  pensoit  à 
ce  Prince,  quand  elle  auroit  dû,  à  ce  qu'il  croyoit,  ne 
penser  qu'à  lui,  qu'elle  résolut  de  se  servir  de  la  Pan- 
toufle, puisqu'on  n'en  pouvoit  rien  obtenir.  On  leva 
table,  et  après  le  café,  Néadarné  voulant  occuper  Jon- 
quille, lui  proposa  une  partie  de  Berland  à  cinq.  Soit, 
dit  Jonquille;  jouons  au  Berland  en  attendant  l'Opéra. 
Ecoutez,  Cormoran,  ajouta-t-il,  ayez  soin  de  tout,  et 
songez  à  sçavoir  mieux  votre  rôle  que  vous  ne  fîtes  la 
dernière  fois.  Cormoran  partit.  Il  est  donc  bon  pour 
l'Opéra,  demanda  Néadarné.  Oui,  dit  le  Génie;  s'il  ne 
chantoit  pas  faux,  si  ses  tons  n'étoient  pas  glapissans, 


HISTOIRE    JAPONAISE  19.1 

s'il  paroissoit  moins  fat  sur  le  Théâtre,  et  qu'il  y  minau- 
dât moins,  il  seroit  fort  bon  Acteur  En  achevant  ce  dis- 
cours, on  se  mit  au  jeu,  et  Néadarné  faisant,  ou  tenant 
perpétuellement  va  tout,  ayant  sans  cesse  Berland  fa- 
vori, ne  filant  point,  cavant  au  plus  fort,  joua  avec  un 
agrément  infini.  Pendant  le  jeu,  Jonquille  avoit  avancé 
ses  jambes  sous  la  table,  et  Néadarné  ne  sçachant  à  qui 
elles  appartenoient,  distraite  comme  une  Princesse,  s'en 
fit  un  coussin.  Bien  des  gens  ont  blâmé  cette  facilité  de 
Néadarné,  sur-tout  dans  les  termes  où  elle  en  étoit  avec 
Jonquille.  Mais  qui  ne  sçait  que  ce  qui  tire  à  consé- 
quence pour  les  particuliers,  n'est  rien  pour  les  per- 
sonnes d'un  rang  élevé?  Une  femme  de  condition  ne 
fait-elle  pas  sans  risque  toute  la  journée  des  choses 
qu'une  autre  qu'elle,  n'oseroit  seulement  jamais  penser? 
N'est-ce  pas  même,  ce  noble  mépris  des  usages  qui  la 
distingue  plus  que  son  rang?  D'ailleurs,  une  preuve 
que  Néadarné  ne  s'apperçut  point  que  ce  fût  sur  les 
jambes  du  Génie  qu  etoient  posées  les  siennes,  c'est 
qu'elle  ne  l'obligea  pas  à  les  remettre  convenablement, 
et  qu'elle  n'eut  point  de  distractions  :  Jonquille,  à  la  vé- 
rité, en  conçut  de  grandes  espérances,  mais  qu'im- 
porte? Néadarné  pou  voit  bien  n'en  être  pas  plus  cou- 
pable. Que  seroit-ce  donc!  si  les  femmes  étoient  obligées 
de  répondre  de  tout  ce  que  la  fatuité  des  hommes  leur 
fait  imaginer  sur  leur  compte?  Ne  tirent-ils  point  parti, 
et  des  égards  innocens  qu'on  a  pour  eux,  et  même  du  peu 
de  cas  qu'on  fait  de  leur  personne?  Qu'on  les  regarde, 
c'est  désir.  Qu'on  ne  les  regarde  point,  c'est  dissimula- 
tion. Les  femmes  seroient  bien  malheureuses,  si  elles 
pensoient,ou  si  elles  sentoient  le  quart  des  impertinences 
que  les  hommes  leur  attribuent.  Ordinairement  ils  ne 
les  croyent  ridicules  que  quand  ce  sont  eux  qui  le  sont. 


194  L  ECUMOIRE 


Jonquille,  ainsi  qu'on  l'a  déjà  dû  remarquer,  étoit 
avantageux;  plein  de  confiance,  déjà  il  alloit  deman- 
der compte  à  la  Princesse  de  la  faveur  qu'elle  venoit  de 
lui  faire  lorsque  le  jeu  finit,  et  qu'on  vint  dire  qu'on  les 
attendoit  pour  commencer  l'Opéra.  Jonquille  y  conduisit 
la  Princesse  toujours  lui  parlant  de  sa  flamme,  et  elle,  le 
laissant  toujours  faire,  puisqu'il  étoit  écrit  par  le  destin 
qu'elle  ne  devoit,  ni  ne  pouvoit  lui  imposer  silence. 


CHAPITRE  VIII 


L 'Opéra. 


Il  seroit  difficile  de  bien  décrire  l'Opéra  de  l'Isle  Jon- 
quille. Kiloho-ée  en  quelques  endroits  se  plaint  de  la 
sécheresse  de  l'Auteur  Japonois,  qui,  à  son  tour,  médit 
du  Chéchianien,  ce  qui  suppose  que  sans  parler  des 
autres  Traducteurs,  le  François  se  plaint  de  tous  les 
trois,  et  que  le  Public  se  plaindra  du  dernier,  et  lui  impu- 
tera, ou  de  s'être  trop  étendu  sur  des  matières  stériles, 
ou  d'avoir  passé  trop  légèrement  sur  des  objets  inté- 
ressans.  Mais,  à  moins  de  manquer  de  sincérité,  le  Tra- 
ducteur peut-il  donner  des  récits  qu'il  n'a  pas  trouvés, 
et  s'il  les  imaginoit  dans  les  circonstances  où  ils  pour- 
roient  être  nécessaires,  ne  se  sentiroient-ils  pas  du  siècle 
où  il  vit,  et  pourroit-il  en  se  transportant  même  dans 
des  tems  aussi  éloignés  que  sont  ceux  où  ont  vécu  ses 
héros,  rendre  parfaitement  des  usages  dont  il  ne  reste 
plus  aucune  connoissance)  N'est-il  pas  plus  à  propos 
qu'il  en  prive  ses  Lecteurs,    que  de   leur  débiter  des 


196  L  ECUMOIRE 


fables  dont  ils  sentiroient  bientôt  l'absurdité?  Le  devoir 
d'un  Traducteur  fidèle  n'est  autre  chose  que  de  suivre 
littéralement  son  Auteur,  si  ce  n'est  que  lorsqu'il  ne 
l'entend  pas  bien,  il  peut  le  périphraser,  le  commenter, 
l'ajuster;  le  Traducteur  de  ce  Livre  avoue  franchement 
que  n'entendant  pas  parfaitement  son  Auteur,  il  lui  a 
prêté  autant  de  sottises  pour  le  moins  qu'il  lui  en  aura 
épargnées  ;  qu'il  est  devenu  long,  où  le  Chinois  étoit 
court;  précis,  où  il  ne  l'étoit  pas;  obscur,  où  il  étoit 
clair;  railleur  où  il  étoit  moral;  Galant,  où  il  étoit  Phi- 
losophe, et  que  de  toutes  les  fautes  qu'il  a  faites,  il  n'en 
fait  excuse,  ni  n'en  demande  pardon  au  Lecteur  de  quel- 
que façon  que  ce  puisse  être,  puisque  le  Livre  n'en  seroit 
pas  meilleur,  et  que  cet  avilissement  ne  le  rendroit  pas 
plus  estimable. 

Toutes  ces  raisons,  bonnes  ou  mauvaises,  feront  qu'on 
ne  sçaura  qu'imparfaitement  ce  que  c'étoit  que  l'Opéra 
dont  il  est  ici  question.  A  qui  s'en  prendre?  Un  Historien 
imagine  quand  il  écrit,  que  la  postérité  sera  au  fait  des 
usages  qui  régnent  de  son  tems,  et  c'est  ce  qui  fait 
qu'aujourd'hui  on  ne  sçait  que  par  des  conjectures, 
encore  très-hazardées,  quelle  étoit  la  façon  de  vivre 
particulière  des  Romains,  et  qu'une  chose  de  cette 
importance  occupe  mille  sçavans,  qui  y  employent,  sans 
fruit,  leurs  précieuses  veilles.  Après  un  exemple  tel  que 
celui-là,  le  Traducteur  doit  être  excusé,  et  s'il  ne  l'est 
pas,  il  ne  s'en  doit  plus  mettre  en  peine.  S'il  avoit  à 
rendre  raison  de  toutes  les  impertinences  qui  sont  dans 
ce  Livre,  il  ne  finiroit  point  : 

Il  est  donc  à  propos  qu'il  dise,  pour  terminer  ce  long 
raisonnement,  aussi  ennuyeux  pour  lui,  que  pour  les 
Lecteurs,  que  dans  l'Isle  Jonquille,  vulgairement  le 
Poëme    d'un    Opéra    étoit    ridicule,    qu'il    consistoit 


HISTOIRE    JAPONAISE 


en  de  vieilles  Fables  doucereusement  rhabillées  ; 
qu'essentiellement  le  style  en  étoit  fade,  et  la  Poésie 
lâche;  qu'il  ne  s'y  agissoit,  ni  de  conduite,  ni  d'in- 
térêt, que  l'on  y  faisoit  danser  à  tous  propos,  les 
gens  du  monde  qui  dévoient  danser  le  moins,  que  la 
personne  la  plus  affligée  y  venoit  chanter  ses  peines,  et 
que  plus  d'un  héros  blessé  à  mort  venoit  sur  le  Théâtre 
faire  son  testament  avec  un  accompagnement  de  flûtes  : 
Qu'il  y  avoit  des  entrées  de  fleuves,  et  que  le  Dieu  le 
plus  grand,  souvent  descendoit  des  Cieux  uniquement 
pour  faire,  ou  pour  dire  une  sottise.  Au  reste,  ce  spectacle 
étoit  magnifique  et  plaisoit  sur  tout  par  la  décence  qui 
y  regnoit.  Toutes  les  Actrices  étoient  Nymphes,  et  l'on 
en  trouvoit,  aussi-bien  dans  les  chœurs,  que  dans  les 
rôles  principaux.  Instruites  à  jouer  toutes  sortes  de 
personnages,  tantôt  Vestales,  tantôt  Prêtresses  deVenus, 
passant  de  la  garde  du  feu  sacré,  aux  doux  mystères 
d'Amathonte,  Suivantes  de  la  Vertu  et  de  la  Volupté, 
s'acquittant  également  bien  en  Public  de  l'un  et  de  l'autre 
rôle,  ce  n'étoit  jamais  qu'en  particulier,  que  l'on  sçavoit 
quel  étoit  celui  des  deux  qui  leur  coûtoit  le  plus.  Elles 
ne  découvroient  pas,  à  la  vérité,  les  secrets  de  leur  art 
à  tout  le  monde.  L'amant  le  plus  enflammé  et  le  plus 
aimable  auroit  marqué  vainement  de  la  curiosité.  Le 
caprice  même  ne  pouvoit  rien  sur  elles,  l'ambition  ne 
les  séduisoit  pas  davantage,  et  il  falloit  qu'une  divinité 
plus  puissante  que  les  autres,  les  déterminât  à  paroître  ce 
qu'elles  étoient.  Ces  foibles  particularités  que  Kiloho-ée 
nous  a  conservées  de  ce  spectacle,  suffisent,  à  ce  qu'on 
croit,  pour  en  donner  une  idée,  et  pour  montrer  aux 
Lecteurs  combien  ces  Actrices  étoient  loin  de  la  sagesse 
et  du  désintéressement  qui  sont  aujourd'hui  l'unique 
caractère  des  nôtres,  et  combien  les  Poëmes  de  cette 


L  ECUMOIRE 


Isle  et  leurs  agrémens  perdroient  auprès  de  ceux  que 
l'on  admire  à  présent.  En  cas  qu'une  si  longue  digres- 
sion fît  perdre  le  fil  de  l'Histoire,  on  rappellera  ici  que 
Néadarné  alloit  à  l'Opéra,  qu'elle  y  étoit  conduite  par 
Jonquille,  qu'il  lui  tenoit  des  discours  dont  sa  pudeur 
étoit  allarmée,  et  qu'elle  les  écoutoit  avec  patience, 
autant  par  politesse,  que  par  l'impossibilité  de  faire 
autrement. 

Aussi-tôt  qu'ils  furent  arrivés  à  l'Opéra,  on  le  com- 
mença. Quoique  Cormoran  y  fit  des  merveilles,  ils  n'en 
furent  amusés,  ni  l'un  ni  l'autre.  Jonquille  étoit  devenu 
amoureux,  et  voulant  tout  devoir  aux  sentimens  de  la 
Princesse,  sa  conquête  lui  paroissoit  douteuse. 

Néadarné  de  son  côté,  malgré  sa  passion  pour  Tanzaï, 
et  sa  vertu  naturelle,  commençoit  à  s'inquiéter.  Devoit- 
elle  refuser,  ou  non?  Retournera-t-elle  auprès  de  son 
époux  comme  elle  en  est  partie?  Mettra- t-elle  en  œuvre 
le  secret  de  Moustache?  N'est-il  pas  pour  le  rétablir 
d'autre  remède  que  celui  qu'on  lui  propose?  Peut-elle 
le  prendre  sans  danger?  Ce  Génie  est  aimable,  et  pour 
comble  de  malheurs,  il  témoigne  qu'il  aime;  sa  tendresse 
est  bien  plus  à  craindre  que  sa  puissance?  Quel  crime 
pour  elle,  si  cédant  enfin  à  la  nécessité,  son  cœur  l'ap- 
prouve, et  s'y  conforme  !  on  est  si  fragile!  elle  se  trouve 
dans  une  situation  si  délicate!  ce  malheureux  Prince, 
objet  de  toute  son  ardeur,  languit  absent  d'elle  :  il  gémit 
de  penser  seulement  à  ce  qui  lui  doit  arriver.  Peut-être 
soupçonnera-t-il  son  aventure?  Et  si  le  secret  de  Mous- 
tache n'est  pas  bon?  Cependant  il  doit  l'être;  le  moyen! 
qu'ayant  besoin  d'elle,  cette  Fée  voulut  la  tromper? 
Qu'il  se  trouve  bon,  en  est-elle  moins  coupable?  Mais, 
ce  Prince,  source  de  toutes  ses  inquiétudes,  ne  s'est-il 
pas  livré  aveuglément  à  la  Fée  Concombre?  Ne  croyoit- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


il  pas  d'abord  qu'une  Déesse  recherchoit  ses  empresse- 
mens,  et  quoiqu'il  ait  été  puni  de  son  infidélité,  en  a-t-elle 
été  moins  commise?  il  l'a  à  son  retour  payée  d'un  songe; 
n'appartient-il  qu'à  lui  de  rêver?  Cependant,  si  elle  le  lui 
rend,  la  croira-t-il?  Qu'importe  après  tout?  et  de  quel 
droit,  coupable  comme  il  l'est,  osera-t-il  lui  reprocher 
une  faute  involontaire,  quand  la  sienne  ne  l'a  pas  été? 
Pourquoi  a-t-il  couché  avec  Concombre? 

Cette  idée  fut  la  dernière  de  la  Princesse,  et  le  sou- 
venir de  son  injure,  lui  fit  presque  voir  la  vengeance 
nécessaire.  Tant  il  est  dangereux  d'avoir  tort  avec  les 
femmes!  il  est  pourtant  vrai  au  fond,  que  tort,  ou  non, 
cela  revient  souvent  au  même. 

Jonquille,  comme  l'on  doit  voir,  ne  perdoit  point  à  ce 
petit  raisonnement  que  la  Princesse  faisoit  en  elle-même. 
Il  avoit  observé  tous  ses  mouvemens,  et  le  regard  qu'elle 
lui  avoit  lancé  en  finissant  de  se  rendre  compte,  l'avoit 
instruit  de  ses  dernières  dispositions  à  son  égard.  Quoi- 
qu'il eût  fait  semblant  avec  la  Princesse  d'ignorer  la 
raison  qui  la  conduisoit  chez  lui,  il  en  avoit  été  instruit 
à  fond  par  Concombre,  qui  en  lui  faisant  valoir  la  beauté 
dont  elle  lui  assuroit  la  possession,  ne  lui  avoit  déguisé 
aucune  circonstance  de  l'aventure.  Ce  n'avoit  été  sans 
doute,  que  pour  mieux  pénétrer  les  sentimens  de  Néa- 
darné  qu'il  l'avoit  obligée  à  raconter  elle-même  son 
Histoire;  peu  accoutumé  à  se  prendre  de  sentiment,  il 
n'avoit  songé  d'abord  qu'à  se  rendre  heureux,  malgré 
la  répugnance  de  Néadarné  ;  mais  depuis,  son  extrême 
beauté,  sa  vertu  et  sa  modestie  lui  avoient  donné  des 
idées  plus  délicates.  L'amour  qu'elle  avoit  pour  un  autre 
ne  servoit  qu'à  donner  plus  de  vivacité  au  sien.  Il  ima- 
ginoit  un  plaisir  extrême  à  chasser  Tanzaï  du  cœur  dont 
il  étoit  maître,  et  plus  la  victoire  lui  parut  difficile,  plus 


L  ECUMOIRE 


il  fut  flatté  du  triomphe.  En  effet,  se  disoit-il,  quel  plaisir 
seroit-ce  pour  moi  que  celui  de  posséder  une  beauté, 
qui,  désespérée  d'être  entre  mes  bras,  n'y  pousseroit 
pas  un  soupir  qui  ne  fût  l'interprète  de  sa  douleur;  qui 
me  reprocherait  mes  empressemens;  qui  toute  entière  à 
un  autre,  accablée  de  la  violence  qu'elle  se  feroit,  ne 
leveroit  sur  moi  que  des  yeux,  qui  tout  baignés  de  larmes 
qu'ils  seraient,  m'exprimeroient  son  indignation,  et 
l'horreur  qu'elle  auroit  pour  moi.  Ah!  quelle  différence 
de  devoir  à  ses  soins  des  momens  si  tendres,  d'être 
l'Auteur  de  sa  félicité,  de  faire  celle  d'une  beauté  chérie, 
de  jouir  de  ses  transports,  de  son  désordre,  de  lui 
entendre  bégayer  qu'elle  vous  adore,  de  se  sentir  serrer 
avec  volupté  dans  ses  bras,  d'égarer  son  ame  avec  la 
sienne,  de  la  voir,  confondue  dans  de  si  doux  plaisirs, 
se  perdre  elle-même,  et  vous  chercher  encore,  et  de 
lire  enfin  dans-ses  yeux  troublés,  l'excès  de  sa  sensibilité, 
et  de  son  amour?  Ah  Néadarné!  quelle  autre  que  vous, 
donneroit  mieux  ces  plaisirs?  Quel  bonheur  de  vous 
inspirer  tout  l'amour  que  vous  faites  naître  !  quoi  !  je 
vous  verrois  entre  mes  bras,  dépouillée  de  cette  vertu 
sévère  que  vous  opposez  encore  à  ma  flamme;  Jonquille  ! 
l'heureux  Jonquille!...  Ah!  il  en  mouroit  de  joye.  Mais, 
adorable  Princesse,  ne  détournez  pas  ces  yeux  charmans, 
laissez-moi  m'enyvrer  de  la  douceur  d'en  être  regardé, 
hélas  !  j'y  lis  moins  de  colère,  mais  que  j'y  trouve  encore 
d'indifférence  ! 

Pendant  tout  ce  beau  Monologue,  Jonquille  regardoit 
la  Princesse,  et  la  Princesse,  en  effet,  ne  fuyoit  pas  les 
yeux  de  Jonquille.  On  jouoit  en  cet  instant  un  morceau 
de  musique  si  tendre,  que  son  cœur,  déjà  disposé,  ne 
put  y  résister.  Le  Génie  lui  prit  la  main,  il  la  baisa,  mais 
avec  une  expression  si  vive,  que  Néadarné  touchée  de 


HISTOIRE    JAPONAISE 


tant  d'amour,  lui  serra  à  moitié  la  sienne.  Ils  étoient 
tous  deux  renversés  dans  le  fond  de  la  Loge,  elle  étoit 
peu  éclairée,  malheureusement  pour  elle,  un  rideau  de 
Gaze  les  déroboit  aux  Spectateurs.  Jonquille,  hors  de 
lui-même,  s'approcha;  le  baiser  le  plus  enflammé,  pris 
par  lui  sur  la  bouche  de  Néadarné.  la  retira  de  son 
trouble  pour  l'y  replonger  mieux  encore.  Tant  que  ce 
désordre  "dura,  Jonquille  pressoit  amoureusement  les 
lèvres  de  la  Princesse,  et  devint  enfin  si  entreprenant, 
que  Néadarné  revenant  à  elle-même,  se  rejetta  sur  le 
bord  de  la  Loge,  et  ramena  sa  vertu  de  la  plus  dange- 
reuse occasion  où  elle  se  fût  jamais  trouvée.  Qui  le 
croiroit,  qu'on  courût  tant  de  risque  à  l'Opéra  ! 

Jonquille,  au  désespoir  d'un  retour  si  peu  attendu, 
reparut  auprès  de  la  Princesse,  et  tous  deux  si  égarés, 
que  sa  Cour  ne  put  s'empêcher  d'en  sourire. 

Néadarné,  qui  remarqua  ce  mouvement  malin,  rougit, 
et  fut  déconcertée  au  point,  que  si  l'Opéra  ne  fût  venu  à 
finir,  elle  auroit  assurément  quitté  la  place.  Elle  étoit  si 
honteuse  de  ce  qui  venoit  de  se  passer,  qu'elle  ne  ré- 
pondit rien  à  Jonquille,  ni  ne  voulut  le  regarder,  même 
dans  les  jardins  où  il  la  mena,  pour  lui  donner  le  plaisir 
d'un  feu  d'Artifice  superbe  qu'il  lui  avoit  fait  préparer. 
O  vertu!  quel  est  donc  ton  empire?  Si  le  plaisir  t'offense, 
si  toi  seule  dois  remplir  une  ame,  ou  chasse  l'en  tout-à- 
fait,  ou  ne  donne  pas  des  remords! 


Livre  quatrième 


CHAPITRE  IX 


Combien  il  est  dangereux  pour  les  Jemmes  d'être 
peureuses. 


Jonquille  étoit  pourtant  bien  mal-adroit,  ou  bien 
hardi  de  proposer  à  la  Princesse,  après  ce  qui  venoit 
d'arriver  à  l'Opéra,  d'entrer  dans  un  Bosquet  pour  y 
voir  le  feu.  Pouvoit-il  imaginer  qu'elle  le  voulût  bien? 
Cependant  elle  y  entra.  Elle  fut  choquée,  à  la  vérité,  de 
trouver  ce  Bosquet  extrêmement  sombre,  pendant  que 
le  reste  des  jardins  étoit  illuminé  de  façon  qu'à  peine 


2o6  L  ECUMOIRE 


l'on  pouvoit  croire  que  le  Soleil  n'éclairât  plus.  A  pro  ■ 
pos  de  quoi,  dit-elle  au  Génie,  l'endroit  où  vous  me  con- 
duisez, est-il  si  obscur?  Nous  en  verrons  le  feu  avec 
plus  d'avantage,  répondit-il;  je  n'en  sçais  rien,  reprit- 
elle.  N'en  doutez  pas,  Princesse,  dit-il,  c'est  une  expé- 
rience de  Physique.  Elle  n'insista  plus,  ne  sçachant  s'il 
disoit  vrai  ou  non  ;  mais  elle  résolut  de  le  punir  de  sa 
témérité,  en  cas  qu'il  voulût  abuser  de  l'obscurité  du  lieu 
où  ils  se  trouvoient  tous  deux.  Je  serai  bien  aise,  se 
disoit-elle,  de  lui  faire  voir  combien  il  se  trompe,  s'il 
croit  me  trouver  sensible,  Il  verra  que  tout  aimable  qu'il 
est,  ma  vertu  vaut  bien  ses  agrémens;  elle  étoit  encore 
à  prendre  cette  résolution,  lorsque  Jonquille  la  pria  de 
s'asseoir  sur  un  lit  de  gazon  et  de  fleurs,  qui  étoit  la 
seule  commodité  que  l'on  eût  dans  ce  Bosquet.  Néadarné 
s'y  plaça,  et  le  Génie,  en  soupirant,  se  mit  auprès  d'elle. 
Elle  étoit  interdite  ;  et  Jonquille,  dans  une  émotion  qu'il 
n'avoit  jamais  sentie,  ne  sçut  d'abord  que  lui  dire. 
L'amour  est  violent  quand  il  inspire  le  respect,  mais 
pour  les  plaisirs  d'un  amant,  et  pour  la  commodité  d'une 
femme,  c'est  l'amour  du  monde  le  moins  à  désirer. 
Jamais  il  ne  devine,  ni  ne  saisit  l'instant,  toujours  tendre 
et  embarrassant,  il  fait  des  protestations  de  délicatesse, 
ou  peut-être  il  ne  seroit  pas  puni  pour  en  manquer. 
Avec  toute  la  condescendance  possible,  que  peut  faire 
une  femme  à  qui  l'on  parle  d'une  passion  désintéressée? 
Exhortera-t-elle  à  la  perdre,  ou  à  demander  une  récom- 
pense, quand  de  soi-même  l'on  s'en  détache?  Jonquille 
n'ignoroit  rien  de  tout  cela,  et  si  Néadarné  étoit  entrée 
dans  le  Bosquet  avec  l'air  qu'il  lui  avoit  vu  à  la  fin  de 
l'Opéra,  il  n'auroit  pas  été  si  timide.  Mais  elle  avoit  fait 
ses  réflexions;  sa  physionomie  étoit  redevenue  austère 
et  imposante,  et  il  craignoit  qu'en  voulant  la  presser 


HISTOIRE    JAPONAISE  207 

trop,  elle  ne  s'armât  d'une  sévérité  dont  elle  auroit  d'au- 
tant plus  de  peine  à  se  dépouiller,  qu'elle  auroit  plus 
éclaté.  Avec  toute  sa  retenue,  il  avoit  saisi  la  main  de 
Néadarné,  il  soupiroit,  et  la  Princesse  impatientée  de  se 
sentir  toujours  la  main  serrée,  prit  son  texte  là-dessus 
pour  ouvrir  la  conversation.  Seigneur,  lui  dit-elle,  ma 
main  vous  embarrasse,  et  je  suis  gênée  de  vous  la  voir 
tenir.  Ah  Princesse!  s'écria-t-il,  m'enviez-vous  cette 
satisfaction?  Elle  n'est  rien  pour  vous,  c'est  tout  pour 
moi  :  si  vous  ne  l'accordez  pas  à  mon  amour,  pouvez- 
vous  la  refuser  à  mon  respect?  Il  est  au-dessus  de  toute 
expression.  Je  ne  me  reconnois  plus,  moi,  que  les  plus 
grandes  beautés  trouvoient  insensible!  moi  qui  aurois 
cru  les  honorer  en  daignant  les  regarder  !  soumis  au- 
près de  vous,  pénétré  de  l'amour  le  plus  violent,  je 
n'ose  pas  même  espérer  la  plus  légère  faveur.  Ce  n'est 
pas  encore  assez  pour  vous  de  m'accabler  de  votre  indif- 
férence, vous  me  haïssez.  Plus  je  montre  d'amour,  plus 
j'excite  de  colère.  Ah!  pourquoi  avez-vous  cherché  le 
malheureux  Jonquille?  Rien  ne  troubloit  son  repos. 
Pourquoi  a-t-il  vu  vos  funestes  charmes?  Mais,  que 
dis-je?  Pourquoi  me  plaindre  d'une  passion  qui  toute 
malheureuse  qu'elle  est,  fait  encore  ma  félicité  ?  Ah  !  par 
pitié,  tournez  les  yeux  vers  moi.  Ce  n'est  point  un  en- 
nemi qui  vous  parle,  c'est  l'amant  le  plus  tendre  et  le 
plus  passionné,  qui  tout  entier  à  vous,  malgré  vos  mé- 
pris, voudroit  pouvoir  retrancher  de  ses  jours,  ceux 
qu'il  a  passés  sans  vous  adorer.  Est-ce  moi,  cruelle! 
que  vous  devriez  haïr? 

Ah,  je  ne  vous  hais  pas!  s'écria  Néadarné  d'un  ton 
attendri,  mais  puis-je  vous  aimer  ?  Ce  cœur  que  vous  me 
demandez,  est-il  à  moi?  Peut-il  oublier  celui  à  qui  il 
s'est  donné?  Son  image,  cette  image  si  charmante!  en 


208  L  ÉCUMOIRE 


peut-elle  être  effacée?  Si  vous  m'aimez  autant  que  vous 
le  dites,  faites  donc  éclater  votre  générosité,  détruisez 
un  fatal  enchantement,  n'en  prétendez  point  cette  odieuse 
soumission  à  laquelle  vous  voulez  que  je  m'abaisse  :  à 
ce  prix  je  reconnois  que  vous  m'aimez.  Ce  n'est  pas, 
je  sens  bien,  un  effort  ordinaire,  que  celui  que  je  vous 
propose,  mais  à  qui,  pour  une  si  belle  action,  puis- je 
mieux  m'adresser  qu'à  vous?  Vous  détournez  vos  yeux, 
vous  soupirez,  ah  !  mes  prières  ne  peuvent  rien  sur  vous. 
Oui,  Princesse,  je  soupire,  répondit  Jonquille,  et  cela 
pourroit  bien  m'être  permis,  après  ce  que  je  viens  d'en- 
tendre. Ce  n'est  cependant  pas  mon  malheur  qui  m'ar- 
rache ces  soupirs,  c'est  l'impossibilité  où  je  suis  de  faire 
ce  que  vous  desirez.  Mon  pouvoir,  sans  bornes  en  toute 
autre  occasion,  a  dans  celle-ci  des  limites  qui  me  déses- 
pèrent. Ne  croyez  pas  que  ce  soit  mon  amour  intéressé 
qui  me  dicte  ce  refus  ;  je  vous  jure  par  vous-même,  qui 
êtes  ce  que  j'ai  de  plus  cher  et  de  plus  sacré,  que  s'il 
dépendoit  de  moi  de  vous  rendre,  sans  aucune  condition 
ce  que  vous  avez  perdu,  quelque  chose  qu'il  m'en  coûtât, 
vous  seriez  satisfaite.  Le  Génie  prononça  ces  paroles 
d'un  ton  si  pénétré,  que  Néadarné  ne  put  douter  qu'il  ne 
dît  vrai.  Pendant  qu'il  avoit  parlé,  il  avoit  approché  la 
main  de  la  Princesse  de  sa  bouche,  elle  se  l'étoit  senti 
mouiller  de  larmes,  et  ces  témoignages  de  la  sincérité  et 
de  l'amour  du  Génie  l'attendrissant,  elle  soupira,  et  ses 
résolutions  s'affoiblirent.  Ah  Jonquille,  Jonquille  !  lui 
dit-elle,  quand  même  je  croirois  ce  que  vous  me  dites, 
quand  vos  larmes  me  paroitroient  sincères,  qu'importe- 
roit-il  pour  tous  deux?  Pourquoi  vous  obstiner  à  toucher 
un  cœur  déjà  prévenu,  et  au  point,  que  malgré  l'atten- 
drissement que  vous  lui  inspirez,  la  passion  dont  il  est 
rempli,  n'en  est  pas  un  moment  distraite?  Je  crois  pour- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


tant  pouvoir  vous  avouer  sans  crime,  que  sans  cette 
première  flamme,  il  auroit  peut-être  été  touché  de  votre 
ardeur.  Cet  aveu  n'en  entraînera  point  d'autre,  et  dans 
ce  séjour  dangereux,  ma  vertu  n'aura  à  rougir  de  rien. 
Il  y  a  apparence  que  Néadarné  en  disant  ceci,  ne  se  sou- 
venoit  point  de  ce  qui  s'étoit  passé  à  l'Opéra,  ou  qu'elle 
croyoit  que  pourvu  qu'on  évite  la  dernière  occasion,  ce 
n'est  rien  que  tout  le  reste. 

Eh  bien,  Madame,  reprit  le  Génie,  n'en  parlons  plus, 
quoique  mon  amour  ne  doive  pas  être  récompensé,  je 
n'en  veux  pas  moins  vous  prouver  qu'il  est  sincère. 
Peut-être  qu'en  ma  faveur,  le  destin  révoquera  cet  Arrêt 
qui  vous  paroît  si  funeste,  je  n'ose  m'en  flatter.  Mais  j'y 
employerai  tous  mes  soins.  Je  ne  ferai  pas  du  moins  le 
sujet  de  vos  pleurs.  Un  autre  Génie  que  moi,  qui 
m'égale  en  puissance,  et  qui  partage  mes  fonctions,  sera 
choisi,  sans  doute,  pour  remplir  ma  place  auprès  de  vous. 
Vous  vous  sentirez  peut-être,  moins  de  répugnance  pour 
lui,  que  pour  moi.  Ah  Jonquille  !  s'écria  la  Princesse, 
qu'avec  un  autre  que  vous,  ma  guérison  seroit  impos- 
sible. 

Quand  Jonquille  n'auroit  été  que  poli,  auroit-il  pu 
entendre  de  si  douces  paroles  sans  remercier  la  per- 
sonne qui  les  lui  adressoit  ;  aussi  Néadarné,  qui  les  lui 
avoit  dites  sans  penser  que  cela  tireroit  à  conséquence, 
fut  très  étonnée  lorsque  Jonquille  la  pressant  tendrement 
entre  ses  bras,  plus  vif  qu'il  n'avoit  été  respectueux, 
voulut  se  livrer  à  toute  son  ardeur.  Cette  situation  étoit 
d'autant  plus  embarrassante  pour  la  Princesse,  qu'elle 
étoit  dans  cet  instant  extrêmement  touchée,  et  de  la  ten- 
dresse du  Génie,  et  des  sentimens  généreux  qu'il  lui  avoit 
montrés.  Rien  n'est  si  dangereux  pour  les  femmes  qui 
sont  nées  avec  un  coeur  sensible,  que  cet  état  d'attendris- 


L  ECUMOIRE 


sèment  où  Néadarné  se  trouvoit  alors.  Le  malheureux, 
qui  dans  ce  moment  ose  les  presser,  arrache  quelquefois 
autant  de  leur  compassion,  que  leur  amant  obtient  de 
leur  tendresse.  Le  triomphe  n'en  est  pas  si  doux, 
mais  il  s'en  faut  peu  qu'il  ne  soit  le  même.  Qui 
sçait  encore,  si  ce  qu'alors  elles  appellent  pitié, 
n'est  point  amour?  Dans  un  état  aussi  violent,  peu- 
vent-elles connoître  bien  la  nature  du  mouvement 
qui  les  agite  ?  Une  coquette  ne  tomberoit  pas  dans 
cet  inconvénient,  son  ame  n'est  pas  capable  d'une 
si  tendre  impression,  il  n'appartient  qu'à  une  femme 
estimable  d'en  être  susceptible.  Néadarné,  qui  étoit  une 
de  ces  femmes-là,  ne  sçavoit  plus  que  dire  à  Jonquille; 
l'irrésolution  dura  quelque  tems,  mais  la  vertu  revint  et 
le  Génie  sentit  par  la  vive  résistance  de  Néadarné,  qu'en 
vain  il  prétendroit  se  la  rendre  favorable.  Qu'on  est 
embarrassé  avec  une  femme  vertueuse!  c'est  bien  pis 
encore  avec  celles  qui  font  semblant  de  l'être.  Jonquille 
étoit  véritablement  dans  une  situation  digne  de  pitié. 
Néadarné  irritée  contre  lui,  pour  lui  prouver  plus  de 
colère,  s'amusoit  des  fusées  qui  commençoient  à  s'élever 
dans  les  airs,  il  n'osoit  plus  s'approcher  d'elle;  Con- 
combre attentive  à  tout  ce  qui  se  passoit,  invisible  pour 
Néadarné,  s'approcha  du  Génie,  et  après  lui  avoir 
reproché  son  impertinente  timidité,  profite,  lui  dit-elle, 
du  secours  que  je  vais  te  donner.  Achevé  ma  vengeance 
et  tes  plaisirs.  Prends  garde  à  ce  que  je  vais  faire. 

Prenant,  à  ces  mots,  la  figure  d'une  grosse  Araignée, 
elle  se  glissa  sous  la  robe  de  la  Princesse.  Néadarné  ne 
la  sentit  pas  plutôt,  qu'elle  poussa  des  cris  horribles. 
Ah  Seigneur!  dit-elle  à  Jonquille,  je  me  meurs,  une 
Araignée  !  Ah  !  secourez-moi,  délivrez-m'en,  ajouta-t-elle 
à  demi  évanouie.  Jonquille  qui    ne  doutoit  pas  qu'il  n'y 


HISTOIRE    JAPONAISE 


eût  plus  de  sottise  que  de  sentiment  à  ne  pas  profiter  de 
la  bonne  volonté  de  Concombre,  sçachant  le  chemin  que 
l'Araignée  avoit  pris,  la  chercha  où  elle  devoit  être. 
Cette  recherche  ne  put  se  faire  sans  offrir  à  ses  regards, 
des  beautés  plus  parfaites  encore  qu'il  n'avoit  pu  les 
imaginer,  des  beautés  qui  perdroient  tout  à  être  décrites, 
le  fussent-elles  par  l'amour  même  !  Le  plaisir  que  cette 
vue  lui  donnoit,  le  plongea  dans  un  égarement  dont  il 
auroit  eu  tout  à  craindre,  s'il  eût  été  moins  amoureux. 
Ce  léger  retardement  ne  fut  pas  senti  par  la  Princesse, 
qui,  encore  évanouie,  lui  laissoit  tout  le  temsdont  Con- 
combre avoit  besoin  pour  achever  l'infortune  de  Tan- 
zaï.  Déjà  l'enchantement  de  Néadarné  étoit  à  demi  dis- 
sipé, lorsqu'elle  revint  à  elle.  La  peur  qu'elle  avoit  eue 
de  l'Araignée,  n'étoit  rien  auprès  de  celle  qui  la  saisit, 
lorsqu'elle  vit  Jonquille  entre  ses  bras;  il  ne  s'étoit  pas 
préparé  à  un  retour  si  prompt,  et  ce  fut  sans  peine  qu'elle 
se  déroba  à  ses  emportemens.  D'autant  plus  malheu- 
reuse en  cela,  qu'un  instant  plus  tard,  elle  était  désen- 
chantée sans  offenser  sa  vertu,  et  qu'elle  n'eut  pas  un 
assez  grand  usage  du  monde  pour  faire  durer  son  éva- 
nouissement autant  qu'il  auroit  été  nécessaire. 

Ah  traître!  dit-elle  à  Jonquille,  sont-ce  là  les  effets  de 
cette  délicatesse  que  tu  m'avois  tant  vantée  !  la  confu- 
sion du  Génie  ne  lui  laissa  pas  la  force,  ni  de  demander 
pardon  à  Néadarné,  ni  de  la  retenir  lorsqu'elle  voulut 
sortir  du  Bosquet.  Il  ne  fut  pas  plus  prompt  à  résoudre 
s'il  devoit  lui  laisser  le  tems  de  se  calmer,  ou  s'il  devoit 
la  rejoindre;  il  prit  enfin  le  dernier  parti.  Le  feu  duroit 
encore,  et  à  la  lueur  qu'il  répandoit  de  tous  côtés,  il  vit 
Néadarné  peu  loin  du  Bosquet,  appuyée  contre  une 
statue,  et  dans  l'attitude  de  quelqu'un  qui  rêve  triste- 
ment. Il  fut  plus  tôt  à  ses  genoux  qu'elle  ne  l'eût  apperçu, 


L  ECUMOIRE 


et  les  embrassant  d'une  façon  tout  à  la  fois  timide  et 
suppliante;  voici  le  coupable,  dit-il  :  Divine  Princesse, 
votre  courroux  est  juste,  je  mérite  toute  votre  indi- 
gnation. Ah  laissez-moi,  perfide  !  s'écria-t-elle,  laissez- 
moi,  je  ne  dois  plus,  je  ne  veux  plus,  ni  vous  voir,  ni 
vous  entendre!  Oui,  repeta-t-il,  je  suis  coupable,  je 
pourrois  vous  dire,  pour  affoiblir  mon  crime,  qu'à  ma 
place,  personne  n'auroit  pu  s'empêcher  de  l'être,  mais 
je  ne  sens  que  trop  que  ma  justification  seroit  inutile,  et 
qu'il  est  tems  que  je  vous  délivre  d'un  objet  odieux  ;  je 
pars ,  mais  daignez  plaindre  quelquefois  le  sort  de 
l'amant  le  plus  tendre.  Il  vous  auroit  moins  offensée,  s'il 
vous  avoit  aimée  moins  vivement.  En  achevant  ces  pa- 
roles, Jonquille,  en  effet,  disparut.  Néadarné,  enflammée 
de  colère,  ne  voulut  pas  le  retenir,  et  resta  appuyée 
contre  la  statue  ;  elle  croyoit  que  sa  haine  ne  pouvoit  pas 
finir;  mais  voyant  après  une  demi-heure  que  le  Génie 
ne  reparoissoit  pas,  l'inquiétude  commença  à  l'agiter. 
Elle  songea  au  but  de  son  voyage,  et  en  maudissant  la 
nature  du  remède,  elle  n'en  reconnut  pas  moins  la  né- 
cessité. Prince  !  s'écria-t-elle,  cher  époux!  objet  unique 
de  toute  ma  tendresse  !  tu  me  fais  sans  doute,  à  présent 
l'injustice  de  penser,  que  plongée  dans  les  plaisirs  les 
plus  vifs,  infidelle  à  ton  souvenir  et  à  notre  amour,  si 
dans  les  bras  d'un  autre,  je  me  rappelle  ton  idée,  ce 
n'est  que  pour  le  faire  triompher  davantage.  Tu  formes 
peut-être  le  projet  de  me  haïr  toujours,  pendant  que  toi 
seul  me  réduis  dans  l'état  le  plus  affreux  !  ah,  cher 
Prince!  reçois  mes  soupirs,  hélas!  je  n'en  ai  encore 
poussé  que  pour  toi.  Mais,  Jonquille,  ajouta-t-elle  par 
un  retour  sur  elle-même,  Jonquille  ne  paroit  pas.  Etran- 
gère en  ces  lieux,  qu'y  deviendrai-je?  Il  est  coupable, 
mais  l'est-il  tant,  et  dans  l'état  où  je  me  suis  mise  avec 


HISTOIRE    JAPONAISE 


lui,  pouvoit-il  se  contenir?  C'est  ma  peur  que  j'en  dois 
accuser,  peur  si  vive  !  que  malgré  ce  qu'elle  vient  de  me 
causer,  la  première  Araignée  m'en  feroit  peut-être 
encore  faire  autant.  Ah  Jonquille  revenez!  Si  vous  m'ai- 
miez encore,  ne  seroit-ce  pas  assez  pour  vous  retrouver 
que  je  vous  désirasse?  Revenez!  je  vous  pardonne.  A 
des  paroles  si  pressantes,  le  Génie  reparut.  Néadarné, 
en  le  revoyant,  poussa  un  cri  de  surprise;  il  lui  demanda 
encore  pardon  de  ce  qui  s'étoit  passé;  en  personne  noble, 
elle  lui  accorda  sa  grâce,  et  ils  reprirent  tous  deux  le 
chemin  du  Palais,  sans  que  Jonquille  osât  lever  les  yeux 
sur  elle,  ni  qu'elle  daignât  non  plus  le  regarder. 

Bien  des  gens  dans  cette  occasion  ont  donné  plus  de 
tort  à  Néadarné  qu'à  Jonquille,  ils  trouvoient  qu'elle 
avoit  autorisé  l'insolence  du  Génie,  en  le  mettant  à  une 
épreuve  à  laquelle  il  n'y  a  personne  qui  n'eût  succombé. 
Cela  pourroit  cependant  demander  plus  de  réflexion;  et 
avant  de  condamner  Néadarné  si  decisivement,  il  fau- 
drait faire  juger  la  chose  par  une  belle  qui  eût  une  hor- 
reur invincible  pour  les  Araignées,  et  qu'elle  dit  de 
bonne  foi,  si,  en  pareil  cas,  elle  auroit  pris  l'animal,  ou 
si  ayant  son  amant  auprès  d'elle,  au  reste  amant  mal- 
traité, elle  lui  auroit  ordonné  de  le  prendre. 


m- 


CHAPITRE  X 


Qui  prépare  à  de  grandes  choses. 


La  modestie  de  Néadarné  et  la  timidité  de  Jonquille, 
leur  faisoient  jouer  un  bien  pitoyable  personnage, 
d'autant  plus  sot  encore,  qu'il  falloit  que  cela  finît, 
et  que  les  façons  sont  ridicules,  où  elles  ne  servent 
de  rien.  Car,  que  l'on  permette  une  réflexion  toute 
simple  :  ou  elle  vouloit  être  désanchantée;  ou  elle  ne 
le  vouloit  pas?  Si  elle  étoit  contente  de  sa  situa- 
tion, ou  du  moins  qu'elle  la  supportât  patiemment,  à 
propos  de  quoi  chercher  Jonquille,  et  puisqu'elle  l'avoit 
cherché,  pourquoi  ne  terminoit-elle  pas  avec  lui  ?  Mais 
la  délicatesse,  dira-t-on,  vouloit  qu'au  moins  elle  com- 
battît; et  puis,  ce  Jonquille  qu'on  lui  propose  pour  une 
chose  de  cette  nature,  est  un  homme  qu'elle  n'a  jamais 
vu.  Passe  encore  si  c'étoit  quelqu'un  que  l'on  connût 
un  peu;  d'ailleurs,  il  veut  du  sentiment;  c'est  le  cœur 
qu'il  attaque,  et  d'une  affaire  passagère,  il  en  veut  faire 
une  réglée  :  On  ne  peut   pas  s'en  sauver  à  moins,  et 


HISTOIRE    JAPONAISE  "5 


quand  même  on  voudrait  se  rendre,  doit-on  se  rendre 
tout  d'un  coup?  On  peut  n'avancer  rien  de  trop,  quand 
on  dira  que  cette  dernière  idée  n'étoit  pas  celle  qui  occu- 
pent le  moins  Néadarné,  et  cela,  par  des  raisons  qu'on 
trouveroit  ici,  n'étoit  qu'elles  sont  déjà  dans  un  autre 
endroit  de  ce  Livre. 

Jonquille,  qui  devinoit,  à  peu  près  les  mouvemens  qui 
agiloient  la  Princesse,  ennuyé  d'une  si  longue  résis- 
tance, et  ne  doutant  pas,  que  plus  il  lui  marqueroit 
d'empressement,  plus  elle  s'armeroit  de  sévérité,  réso- 
lut de  lui  paroître  moins  amoureux,  et  d'attendre  que  la 
nécessité  inspirât  à  Néadarné  une  résolution  conforme 
au  bien  de  ses  affaires.  Ce  ne  fut  pas  sans  peine  qu'il 
gagna  sur  lui-même  deparoître  indifférent.  Les  nouveaux 
charmes  qu'il  avoit  découverts  à  la  Princesse  dans 
l'aventure  du  Bosquet,  avoient  augmenté  ses  désirs, 
mais  plus  ils  étoient  ardens,  plus  il  crut  que  pour  les 
satisfaire,  il  devoit  les  dissimuler.  Il  connoissoit  le  cœur, 
et  il  étoit  sûr  qu'en  blessant  la  vanité  de  Néadarné,  il 
l'engageroit  à  aller  plus  loin  qu'elle  ne  voudroit.  Sur  ce 
principe,  en  la  ramenant  au  Palais,  il  affecta  de  jetter 
dans  ses  excuses  un  air  de  froideur  qu'un  amant  n'a  pas 
quand  il  se  justifie,  et  en  jurant  à  Néadarné  un  respect 
éternel,  il  mit  dans  ses  protestations  une  sorte  d'ironie 
qui  lui  fit  croire  que  le  Génie  avoit  apparemment  tiouvé 
des  raisons  pour  être  plus  retenu.  Cette  réflexion  lui 
donna  de  l'aigreur,  elle  répondit  au  Génie  avec  séche- 
resse, elle  redoubla  quand  elle  vit  qu'il  ne  s'en  plaignoit 
pas,  et  lui,  sans  témoigner  qu'il  s'en  apperçût,  la  quitta 
après  qu'il  l'eut  reconduite  dans  son  appartement,  et 
sortit  d'un  air  si  détaché,  que  pour  le  coup,  elle  s'aban- 
donna à  son  indignation.  Toute  la  Cour  de  Jonquille, 
qui  étoit  auprès  d'elle,  ne  put  un   moment  la  distraire. 


L  ECUMOIRE 


Quoiqu'elle  eût  été  outrée  contre  le  Génie  de  son  manque 
de  respect,  elle  n'avoit  pas  douté  un  instant  qu'il  n'en 
fût  devenu  plus  amoureux  ;  elle  se  rappelloit  ses  trans- 
ports avant  l'Araignée,  et  en  les  comparant  à  l'insultante 
froideur  dont  après  il  l'avoit  accablée,  les  choses  les 
plus  mortifiantes  lui  passèrent  dans  l'esprit.  Ciel  !  se 
disoit-elle,  être  méprisée  à  ce  point  !  Voir  tant  de  désirs 
s'évanouir,  après  une  occasion  qui  auroit  dû  leur  donner 
tant  de  vivacité  !  quelle  peut  donc  être  la  cause  d'une 
indifférence  si  subite?  Tanzaï  me  louoit  tant!  Seroit-il 
possible  qu'il  ne  s'y  connût  pas,  et  n'est-ce  donc  unique- 
ment qu'à  son  amour,  que  j'ai  dû  ses  éloges?  Mais  que 
m'importe  après  tout  le  dégoût  que  j'inspire  au  Génie? 
Ne  suis-je  pas  trop  heureuse  de  ne  lui  plaire  plus  ?  Sans 
doute,  c'est  l'unique  moyen  de  ne  point  offenser  mon 
époux.  Ah  Moustache!  Moustache!  que  vous  vous 
trompiez,  quand  vous  croyiez  que  ce  Génie  seroit  si 
dangereux  pour  moi,  et  que  votre  secret  me  sera  ici  de 
peu  d'usage! 

Elle  revoit  encore  profondement,  lorsque  Jonquille 
rentra  ;  il  avoit  fait  de  son  côté  des  réflexions  nouvelles  ; 
il  avoit  compris  qu'il  ne  falloit  pas  humilier  long-tems  la 
Princesse,  et  qu'en  lui  laissant  croire  plus  long-tems 
qu'il  étoit  refroidi,  elle  prendroit  de  l'aversion  pour  lui. 
S'il  n'étoit  pas  sûr  d'être  aimé,  il  étoit  certain  du  moins 
de  n'être  pas  haï.  11  falloit  cultiver  ces  heureuses  dispo- 
sitions, et  il  n'étoit  pas  encore  assez  bien  dans  le  cœur 
de  Néadarné  pour  pouvoir  sans  risque  pousser  loin  ce 
manège.  Il  n'appartient  qu'aux  amans  favorisés  d'avoir 
des  façons  méprisantes;  et  d'ailleurs,  il  commençoit  à 
être  sûr  de  sa  conquête  :  il  pouvoit  du  moins  entre- 
prendre tant  qu'il  voudroit,  il  n'ignoroit  pas  qu'après  ce 
qui  s'étoit  passé  entre  eux  deux,  Néadarné  ne  resisteroit 


HISTOIRE    JAPONAISE 


pas  tant,  que  les  libertés  qu'il  avoit  prises  avec  elle,  lui 
ouvriroient  le  chemin  à  de  plus  grandes,  et  qu'une 
femme  enfin  que  l'on  a  mise  une  lois  dans  une  situation 
hazardée,  n'est  presque  plus  en  droit  de  se  fâcher  qu'on 
l'y  remette.  Jonquille  aborda  donc  la  Princesse  avec  un 
air  animé;  elle  ne  s'attendoit  pas  à  lui  trouver  tant  de 
passion,  et  malgré  la  vertu  qui  l'obsédoit  encore,  elle 
ne  fut  pas  fâchée  de  s'être  trompée  dans  ses  conjectures. 
Je  ne  vous  fais  point  d'excuses,  lui  dit-il,  de  vous  avoir 
quittée;  vous  ne  m'en  faites  point  de  reproches.  J'ai 
pensé,  répondit-elle,  que  vous  aviez  vos  raisons  pour  le 
faire.  Ah  que  vous  me  justifiez  aisément,  Madame!  re- 
prit-il. Eh  quoi!  dit-elle,  voudriez-vous  que  je  vous 
trouvasse  coupable  quand  vous  ne  l'êtes  pas?  Cela  seroit 
injuste.  Oui,  je  le  voudrois,  reprit-il;  une  injustice  de 
cette  nature  me  prouveroit  de  la  sensibilité,  et  plus  vous 
me  trouveriez  criminel,  plus  vous  me  rendriez  content. 
Je  ne  croyois  pas,  reprit-elle,  avoir  besoin  de  vous  cher- 
cher des  crimes,  et  si  pour  vous  satisfaire,  il  ne  faut  que 
vous  gronder,  je  n'ai  besoin  que  de  mémoire  pour  le 
faire  long-tems.  A  propos  de  cela,  répondit  Jonquille, 
je  suis  bien  trompé  si  je  ne  me  suis  excusé  plus  que  je 
ne  devois,  ce  n'est  pas  que  je  n'aye  eu  tort,  mais  c'est 
qu'il  étoit  impossible  de  ne  pas  l'avoir,  et  qu'à  mon  sens, 
je  serois  bien  plus  coupable  envers  vous,  si  je  l'avois 
moins  été.  Que  j'aurois  perdu,  Madame,  à  être  respec- 
tueux! continua-t-il,  que  de  grâces!  que  de  charmes! 
non,  il  n'est  rien  qui  vous  égale!  Finissez  vos  éloges, 
dit-elle  en  rougissant,  laissez-moi  oublier,  oubliez  vous- 
même  ce  que  je  ne  puis  vous  pardonner,  tant  que  nous 
nous  en  souviendrons  tous  deux.  Mais,  est-il  bien  vrai, 
reprit  Jonquille,  que  votre  rigueur  subsiste  encore  ?  Si 
je  ne  puis  me  flatter  d'un  sort  plus  doux,  que  vous  me 


218  L  ECUMOIRE 


rendrez  malheureux  !  et  qu'il  vaudroit  bien  mieux  pour 
moi,  si  je  dois  toujours  être  l'objet  de  votre  haine,  igno- 
rer tous  les  attraits  dont  vous  me  défendez  de  parler  ! 
Jamais,  Madame,  je  n'en  perdrai  le  souvenir  ;  toujours 
occupé  d'un  moment  qui  auroit  été  si  doux  pour  moi,  si 
vous  l'aviez  voulu,  en  me  rappellant  les  plaisirs  dont  il 
me  combla,  je  me  plaindrai  sans  cesse  de  ceux  que  votre 
cruauté  m'a  fait  perdre.  Eh  bien,  répondit-elle  en  sou- 
riant, ne  vous  exagérez  point  ce  dont  vous  avez  joui,  et 
ce  qui  vous  a  manqué  ;  vous  n'aurez  plus  rien  à  désirer. 
Je  ne  m'exagère  rien,  Princesse,  répondit  vivement  Jon- 
quille, et  mon  imagination,  sans  doute,  est  bien  loin 
encore  du  bonheur  que  vous  me  pourriez  faire;  au  nom 
des  Dieux,  consentez-y.  Non  assurément,  dit-elle.  Eh 
bien,  continua-t-il,  permettez-moi  d'agir  sans  votre 
consentement.  Ce  seroit  bien  pis,  reprit-elle,  si  cela  arri- 
voit,  vous  ne  me  devriez  point  de  reconnoissance,  et  du 
moins  je  voudrois...  Mais  de  quoi  vais-je  m'inquiéter! 
Il  vaut  mieux  que  vous  ne  me  deviez  rien,  vous  en  serez 
moins  ingrat.  Moi  ingrat!  s'écria-t-il,  ah  Madame!  si 
vous  sçaviez  combien  vos  bontés  redoubleroient  mon 
amour,  vous  ne  balanceriez  pas  un  moment  à  m'en  acca- 
bler. Je  vous  ai  déjà  dit  que  j'aimois  un  autre  que  vous, 
reprit-elle  doucement,  que  voulez-vous  que  je  vous 
donne  ?  Que  tout  ce  que  le  destin  veut  que  vous  me 
donniez,  reprit-il,  me  soit  donné  par  vous,  et  que  je 
n'aye  point  la  honte  de  le  remercier  d'un  bonheur  dont 
je  voudrois  n'avoir  obligation  qu'à  vous  seule.  Eh  bien... 
Nous  verrons,  repartit-elle,  embarrassée,  de  cette  con- 
versation, mais  ne  me  parlez  plus  de  rien,  je  ne  veux, 
ni  ne  dois  rien  prévoir. 

Néadarné,  en  finissant  ces   paroles,   alla  prendre  un 
Luth  qu'elle  vit  dans  le  salon,  et  résolut  de  s'en  occuper, 


HISTOIRE    JAPONAISE 


croyant  avoir  beaucoup  gagné  d'empêcher  Jonquille  de 
lui  parler  davantage.  Jonquille  de  son  côté  se  prépara  à 
l'écouter,  content  de  l'avoir  rassurée  sur  ses  charmes, 
et  sûr  que  ce  n'étoit  pas  peu  d'avoir  pu  l'entretenir  de 
l'affaire  du  Bosquet,  sans  qu'elle  s'en  fût  fâchée.  Néa- 
darné  commença  donc  à  pincer  le  Luth;  mais  si  tendre- 
ment, et  elle  chanta  en  même  tems  avec  tant  de  grâces, 
que  Jonquille,  hors  de  lui-même,  eut  toutes  les  peines 
du  monde  à  contenir  son  ardeur,  et  que  Cormoran 
enchanté  de  la  Princesse,  fut  obligé  d'avouer  que  sa 
Vielle  et  son  Tympanon  étoient  bien  au-dessous  du 
Luth,  quand  cet  instrument  étoit  touché  avec  autant  de 
précision,  de  brillant  et  de  délicatesse. 

Le  souper  vint  interrompre  ces  plaisirs,  et  en  fournir 
d'une  autre  espèce.  Néadarné,  qui  commandoit  en  Sou- 
veraine, voulut  que  Cormoran  se  mît  à  table,  et  le  Génie, 
pour  plaire  à  sa  divinité,  le  permit.  Cormoran  qui  avoit 
beaucoup  d'esprit,  quoiqu'il  l'eût  singulièrement  tourné, 
fut  très-amusant.  Néadarné,  qui  commençoit  à  prendre 
du  goût  pour  cette  espèce  d'esprit,  et  qui  cherchoit  à 
s'étourdir  sur  sa  situation  présente,  lui  répondit  très- 
bien  dans  le  même  genre,  et  Jonquille  prenant  le  même 
ton,  ils  poussèrent  si  loin  le  rafînement  des  expressions, 
et  la  singularité  des  idées,  qu'à  la  moitié  du  repas,  aucun 
d'eux  ne  s'entendoit  plus.  Malgré  l'envie  que  la  Prin- 
cesse avoit  de  prolonger  le  souper,  il  finit  ;  et  après  une 
partie  de  Berland  que  Jonquille  lui  accorda  par  grâce, 
il  la  conduisit  dans  son  appartement  ;  et  en  l'assurant 
d'un  prompt  retour,  il  la  laissa  entre  les  mains  de  ses 
femmes,  à  qui  il  ordonna  d'user  de  diligence,  et  de 
mettre  bientôt  Néadarné  en  état  de  répondre  à  sa 
flamme, 

3§€ 


CHAPITRE  XI 


Distraction  de  la  Princesse. 


Néadarné  frissonna  en  entrant  dans  cette  Chambre 
fatale;  il  n'étoit  plus  question  pour  elle  de  s'éloi- 
gner le  péril,  elle  le  voyoit  prochain,  le  Génie  alloit 
rentrer.  Elle  sentoit  avec  douleur  qu'elle  ne  le  haïssoit 
pas,  et  se  craignoit  d'autant  plus,  qu'elle  écartoit  l'idée 
de  Tanzaï  quand  elle  se  présentoit  avec  trop  d'avantage. 
Quelque  amour  qu'elle  eût  pour  son  époux,  elle  ne 
pouvoit   se   dissimuler  les  grâces  de  Jonquille,  et  sa 


L  ECUMOIRE 


supériorité  en  tous  genres  sur  le  Prince  de  Chéchian. 
Quelquefois,  elle  pensoit  qu'elle  devoit  s'abandonner  à 
sa  situation,  puisque  rien  ne  pouvoit  l'en  sauver,  mais 
la  vertu  reprenant  le  dessus,  lui  faisoit  rejetter  cette 
idée;  souvent  aussi,  elle  s'y  abandonnoit  avec  plaisir. 

Quand  cela  m'arriveroit,  se  disoit-elle,  qui  en  instruira 
mon  époux?  Le  secret  de  Moustache  ne  me  met-il  pas 
à  l'abri  de  ses  soupçons?  Mais,  quand  je  pourrois  lui 
cacher  mon  deshonneur,  puis-je  me  le  dérober,  et  des 
remords  éternels  ne  me  puniront-ils  pas  de  mon  crime? 
De  mon  crime!  ai-je  cherché  à  le  commettre?  N'est-ce 
pas  un  oracle  qui  m'envoye  dans  ces  lieux?  En  proie 
aux  désirs  du  Génie,  n'y  puis-je  pas  être  livrée  sans 
partager  ses  transports;  et  quand  même  je  les  partage- 
rois,  seroit-ce  ma  faute?  Puis-je  répondre  des  mouve- 
mens  de  la  nature,  sa  sensibilité  est-elle  mon  ouvrage? 
Si  l'ame  devoit  être  indépendante  des  sentimens  du  corps, 
pourquoi  n'a-t-on  pas  distingué  leurs  fonctions?  Pour- 
quoi les  ressorts  de  l'un  sont-ils  les  ressorts  de  l'autre? 
Ah  sans  doute  !  Cette  bizarrerie  n'est  pas  de  la  nature, 
et  nous  ne  devons  qu'à  des  préjugés,  ces  distinctions 
frivoles.  Si  elles  étoient  véritablement  en  nous,  soumises 
à  nos  volontés,  dépendantes  d'elles,  elles  ne  nous  domi- 
neroient  pas.  Pourquoi  cette  lumière  qui  nous  fait 
appercevoir  le  bien  ou  le  mal,  n'est-elle  pas  assez  puis- 
sante pour  nous  guider?  Quel  avantage  est-ce  pour  moi 
que  ce  discernement  qu'elle  me  procure,  si  me  laissant 
toujours  en  liberté  de  choisir,  son  impulsion  ne  me 
détermine  pas?  Et  si  ce  choix  est  en  ma  puissance, 
pourquoi  m'oblige-t-on  aux  remords?  Non,  les  Dieux 
ne  sont  pas  assez  injustes  pour  nous  punir  d'un  mal 
qu'ils  pouvoient  nous  empêcher  de  commettre  :  Puis- 
qu'ils sont  les  auteurs  de  la  nature,  ils  connoissent,  sans 


HISTOIRE    JAPONAISE 


doute,  son  pouvoir  ;  c'étoit  à  eux  à  mettre  en  nous  ce 
rayon  divin  ;  cette  force  intérieure  contre  laquelle  nos 
efforts  auroient  été  vains.  Nos  devoirs  alors  se  seroient 
confondus  avec  nos  mouvemens;  cette  tyrannie  salutaire 
nous  auroit  rendu  plus  parfaits,  plus  dignes  d'être  leur 
ouvrage.  Ont-ils  craint  en  nous  éclairant,  que  nous  ne 
fussions  trop  près  d'eux,  ou  ont-ils  voulu  se  réserver  le 
plaisir  barbare  de  nous  demander  compte  des  défauts 
dont  ils  ont  accompagné  notre  existence?  Mais  que  dis- 
je?  malheureuse  !  et  d'où  me  vient  donc  la  répugnance 
que  j'ai  pour  Jonquille?  S'ils  ne  m'avoient  pas  soutenue, 
auroit-il  encore  à  désirer?  L'amour  que  je  me  sens  pour 
Tanzaï,  tout  fort  qu'il  est,  ne  me  jetteroit  pas  dans  un 
si. grand  desordre.  Ah!  les  Dieux  nous  éclairent  plus 
que  nous  ne  croyons  ;  si  nous  étions  attentifs  à  cette 
voix  secrette  qui  nous  parle,  si  nous  ne  la  faisions  pas 
taire,  nos  mouvemens  se  décideroient  tout  d'un  coup  ; 
et  nous  éprouverions  moins  de  combats  dans  notre  ame, 
si  cette  voix  étoit  moins  puissante.  Mais,  après  tout, 
que  m'importe  ce  Génie?  Quand  je  cederois  à  ses  désirs, 
ne  puis-je  pas  toujours,  occupée  de  mon  époux,  ne 
m'entretenir  que  de  sa  tendresse?  Eh!  lame  ne  s'égare- 
t-elle  pas?  Et  malgré  ma  vertu,  n'ai-je  pas  été  dans  ce 
Bosquet,  près  de  succomber?  Voyois-je  Jonquille? 
Pensois-je  à  mon  époux?  Ne  m'étois-je  pas  perdue  moi- 
même?  Qui  me  répondra  que  je  ne  m'égare  plus?  Je 
me  suis  arrachée  au  péril,  mais  quels  efforts  ne  m'en 
a-t-il  pas  coûté?  Le  trouble  de  mon  cœur,  cette  volupté 
qui  s'est  emparée  de  mes  sens,  ces  mouvemens  confus 
ne  me  disent-ils  pas  tout  ce  que  j'ai  à  craindre?  Et  qui 
combats-je  ici?  Le  plus  aimable  des  Génies  !  Ah  !  tâchons 
d'en  perdre  l'idée,  fermons  les  yeux  sur  son  mérite;  que 
seroit-ce  pour  moi  qu'un  plaisir  qui  nie  couteroit  tant  de 


L  ECUMOIRE 


larmes,  et  qu'est-il  auprès  de  cette  satisfaction  si  pure, 
qui  ne  nous  abandonne  jamais  quand  nous  n'avons  rien 
à  nous  reprocher? 

Pendant  que  Néadarné  faisoit  ces  réflexions,  ou  d'au- 
tres semblables,  ses  femmes  l'avoient  deshabillée;  il  ne 
lui  restoit  plus  qu'une  robe  légère  qu'on  alloit  encore  lui 
ôter  pour  la  mettre  au  lit,  lorsqu'elle  ordonna  à  ses 
femmes  de  se  retirer.  On  lui  représenta  respectueuse- 
ment qu'il  falloit  qu'elle  se  couchât,  elle  répondit,  en  se 
jettant  sur  un  canapé,  qu'elle  ne  vouloit  point  se  cou- 
cher, et  témoigna  tant  d'opiniâtreté  sur  cet  article,  qu'à  la 
fin  ses  femmes  se  retirèrent.  Elles  étoient  à  peine  sorties, 
qu'elle  courut  fermer  toutes  les  portes  de  sa  chambre. 
Elle  se  croyoit  bien  en  sûreté  contre  Jonquille,  et  re- 
prenoit  le  chemin  de  son  canapé,  lorsqu'elle  apperçut 
auprès  d'elle,  celui  contre  qui  elle  prenoit  tant  de  pré- 
cautions. Elle  en  fut  d'autant  plus  effrayée,  qu'elle  se 
voyoit  dans  un  état  où  il  lui  seroit  difficile  de  se  défendre 
contre  lui,  et  qu'elle  se  doutoit  bien  qu'en  cas  qu'il  em- 
ployât la  violence,  personne  ne  viendroit  la  secourir.  Eh 
quoi,  Madame,  lui  dit-il,  voyant  qu'elle  s'arrangeoit  sur 
son  canapé,  toujours  des  précautions  contre  moi?  Et 
vous,  lui  répondit-elle,  prétendez-vous  toujours  me  per- 
sécuter? Vous  donnez,  reprit-il,  un  nom  peu  honnête  à 
mes  intentions,  vous  sçavez  que  je  ne  veux  que  vous 
servir,  vous  reconnoissez  mal  mon  zélé.  Ce  zélé,  repli- 
qua-t-elle,  m'est  suspect,  et  vous  m'avez  montré  trop 
d'amour  pour  que  je  n'en  déteste  pas  la  source.  Je  n'ai 
donc  plus  rien  à  vous  dire,  Madame,  répondit-il,  je 
pourrois  vous  répeter  que  pour  vos  intérêts  même, 
vous  devriez  me  montrer  moins  de  rigueur ,  mais 
vous  les  consultez  si  peu ,  que,  sans  doute,  vous  ne 
m'en  croiriez  pas.  Jouissez  donc  du   plaisir  que  vous 


HISTOIRE    JAPONAISE 


donne  votre  sévérité,  et  des  charmes  de  votre  état.  Que 
l'heureux  Tanzaï,  en  vous  retrouvant  si  ridelle,  s'applau- 
disse de  vous  revoir,  et  qu'il  imite  votre  exemple,  si 
jamais  le  bonheur  de  sa  destinée  le  ramené  entre  les 
bras  de  Concombre.  (Ici  la  Princesse  devint  fort  atten- 
tive, et  fronça  un  peu  le  sourcil.)  Je  ne  vous  parle  plus 
de  mon  amour,  continua  Jonquille;  par  une  bizarrerie 
que  je  ne  connois  pas,  plus  je  vous  en  témoigne,  plus 
vous  me  montrez  d'aversion.  Au  riez-vous  mieux  aimé 
qu'usant  du  privilège  de  mon  emploi,  je  vous  eusse 
traitée  comme  une  femme  ordinaire?  Mais  non,  dit  plus 
doucement  la  Princesse.  Ce  sont  donc,  reprit  Jonquille, 
mes  égards  qui  me  perdent  auprès  de  vous,  et  j'aurois 
surmonté  cette  fierté  si  farouche  si  je  l'avois  moins  mé- 
nagée ?  Je  cherche  à  vous  rendre  votre  situation  moins 
pénible  ;  je  crois  qu'il  est  mieux  pour  vous,  puisqu'enfin 
vous  devez  céder,  que  vous  m'apportiez  moins  de  répu- 
gnance, et  ce  procédé,  dont  toute  autre  que  vous  auroit 
sans  doute  été  touchée,  vous  révolte.  Ah  Princesse  ! 
ajouta-t-il  en  s'asseyant  sur  le  canapé,  je  méritois  de 
vous  moins  d'injustice,  et  plus  de  complaisance.  (En  cet 
endroit,  Néadarné  commença  à  rêver.)  J'ose  dire,  que  si 
vous  aviez  pu  être  touchée  de  quelque -chose,  vous 
l'auriez  été  de  mon  amour,  et  que  vous  ne  lui  auriez 
point  opposé  une  si  cruelle  ingratitude;  ce  n'est  pas, 
continua-t-il,  en  posant  doucement  sa  main  sur  la  jambe 
de  la  Princesse,  ce  n'est  pas  que  je  croye  avoir  mérité 
de  vous  aucune  récompense,  mais  vous  vous  lasserez  de 
l'état  auquel  Concombre  vous  a  réduite;  il  ne  me  sera 
plus  permis  de  vous  revoir,  et  le  Génie  dont  je  vous 
parlois  tantôt,  aura  l'avantage  de  vous  rendre  ce  service 
que  vous  aurez  refusé  de  moi.  (Alors  la  Princesse  le 
regarda  assez  long-tems,  rebaissa  les  yeux,  soupira  assez 


226  L  ECUMOIRE 


tristement,  et  Jonquille  s'avança  sur  le  canapé,  et  lui 
prenant  la  main,  poursuvit  ainsi  son  discours):  Si  vous 
me  haïssiez  moins ,  vous  ne  vous  verriez  pas  sans  hor- 
reur obligée  de  recourir  aux  soins  d'un  autre,  qui  moins 
sensible  que  moi,  vous  fera  peut-être  regretter  d'avoir 
rejette  les  miens.  Je  ne  me  souhaite  pas  même  cette 
consolation,  je  ne  pourrois  l'avoir  qu'à  vos  dépens,  et 
j'aime  mieux  en  être  privé  à  jamais.  A  ce  discours  si 
tendre,  Néadarné  serra  la  main  de  Jonquille,  qui  tenoit 
la  sienne,  et  le  Génie  avançant  à  diverses  reprises  celle 
qu'il  avoit  d'abord  posée  sur  la  jambe  de  la  Princesse, 
en  fit  usage  assez  indiscrètement  pour  qu'elle  s'en  fût 
offensée,  si  elle  n'avoit  été  plongée  en  cet  instant  dans 
la  plus  profonde  rêverie.  Ah  Princesse,  dit-il  d'une  voix 
entre-coupée,  qu'il  me  seroit  doux  de  vous  voir  répondre 
à  ma  flamme  !  Mes  sentimens  sont  dignes  d'une  aussi 
grande  félicité  ;  mais  cette  bouche  si  charmante,  ajouta- 
t-il  en  la  baisant  avec  ardeur,  et  vos  yeux,  sont  égale- 
ment muets.  J'aurois  tort  de  presser  une  réponse,  elle 
ne  me  seroit  pas  aussi  favorable  que  votre  silence. 

Il  n'a  tenu  qu'au  Lecteur  de  remarquer  qu'à  mesure 
que  Jonquille  parloit,  il  s'avançoit  sur  le  siège  de  Néa- 
darné, si  bien,  et  avec  si  peu  de  ménagement,  qu'il  en 
étoit  enfin  venu  au  point  de  le  partager  avec  elle,  et  qu'il 
avoit  profité  de  sa  distraction  pour  prendre  les  plus 
grandes  libertés.  Elle  sortit  enfin  de  son  assoupissement 
à  la  dernière,  mais  le  Génie  avoit  si  bien  pris  ses  me- 
sures que  quelques  fussent  le  efforts  de  Néadarné,  ils 
ne  lui  servirent  à  rien.  A  peine  se  fut-elle  apperçue  qu'il 
étoit  inutile  de  combattre,  qu'elle  pria  Jonquille  dans 
les  termes  les  plus  supplians  de  ne  pas  pousser  plus 
loin  ses  entreprises  ;  mais  le  Génie,  aussi  distrait  en  ce 
moment  qu'elle  l'avoit  été  elle-même,  ne  répondit  à  ses 


HISTOIRE    JAPONAISE 


prières  que  par  de  plus  grands  efforts  :  Elle  recom- 
mença sa  résistance,  mais  elle  éprouva  pour  lors  que  si 
la  vertu  peut  toujours  combattre,  elle  n'est  pas  toujours 
sûre  de  vaincre.  Les  obstacles  que  le  Génie  opposoit  à 
sa  suite,  et  ses  transports,  excitèrent  enfin  sa  fureur. 
Barbare,  s'écria-t-elle,  ah  traî...!  Le  cris  les  plus  dou- 
loureux l'interrompirent,  et  par  la  peine  qu'elle  eut  à 
être  desenchantée,  il  ne  tint  qu'à  elle  de  juger  de  la 
force  de  l'enchantement. 

L'affront  qu'elle  essuyoit,  et  sa  résistance  l'avoient 
accablée  de  douleur  et  de  fatigue,  et  la  firent  tomber 
dans  une  espèce  d'anéantissement  qui  lui  ôtoit  la  force 
de  faire  éprouver  au  Génie  la  violence  de  son  courroux, 
et  lui  déroba  en  même  tems,  le  désagrément  d'être  té- 
moin de  ses  transports.  Jonquille!  le  victorieux  Jon- 
quille! loin  de  la  secourir,  goûtoit  à  loisir  les  charmes 
de  son  triomphe. 

Cette  beauté  si  fiere  qu'il  adoroit,  étoit  enfin  devenue 
la  proie  de  ses  désirs,  il  attachoit  sur  elle  des  regards 
enflammés,  il  l'accabloit  des  plus  tendres  caresses,  et 
lui  demandant  pardon  dans  les  termes  les  plus  passion- 
nés, il  alloit  sans  doute  lui  faire  de  nouvelles  insultes, 
lorsqu'un  profond  soupir  lui  annonça  que  Néadarné 
reprenoit  ses  sens.  Il  crut  qu'il  seroit  plus  décent  que 
la  Princesse  en  ouvrant  les  yeux,  le  vît  à  ses  genoux  ;  il 
s'y  jetta  en  l'admirant.  Le  désordre  dans  lequel  il  l'avoit 
mise,  larendoit  encore  pluscharmante;  des  pleurs  cou- 
loient  de  ses  beaux  yeux  à  demi-fermés,  elle  les  ouvrit 
enfin.  La  situation  où  elle  se  retrouva,  augmenta  ses 
larmes,  et  donna  de  nouvelles  forces  à  son  indignation  ; 
elle  se  releva  avec  fureur,  et  courant  aux  portes  pour 
sortir,  son  désespoir  redoubla  quand  elle  connut  qu'il  ne 
dépendoit  pas  d'elle  de  fuir  ce  Génie  qu'elle  abhorroit. 


2?8  LÉCUMOIRE 


Ah  monstre  !  s'écria-t-elle,  monstre  indigne  du  jour  ! 
ose-tu  t'offrir  encore  à  mes  regards  ?  Ose-tu  me  re- 
tenir ?...  Pour  bien  exprimer  la  colère  de  la  Princesse, 
et  rapporter  ici  tout  ce  qu'elle  dit  à  Jonquille,  il  faudroit 
s'être  trouvé  dans  la  même  situation  :  On  laisse  donc 
aux  Lecteurs  femelles  cet  endroit  à  remplir.  Néa- 
darné,  à  force  de  quereller  le  Génie,  s'épuisa;  il  l'avoit 
prévu,  et  dans  une  contenance  hypocrite,  il  attendoit 
qu'elle  finît.  Eh  bien,  Madame,  lui  dit-il,  quand  il  vit 
qu'elle  ne  parloit  plus,  me  voudrez-vous  toujours  punir 
de  mon  zélé,  et  vous  opposerez-vous  sans  cesse  à  ses 
effets  ?  Est-il  dit  que  vous  ne  voudrez  jamais  consentir 
à  ce  desenchantement  qui  vous  est  si  nécessaire  !  Ah 
traître  !  s'écria-t-elle,  plût  aux  Dieux  que  je  fusse  encore 
à  le  souhaiter  !  Si  vous  n'avez  que  cette  raison  pour  me 
haïr,  reprit-il,  vous  pouvez  m'honorer  d'un  sentiment 
moins  rigoureux  :  Quelque  chose  que  vous  ayez  imagi- 
née, que  vous  ayez  même  éprouvée,  vous  êtes  telle  que 
vous  étiez,  et  sans  un  consentement  formel  de  votre  part, 
vous  ne  pouvez  sortir  de  votre  état.  Je  ne  vous  l'ai  pas 
dit  d'abord,  parce  que  je  ne  voulois  devoir  qu'à  vous 
seule,  le  plaisir  de  vous  voir  volontairement  entre  mes 
bras.  Peut-être  ne  m'en  croyez-vous  point ,  et  qu'irritée 
contre  moi,  comme  vous  l'êtes,  vous  vous  reprochez 
même  de  m'entendre  ;  mais  il  vous  est  aisé  de  vous  con- 
vaincre par  vous-même  que  ce  que  j'avance  n'est  point 
faux.  Je  ne  prétends,  au  reste,  vous  assujettir  à  rien  ; 
maîtresse  de  rester,  ou  de  partir,  si  je  vous  rends  grâces 
de  l'un,  vous  ne  me  verrez  point  fâché  de  l'autre. 

Pendant  que  le  Génie  parloit,  Néadarné  on  ne  sçait 
comment,  reconnut  qu'en  effet,  son  desenchantement 
n'étoit  point  réel  ;  elle  ne  pouvoit  en  accuser  le  secret  de 
Moustache,  puisqu'elle  n'avoit  point  prononcé  les  trois 


HISTOIRE    JAPONAISE  229 

paroles  qui  le  composoient,  et  elle  retomba  dans  une 
nouvelle  perplexité,  quand  elle  ne  put  plus  douter  de  la 
nécessité  de  permettre  tout  à  Jonquille,  ou  d'être  hors 
d'état  pour  toujours  d'accorder  quelque  chose  au  Prince. 
Enfin,  Madame,  reprit  le  Génie,  la  nuit  se  passe,  et  vous 
ne  décidez  rien.  Elle  alloit  lui  répondre,  lorsqu'un  Génie 
de  la  Cour  de  Jonquille  parut  dans  la  Chambre.  Sei- 
gneur, lui  dit-il,  daigne  ta  clémence  me  pardonner,  si  je 
viens  troubler  ton  repos,  mais  deux  Dames  que  la  Prin- 
cesse seule  égale  en  beauté,  viennent  d'arriver  en  ces 
lieux,  elles  implorent  ton  secours  avec  tant  de  vivacité, 
et  leurs  maux  exigent  des  remèdes  si  prompts,  que  j'ai 
crû  devoir  t'avertir  des  plaisirs  qui  t'attendent. 

C'en  est  assez,  Topaze,  dit  le  Génie,  sortez  ;  et  vous, 
Princesse,  dit-il  à  Néadarné,  vôlerai-je  à  ces  infortunées, 
ou  fixez-vous  mes  pas  auprès  de  vous?  C'est  à  vous  de 
vous  décider,  et  à  seconder  le  penchant  qui  m'attache  à 
vos  charmes.  Topaze  va  peut-être  revenir,  dit-elle.  Cette 
crainte  est-elle,  demanda-t-il,  la  seule  qui  vous  occupe? 
Elle  sourit.  Jonquille,  content  de  cet  aveu,  l'enleva,  la 
porta  dans  ce  même  lit  où  elle  croyoit  qu'elle  n'entreroit 
jamais,  et  dans  l'instant,  la  vertu  et  le  scrupule  bannis 
tous  deux  d'auprès  d'elle,  cédèrent  en  soupirant  leur 
place  aux  plaisirs. 


JG 


CHAPITRE  XII 


Qui  apprendra  aux  Prudes  qu'il  est  des  occasions 
dangereuses. 


S'il  est  flatteur  de  triompher  d'une  beauté  sévère,  il 
faut  avouer  aussi  qu'il  en  coûte  bien  pour  en  venir 
là.  Une  chose  qui  doit  surprendre,  c'est  que  depuis  que 
les  femmes  sçavent  qu'il  faut  céder,  elles  n'ayent  point 
encore  jugé  à  propos  de  retrancher  les  façons.  Il  y  a  à 
la  vérité  de  certains  fats  dans  le  monde  qui  soutiennent 
qu'on  ne  leur  a  jamais  opposé  de  résistance,  mais  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  qu'ils  mentent.  Souvent  ils  se  vantent 
d'avoir  obtenu  des  faveurs,  où  on  les  a  accablé  de  mé- 
pris; heureusement  pour  les  femmes,  cela  ne  tire  pas  à 
conséquence  et  les  honnêtes  gens  n'en  ont  pas  moins  à 
soupirer  :  quelque  jour  peut-être  elles  penseront  mieux, 
ou  plus  mal;  je  dis  plus  mal,  car  Jonquille  auroit  eu 
moins  de  plaisir,  si  Néadarné  avoit  été  moins  farouche. 

Il  étoit  parvenu,  ainsi  qu'à  présent  tout  le  monde  le 
sçait,à  la  tenir  de  son  aveu.  Toute  autre  que  la  Princesse 


HISTOIRE    JAPONAISE 


n'auroit  pas  révoqué  son  consentement,  mais  elle  étoit 
douée  d'une  vertu  qui  ne  finissoit  pas  sur  ses  bien- 
séances, et  à  qui  les  sottes  délicatesses  de  Jonquille  en 
faisoit  sans  cesse  imaginer  de  nouvelles.  Quoi  qu'on  en 
dise,  ce  Génie  étoit  moins  adroit  qu'on  ne  nous  l'a  peint. 
Passe  qu'il  demandât  à  Néadarné  la  permission  de  la 
porter  dans  son  lit.  Une  chose  de  cette  nature  vaut  au 
moins  une  politesse,  encore  est-il  des  occurences  où  il 
est  plus  poli  et  plus  sûr  de  ne  rien  dire.  La  vertu  n'est 
jamais  plus  cérémonieuse  que  quand  on  lui  laisse  le 
tems  de  l'être,  et  il  n'est  pas  décent  d'obliger  une  belle 
à  refuser  ce  qu'elle  laisseroit  prendre,  si  on  s'avisoit  de 
cette  voie.  Jonquille,  quoique  fort  amoureux,  pria  la 
Princesse  de  lui  permettre  d'approcher  d'elle,  et  la  Prin- 
cesse sur  le  champ  ne  manqua  pas  de  le  prier  de  n'en 
rien  faire  ;  il  se  révolta  à  ce  refus  injuste,  et  s'avisant 
enfin  de  ses  bévues,  il  approcha  malgré  elle,  et  par  ce 
coup  d'autorité,  lui  en  imposa  si  bien,  qu'elle  n'osa  plus 
rien  dire.  Il  se  hazarda  alors  à  lui  donner  de  ces  noms 
tendres  en  usage  parmi  les  gens  qui  sont  parfaitement 
bien  ensemble.  Si  elle  ne  les  lui  rendit  point,  du  moins 
ne  s'offensa-t-elle  pas  qu'il  les  lui  donnât.  De  là,  en 
homme  qui  connoît  le  prix  de  gradations,  il  la  prit  dans 
ses  bras,  l'y  serra  voluptueusement,  et  par  des  caresses 
faites  à  propos,  lui  donna  insensiblement  une  idée  assez 
vive  du  plaisir,  pour  qu'elle  ne  pût  plus  s'occuper 
d'autre  chose.  L'amoureux  Jonquille,  enfin  payé  de  sa 
délicatesse,  reçut  autant  qu'il  donnoit,  et  vit  sa  Prin- 
cesse ennyvrée  de  volupté,  se  prêter  de  bonne  grâce 
aux  soins  qu'il  prenoit  pour  son  desenchantement.  Il 
craignoit  encore  un  retour  fâcheux,  et  pour  le  prévenir, 
il  crut  ne  devoir  pas  laisser  à  la  Princesse  le  tems  de  la 
réflexion,  et  s'épargner  les  intervalles.  Cette  ruse  fit  son 


L  ECUMOIRE 


effet,  et  une  fantaisie  de  Néadarné  en  rendit  le  succès 
entier  :  elle  alla  s'imaginer  que  Jonquille  ressembloit  à 
Tanzaï,  et  en  s'étonnant  fort  en  elle-même  que  cette 
ressemblance  ne  l'eut  pas  frappée  plutôt,  elle  se  livra  à 
son  erreur,  et  par  amour  poui  le  Prince ,  ne  laissa  rien 
à  désirer  à  l'ardeur  du  Génie.  Propos  charmans,  ca- 
resses tendres ,  soupirs  enflammés,  transports  volup- 
tueux, abandon  de  soi-même,  rien  ne  lui  manqua.  Tout 
grand  Enchanteur  qu'il  étoit,  il  fallut,  après  avoir  fasciné 
les  yeux  de  la  Princesse ,  un  tems  considérable,  qu'il 
laissât  reposer  le  charme.  Néadarné  sentit  tout  ce  qu'elle 
perdoit  au  retour  de  sa  raison ,  il  lui  vint  des  idées 
tristes;  son  descenchantement  ne  l'occupoit  plus,  elle 
voyoit  alors  que  telle  étoit  la  volonté  des  Dieux  qu'il  fût 
l'ouvrage  de  Jonquille,  c'étoit  une  chose  faite,  elle  y 
étoit  totalement  résignée.  Elle  cessa  de  se  faire  des  re- 
proches sur  son  infidélité,  et  trouva  d'aussi  bonnes  rai- 
sons pour  l'autoriser,  qu'elle  en  avoit  eues  pour  s'en 
défendre.  Après  tout,  avoit  elle  cessé  d'adorer  le  Prince, 
et  n'étoit-ce  pas  l'ouvrage  de  la  passion  la  plus  forte, 
que  de  lui  avoir  fait  ressembler  Jonquille  ?  Ce  qui  l'in- 
quiéta le  plus,  fut  l'incertitude  où  elle  étoit  sur  le  secret 
de  Moustache.  Pouvoit-elle  jamais  avoir  une  plus  belle 
occasion  de  l'éprouver?  déterminée  à  sçavoir  absolu- 
ment ce  qui  en  étoit,  elle  voulut  prononcer  les  paroles 
mystérieuses;  elle  les  avoit  oubliées,  et  Jonquille  avoit 
tellement  brouillé  ses  idées,  qu'elle  crut  pendant  long- 
tems  qu'elle  ne  s'en  ressouviendroit  jamais.  Il  n'y  avoit 
pas  d'apparence  d'aller  chercher  le  papier  sur  lequel 
elles  étoient  écrites  :  qu'en  auroit  pensé  Jonquille  ?  Il 
n'auroit  pas  manqué  de  voir  ce  que  c'étoit,  et  si  elle 
l'avoit  perdu  tout-à-fait,  le  moyen  de  reparoître  auprès 
de  Tanzaï  ?  Pendant  qu'elle  étoit  dans  cet  embarras, 


HISTOIRE    JAPONAISE 


Jonquille  prêt  à  recommencer  le  charme,  vint  de  nouveau 
la  presser  et  l'interdire.  Elle  se  souvint  heureusement 
qu'on  avoit  mis  ses  poches  sous  le  chevet.  En  se  détour- 
nant avec  adresse,  elle  prit  son  secret,  et  s'en  servit  si 
à  propos,  que  Jonquille  crut  la  Princesse  plus  enchantée 
que  jamais,  s'en  plaignit,  et  la  remercia.  Il  ne  manqua 
pas  d'attribuer  à  Concombre  une  chose  si  peu  ordi- 
naire, et  plus  il  la  soupçonna  de  vouloir  rendre  éternel 
le  malheur  de  la  Princesse,  plus  il  s'empressa  d'y  remé- 
dier. Néadarné,  qui,  quoi  que  le  Génie  eût  dit  de  sa 
sensibilité,  n'avoit  pas  compté  sur  un  si  grand  zélé  de  sa 
part,  ne  sçavoit  comment  y  répondre.  S'en  plaindre, 
c'étoit  témoigner  une  trop  grande  ingratitude  ;  le  laisser 
éclater  davantage,  n'étoit-ce  pas  manquer  trop  à  Tanzaï. 
Il  étoit  singulier  qu'elle  fît  cette  dernière  réflexion,  mais 
les  femmes  sont  délicates  ;  et  Néadarné,  qui  croyoit  avoir 
fait  assez  pour  le  Prince,  se  reprochoit  ce  qu'elle  don- 
noit  de  plus  ;  elle  alloit  prier  le  Génie  de  mettre  des 
bornes  à  sa  générosité,  lorsqu'une  seconde  réflexion  (on 
ne  finit  pas  d'en  faire  quand  une  fois  on  a  commencé) 
la  détermina  autrement.  Elle  ne  pouvait  plus  douter  que 
le  secret  de  Moustache  ne  fût  bon,  mais  cette  Fée  lui 
avoit  dit  qu'il  pouvoit  se  répeter  autant  de  fois  qu'on  le 
vouloit,  et  si  cela  n'étoit  pas,  et  qu'elle  s'en  lût  servie 
trop  précipitamment,  quelle  ne  seroit  pas  la  fureur  de 
Tanzai!  Il  fallut  donc,  pour  ne  plus  douter  de  la  bonne 
foi  de  Moustache,  entendre  ce  que  Jonquille  en  diroit. 
Pour  le  coup,  elle  eut  lieu  d'être  contente.  Le  Génie 
parla  si  avantageusement  du  nouvel  embarras  où  il  étoit, 
que  de  peur  qu'il  n'en  soupçonnât  la  cause,  elle  le  félicita 
de  ce  miracle,  et  le  rejetta  entièrement  sur  lui.  Quelque 
flateur  que  fut  ce  propos ,  il  s'en  défendit  avec  toute  la 
modestie  possible,  et  s'obstina  à  n'en  donner  l'honneur 


2^4  L  ÉCUMOIRE 


qu'à  elle  seule.  Un  combat  aussi  poli  ne  pouvoit  pas 
finir  promptement,et  quelque  civile  que  fut  la  Princesse, 
Jonquille  s'opiniâtra  avec  tant  de  fureur,  qu'elle  fut 
obligée  de  prendre  tout  sur  elle.  La  nuit  cependant  s'a- 
vançoit,  et  la  Princesse  qui  avoit  suffisament  essayé  son 
secret,  et  qui  n'avoit  plus  rien  à  désirer  pour  elle-même, 
se  crut  obligée  de  penser  à  Cormoran  ;  elle  ne  sçavoit 
comment  s'y  prendre  pour  le  délivrer.  Jonquille  ne  lui 
paroissoit  pas  d'humeur  à  s'assoupir  si-tôt,  et  il  lui  pa- 
roissoit  impossible  de  se  servir  de  la  Pantoufle  tant  qu'il 
seroit  éveillé. 

Seigneur  !  lui  dit-elle,  dans  quatre  heures  je  pars,  je 
voudrois  bien  pouvoir  donner  au  sommeil  le  reste  de 
la  nuit,  j'ose  attendre  de  votre  complaisance...  Plutôt 
vous  partirez,  répondit-il,  moins  vous  devez  l'attendre 
de  moi  cette  complaisance  que  vous  me  demandez;  je  ne 
mériterois  pas  le  bonheur  de  vous  posséder,  si  je  le  né- 
gligeois  à  ce  point  ;  je  veux  vous  prouver  que  j'en  suis 
digne.  Si  vous  me  promettiez  pourtant  que  je  pourrai 
vous  revoir...  Moi,  interrompit-elle  promptement,  ah 
Seigneur  !  vous  ne  l'espérez  point!  et  je  ne  conçois  pas 
comment  vous  osez  me  faire  une  semblable  proposition. 
J'ai  cru,  répondit-il,  que  sans  manquer  au  respect,  je 
pouvois  vous  la  faire,  et  que  nous  avions  été  assez  bien 
ensemble  ici,  pour  que  vous  me  regardassiez  au  moins 
comme  connoissance.  Et  c'est  précisément,  Seigneur, 
par  cette  raison  même,  que,  de  toutes  les  personnes  de  la 
terre,  vous  êtes  celle  que  je  dois  éviter  le  plus  :  l'Amour 
que  je  ressens  pour  Tanzaï,  et  mon  devoir,  ne  me 
permettent  pas  même  de  penser  à  vous.  Jusques  ici,  je 
ne  suis  point  criminelle  ;  les  Dieux  en  m'ordonnant  de 
venir  vous  chercher,  ont  pris  ma  faute  sur  eux,  mais  je 
mériterois  leur  colère,  et  le  mépris  démon  époux,  si  je 


HISTOIRE    JAPONAISE  235 


me  rappellois  jamais  votre  idée  pour  la  chérir.  Quand  je 
vous  ai  demandé  cette  permission,  Princesse,  reprit- 
il,  c'est  parce  que  jusques  au  bout,  je  voulais  vous  devoir 
tous  mes  plaisirs.  Si  vous  connoissiez  bien  ma  puissance, 
vous  ne  douteriez  pas  que  malgré  tous  vos  refus,  je  ne 
pusse  vous  voir  quand  je  le  voudrois,  et  obtenir  même 
de  votre  tendresse,  toutes  les  faveurs  que  vous  réservez 
à  Tanzaï.  Maître  de  prendre  sa  figure,  c'est  sous  ses 
traits  que  vous  me  verrez,  et  vous  ne  sçaurez  jamais  si 
c'est  à  lui,  ou  à  moi  que  vous  livrerez  votre  cœur.  Ah 
grands  Dieux  !  quel  supplice  !  s'écria  la  Princesse. 

Elle  se  seroit  sans  doute  affligée  beaucoup,  si  le  Génie 
la  voyant  dans  de  si  tristes  dispositions,  ne  se  fût  crû 
dans  l'obligation  de  les  dissiper.  Néadarné  lassée  de  ses 
transports  auroit  bien  voulu  les  éviter,  mais  comme  elle 
avoit  été  la  victime  de  son  amour  pour  Tanzaï,  il  fallut 
encore  qu'elle  le  fût  de  ses  égards  pour  Moustache.  Il 
étoit  nécessaire  de  provoquer  le  Génie  au  sommeil,  et 
sans  cela,  elle  ne  pouvoit  délivrer  Cormoran.  Ce  fut  par 
la  même  raison  qu'elle  se  servit  encore  de  son  secret, 
une  victoire  aisée  auroit  moins  coûté  à  Jonquille,  et  il 
falloit  amener  la  Pantoufle  ;  le  tems  de  l'employer  arriva 
enfin.  Le  Génie,  malgré  lui,  et  en  disant  à  Néadarné  les 
choses  du  monde  les  plus  tendres,  sentit  ses  yeux  se 
fermer;  elle,  lui  faisant  dans  l'instant  sentir  la  Pantoufle, 
le  plongea  dans  le  sommeil  le  plus  profond  ;  et  sortant 
brusquement  du  lit,  s'habilla  avec  la  dernière  prompti- 
tude. Elle  y  mettoit  tant  d'application,  qu'elle  ne  s'ap- 
perçut  pas  d'abord  que  les  habits  dont  elle  se  couvroit 
n'étoient  pas  ceux  qu'elle  avoit  apportés  dans  l'Isle. 
L'amoureux  Génie  qui  avoit  voulu  que  Néadarné  em- 
portât avec  elle  des  marques  de  sa  magnificence,  n'avoit 
rien  oublié  pour  rendre  superbes,  et  dignes  de  la  beauté 


2^6  l  ÉCUMOIRE 


qu'il  en  paroit,  ceux  dont  Néadarné  se  couvrit  malgré 
elle.  Sa  répugnance  à  cet  égard  pouvoit  avoir  plus  d'une 
cause  :  elle  ne  pouvoit  plus  avec  ces  habits  dire  au 
Prince  qu'elle  avoit  rêvé,  et  n'imaginoit  rien  pour  le 
tromper  là-dessus.  Malgré  l'inquiétude  dans  laquelle  ces 
nouveaux  vêtemens  la  plongeoient,  elle  ne  put  refuser  à 
Jonquille,  l'estime  que  méritoient  ses  procédés.  Elle 
s'approcha  du  lit  où  il  dormoit  si  profondément.  Elle  le 
considéra  long-tems,  sa  beauté  l'émût.  Adieu,  lui  dit- 
elle  en  soupirant,  adieu,  aimable  Génie,  puissent  tes 
jours  éternels  couler  dans  les  plaisirs  !  puisse-tu  perdre 
à  jamais  le  souvenir  de  la  triste  Néadarné  !  puisse-t-elle 
elle-même  t'oublier!  elle  se  seroit  cru  trop  heureuse  de 
pouvoir  répondre  à  ton  ardeur,  et  tu  ne  l'aurois  pas  pré- 
venue, si  son  cœur  et  sa  main  a  voient  été  à  elle.  Adieu, 
elle  ne  peut  rien  pour  ta  félicité,  daigne  ne  jamais  trou- 
bler son  repos!  En  achevant  ces  paroles,  elle  le  baisa 
doucement  au  front,  et  s'arracha  d'auprès  de  lui  avec 
une  peine  dont  elle  sentit  murmurer  sa  vertu. 


CHAPITRE  XIII 


Où  le  Lecteur  lira  des  choses  qu  il  prévoit  depuis  long-tems. 


La  Princesse,  armée  de  la  Pantoufle,  traversa,  sans 
être  vue,  tous  les  appartemens  du  Palais.  Le  Soleil 
étoit  déjà  levé;  elle  craignit  comme  elle  n'avoit  pas  pu 
avertir  Cormoran  de  son  dessein,  qu'elle  ne  mit  beau- 
coup de  tems  à  le  chercher,  et  que  le  Génie  en  s'éveil- 
lant,  ne  dérangeât  toutes  ses  mesures  :  Heureusement, 
elle  n'alla  pas  loin.  Cormoran  que  ses  malheurs  ren- 
doient  inquiet,  loin  de  s'abandonner  au  sommeil,  revoit 
tristement  sur  la  terrasse  :  Elle  se  découvrit  à  lui.  Ne 
perdons  point  de  tems,  Seigneur,  lui  dit-elle,  sortez  de 
votre  esclavage,  et  venez  dans  les  bras  d'une  Fée  qui 
vous  adore,  vous  dédommager  de  vos  peines.  Ah  Prin- 
cesse! s'écria  Cormoran,  seroit-il  possible  que  Mous- 
tache pensât  encore  à  moi?  N'en  doutez  pas,  Prince, 
répondit-elle:  Oui,  son  cœur  prévenu  pour  vous  de  la 
passion  la  plus  vive,  souffre  autant  éloigné  de  vous,  que 
vous  souffrez  absent  d'elle.  Est-elle  toujours  Taupe?  de- 


238  LECUMOIRE 


manda-t-il  :  Que  j'ai  craint  que  le  barbare  Jonquille  ne 
l'eût  en  sa  puissance!  Echappée  tous  deux  à  son  cour- 
roux, repliqua-t-elle,  venez  jouir  d'un  sort  plus  heureux, 
et  lui  rendre  cette  figure  charmante  qui  vous  inspiroit 
tant  d'ardeur.  Mais,  avez-vous  encore  la  Pantoufle  de 
la  Fée?  Oui,  reprit  Cormoran,  mais  il  ne  m'a  pas  été 
possible,  depuis  dix  ans  que  je  la  possède,  de  la  re- 
garder une  seule  fois  ;  occupé  sans  relâche  à  faire  la  cul- 
bute, ou  à  travailler  aux  plaisirs  du  Génie,  ou  je  n'ai  pas 
eu  le  tems  de  la  baiser,  ou  je  n'ai  osé  le  faire,  de  peur 
que  le  Génie,  me  sçachant  possesseur  de  ce  trésor,  ne 
me  le  ravît  encore.  En  connoissez-vous  la  vertu  ?  de- 
manda Néadarné.  Non,  reprit-il,  et  quelle  est-elle?  De 
vous  rendre  invisible.  Ah!  que  ne  l'ai-je  sçu  plutôt! 
s'écria-t-il,  que  cette  connoissance  m'auroit  épargné  de 
tourmens  !  Peut-être  aussi,  dit-elle,  que  plutôt,  elle  ne 
vous  auroit  servi  à  rien.  L'intention  des  Dieux  étoit  sans 
doute  que  vous  fussiez  malheureux  dix  ans,  et  avant  le 
tems  marqué  par  leur  clémence,  vous  n'auriez  fait  que 
de  vains  efforts  pour  votre  liberté  :  Mais,  finissons  ces 
discours,  craignez  encore  la  colère  du  Génie,  vous  êtes 
perdu  s'il  s'éveille,  prenez  votre  Pantoufle,  et  suivez- 
moi.  Ce  n'est  donc  pas  lui  qui  finit  mes  peines?  demanda- 
t-il  :  Non,  reprit  la  Princesse,  en  vain  je  l'ai  conjuré  de 
m'accorder  votre  grâce.  Du  moins,  dit-il,  êtes-vous 
guérie?  Paix,  répondit-elle,  que  dans  l'endroit  où  je  vais 
vous  conduire,  aucune  indiscrétion  ne  vous  échappe,  et 
s'il  en  est  besoin,  soutenez  que  je  n'ai  vu  le  Génie  qu'une 
minute,  et  encore  devant  vous;  autrement,  vous  me  per- 
driez; vous  sçaurez  un  jour  les  raisons  qui  doivent  vous 
forcer  au  silence  sur  cet  article,  ou  à  appuyer  mes  dis- 
cours. Ne  craignez  rien,  Princesse,  dit-il,  je  vous  jure 
une  fidélité  inviolable. 


HISTOIRE    JAPONAISE  209 

Alors  il  tira  la  Pantoufle  de  sa  poche,  et  suivant  la 
Princesse,  il  passèrent  devant  les  Gardes  de  Jonquille 
sans  qu'aucun  d'eux  les  apperçut;  ils  parvinrent  au  Port 
sans  rencontrer  plus  d'obstacles  que  dans  le  Palais,  pri- 
rent une  des  barques  de  Jonquille,  et  quittèrent  l'Isle, 
non  sans  que  Néadarné  ne  regardât  souvent,  et  avec  un 
peu  de  tristesse,  l'endroit  du  Palais  où  elle  avoit  laissé 
le  Génie.  Qu'on  ne  l'en  blâme  pas,  sa  vertu  avoit  assez 
éclaté  pour  qu'elle  se  permît  cette  légère  satisfaction,  et 
c'étoit  bien  le  moins  qu'elle  pût  faire  pour  lui,  que  de  le 
quitter  avec  quelque  regret.  Ce  n'étoit  pas  qu'elle 
l'aimât,  mais  elle  n'avoit  rien  à  lui  imputer  de  ce  qui 
s'étoit  passé  entr'eux,  et  ne  pouvoit  raisonnablement  le 
regarder  que  comme  son  libérateur.  Toutes  ces  idées 
s'effacèrent  de  son  esprit  en  mettant  pied  à  terre.  Elle 
retrouva  ses  gens  à  l'endroit  où  elle  leur  avoit  ordonné 
de  l'attendre,  elle  fit  monter  Cormoran  avec  elle  dans 
son  Palanquin,  et  reprit  le  chemin  de  la  Ville  Bleue,  en 
s'occupant  seulement  du  plaisir  de  revoir  Tanzai.  Elle 
n'étoit  plus  inquiète  sur  le  secret  de  Moustache;  l'épreuve 
qu'elle  en  avoit  faite  avec  Jonquille,  ne  lui  laissoit  pas 
lieu  de  douter  que  le  Prince  n'y  fût  trompé. 

Avant  même  de  sortir  du  Palais  du  Génie,  elle  avoit 
prononcé  trois  ou  quatre  fois  les  secourables  paroles  ; 
mais  quelque  confiance  qu'elle  y  eût,  elle  ne  put  revoir 
la  Ville  Bleue  sans  émotion.  La  nécessité  où  elle  étoit 
de  mentir  à  Tanzaï;  la  crainte  que,  malgré  ses  discours, 
il  ne  découvrît  la  vérité  de  l'aventure,  ou  que  Jonquille 
ne  fut  indiscret;  la  honte  dont  en  elle-même,  elle  se  sen- 
toit  couverte,  excitoient  dans  son  cœur  les  mouvemens 
les  plus  cruels,  et  y  balançoient  le  plaisir  d'être  réunie  à 
son  époux  :  Ce  n'étoit  pas  sans  raison  qu'elle  craignoit 
sa  présence. 


24°  L  ECUMOIRE 


Tanzaï,  malgré  l'esprit  de  Moustache,  et  les  consola- 
tions qu'elle  lui  avoit  apportées,  avoit  pensé  mourir  de 
chagrin.  Quoi!  disoit-il  à  la  Fée,  j'ai  pu  consentir 
qu'elle  allât  trouver  Jonquille;  il  manquoit  à  mes  maux 
de  faire  moi-même  mon  deshonneur,  et  de  ne  pouvoir 
pas  l'ignorer.  Que  me  dira  cette  infidelle  à  son  retour? 
Hélas  !  en  cet  instant  peut-être  elle  oublie  dans  les  bras 
du  Génie,  mon  Amour,  et  mon  desespoir.  Pour  vous  ou- 
blier, dit  Moustache,  je  suis  bien  sûre  que  non,  et  je 
répondrais  bien  que  si,  par  une  fatalité  que  je  ne  con- 
çois pas,  elle  a  cédé  à  Jonquille,  sa  vertu  n'en  aura  pas 
été  offensée.  Oh,  sans  doute  !  reprenoit-il,  on  se  sou- 
vient beaucoup  de  sa  vertu,  et  il  dépend  d'une  femme 
de  la  voir  présente  à  son  idée  dans  ce  moment-là  !  En  ce 
cas,  repartoit  Moustache,  quels  reproches  pourriez-vous 
donc  faire  à  la  Princesse  :  Et  si  par  hazard  elle  revient 
de  l'Isle,  telle  qu'elle  est  partie,  laide  et  inutile,  de  quel 
œil  la  reverrez -vous  ?  Je  n'en  sçais  rien,  dit  Tanzaï,  vous 
prenez  bien  votre  tems  pour  me  faire  de  ces  argumens- 
là;  vous  raisonnez  les  passions  avec  une  exactitude  im- 
patientante, et  pourvu  que  vous  fassiez  un  beau  et  long 
discours,  le  reste  vous  est  de  rien.  Je  hais  aussi  de  vous 
voir  injuste,  reprit  Moustache,  et  je  voudrois  que  vous 
fussiez  moins  bizarre.  Encore  un  coup,  comptez  un  peu 
plus  sur  ma  puissance,  et  que  les  soins  de  Barbacela 
pour  vous,  vous  rassurent.  S'il  faut  pour  me  calmer, 
reprit-il,  compter  sur  votre  protection  ou  sur  la  sienne, 
je  puis  garder  mes  inquiétudes,  et  à  juger  de  ses  soins 
pour  moi,  par  une  occasion  où  je  me  suis  trouvé,  je  ne 
dois  pas  espérer  qu'elle  soit  utile  à  la  Princesse.  Vous- 
même  si  votre  pouvoir  est  si  grand,  que  n'avez- vous 
empêché  son  départ?  Vous  sçavez,  dit  la  Taupe,  qu'on 
ne  peut  s'opposer  aux  ordres  suprêmes  du  destin.  Fort 


HISTOIRE    JAPONAISE  24t 

bien,  reprit-il.  Et  si  les  ordres  suprêmes  du  destin  sont 
que  Néadarné  ne  puisse  me  revenir  telle  que  je  la  sou- 
haite, que  par  l'entremise  de  Jonquille.  Puisqu'on  ne 
peut  s'y  opposer,  de  quel  biais  userez-vous  pour  empê- 
cher qu'ils  ne  s'exécutent?  Vous  qui  aimez  tant  les  rai- 
sonnemens,  en  voilà  un,  répondez-y.  La  chose  n'est  pas 
difficile,  répondit-elle  :  Filles  du  Destin  comme  nous  le 
sommes,  ce  qui  seroit  impossible  aux  mortels,  nous  de- 
vient aisé;  s'il  ne  peut  révoquer  ses  arrêts  en  notre 
faveur,  il  les  adoucit  du  moins,  et  nous  laissant  sous  lui 
la  conduite  de  l'Univers,  nous  permet  de  favoriser  les 
objets  sur  qui  nous  voulons  exercer  notre  clémence. 
Vous  ne  doutez  pas,  je  crois,  de  mon  amitié,  et  vous 
devez  vous  souvenir  qu'avant  que  Néadarné  partit,  je 
vous  ai  dit,  qu'en  cas  que  Jonquille  n'en  agit  pas  géné- 
reusement, il  ne  trouveroit  qu'une  ombre  qu'il  prendroit 
pour  elle.  Mais  puisque  vous  pouvez  faire  cela  pour 
moi,  pourquoi,  dit-il  encore,  ne  l'avez-vous  pas  fait 
pour  vous?  Qui  vous  empêchoit  de  substituer  une 
ombre  à  votre  Cormoran;  et  de  terminer  par  là  sa 
pénitence?  Jonquille  s'en  seroit  apperçu,  reprit-elle, 
Cormoran  devoit  rester  si  long-tems  en  son  pouvoir,  et 
il  l'a  employé  à  tant  d'usages  pendant  sa  captivité,  qu'il 
ne  m'auroit  pas  été  possible  de  le  tromper  là-dessus. 
Vous  verrez,  reprit  Tanzaï,  que  l'usage  qu'il  doit  faire 
de  la  Princesse,  le  rend  plus  aise  à  être  trompé.  En 
vérité!  le  Destin  votre  Père  ordonne  d'étranges  sottises, 
et  vous  les  réparez  par  de  singuliers  moyens.  Oh!  ré- 
pondit Moustache,  vous  ne  méritez  pas  d'être  rassuré, 
ni  que  Néadarné  vous  aime  avec  tant  de  délicatesse  ; 
quand  elle  ne  pourroit  éviter  Jonquille,  il  vous  siéroit 
mal  de  le  lui  reprocher  ;  et  quand  il  fut  question  pour 
vous  de  passer  une  nuit  avec  Concombre,   vous  fîtes 

16 


242  L  ECUMOIRE 


moins  de  difficulté  que  Néadarné  n'en  feroit  en  pareil 
cas.  Vous  crûtes  ridiculement  que  le  plus  bel  objet  de  la 
terre  vous  tendoit  les  bras,  vous  vous  livrâtes  en  insensé 
à  tout  ce  que  vous  dit  la  Chouette;  et  si  la  Princesse 
sçavoit  à  quel  point  vous  lui  fûtes  infidèle,  je  ne  répon- 
drois  pas,  que,  malgré  sa  vertu,  elle  ne  sentît  quelque 
douceur  à  vous  en  punir.  Au  nom  de  Cormoran!  Mous- 
tache, dit  Tanzaï  confus,  ne  lui  parlez  jamais  de  cette 
détestable  Isle  des  Cousins;  elle  ne  fut  que  trop  bien 
vengée,  et  si,  comme  je  n'en  doute  point,  vous  sçavez  le 
reste  de  l'Histoire,  vous  devez  me  rendre  justice,  et  vous 
n'ignorez  pas  que  le  désir  de  la  revoir,  m'en  fît  plus 
faire  que  celui  de  mon  rétablissement.  Je  vous  garderai 
volontiers  le  secret,  dit  la  Fée,  mais  soyez  plus  tran- 
quille, et  ne  m'outragez  pas  au  point  de  douter  toujours 
de  mon  pouvoir,  il  va  plus  loin  que  vous  ne  pensez.  Le 
Prince  lui  promit  tout  ce  qu'elle  voulût  ;  mais  son  inquié- 
tude étoit  si  forte,  qu'il  ne  put  un  moment  la  suspendre, 
et  que  la  Fée  impatientée  de  ses  plaintes,  fut  obligée  de 
le  faire  dormir  trois  ou  quatre  fois  dans  la  journée, 
encore  n'auroit-il  fait  que  de  mauvais  songes,  si  Mous- 
tache, pour  l'intérêt  de  la  Princesse,  ne  lui  en  eût  pro- 
curé d'agréables. 


CHAPITRE   XIV 


Plus  nécessaire  qii  agréable. 


Tanzaï  sortoit  à  peine  d'une  de  ces  gracieuses  illu- 
sions, que  la  Fée  lui  présentoit,  lorsqu'il  vit  arriver 
la  Princesse;  il  venoit,  en  rêvant,  de  la  voir  insensible 
aux  feux  de  Jonquille,  refuser  sa  guérison,  et  le  Génie 
touché  de  tant  de  vertu,  la  lui  procurer  sans  en  prétendre 
aucune  reconnoissance.  Ce  songe  l'avoit  disposé  à  bien 
recevoir  Néadarné  :  il  courut  au-devant  d'elle,  mais 
quand  il  la  vit  couverte  des  présens  de  Jonquille,  et 
menée  par  Cormoran,  il  imagina  que  la  délivrance  de  ce 
Prince  lui  avoit  coûté  plus  d'une  complaisance,  et  que  si 
elle  avoit  été  si  vertueuse,  Jonquille  l'auroit  plus  estimée 
mais  ne  lui  auroit  pas  tant  accordé.  Toute  sa  jalousie  se 
réveilla,  il  la  regarda  sombrement,  et  répondit  avec  hau- 
teur aux  civilités  de  l'amant  de  Moustache.  A  peine  cette 
bée  eut-elle  entrevu  Cormoran,  que  sa  Métamorphose 
cessa,  et  que  sous  les  habits  les  plus  galants,  Tanzaï  et 
la  Princesse  virent  une  femme   grande,  un  peu  sèche, 


244  L  ECUMOIRE 


l'air  coquet,  minaudier  et  précieux,  qui  se  précipita  dans 
les  bras  de  Cormoran  :  Elle  avoit  réellement  du  côté 
gauche,  une  Moustache  à  la  Chinoise,  qui  fut  la  pre- 
mière chose  que  baisa  Cormoran,  et  qui,  selon  Tanzaï, 
faisoit  sur  le  visage  de  la  Fée,  un  effet  assez  ridicule. 
Comme  il  étoit  de  mauvaise  humeur,  il  examina  Cor- 
moran pour  le  critiquer. 

Après  le  portrait  charmant  qu'en  avoit  fait  Moustache, 
il  s'attendoit  à  voir  une  personne  miraculeuse,  et  ne  fut 
pas  fâché  quand  il  vit  dans  ce  Prince  si  vanté,  une 
petite  figure  haute  de  quatre  pieds,  grêle  et  contrainte, 
et  qui  ne  lui  parut  avoir  pour  tout  agrément  qu'un  air 
fade  et  doucereux,  qui  annonçoit  le  caractère  de  son 
esprit,  et  la  possession  où  il  étoit  de  plaire  aux  femmes 
de  l'espèce  de  la  Fée.  Dans  un  autre  tems,  Tanzaï  s'en 
seroit  plus  diverti,,  mais  la  colère  où  il  étoit  contre  Néa- 
darné,  ne  lui  permit  pas  d'y  faire  une  plus  longue  atten- 
tion. 

Cette  Princesse  s'étoit  approchée  de  lui  en  tremblant, 
et  pendant  que  les  deux  amans  réunis  se  disoient  tout 
ce  qu'un  amour  long-tems  malheureux,  et  enfin  satis- 
fait, peut  inspirer  de  tendre,  Tanzaï,  l'œil  farouche,  et 
dans  un  morne  silence,  se  refusa  à  ses  embrassemens. 
Que  vous  êtes  cruel!  lui  dit-elle.  Cher  Prince,  que  vous 
répondez  mal  à  ma  tendresse!  je  n'ai  point  mérité  tant 
de  mépris.  Allez,  Madame,  lui  dit-il  avec  fierté,  allez 
retrouver  Jonquille,  et  oubliez-moi  à  jamais.  Je  ne  l'ai 
pas  cherché,  répondit-elle,  vous  seul  m'avez  contrainte 
à  ce  funeste  voyage,  je  ne  vois  pas  pourquoi...  En 
vérité!  Prince,  dit  Moustache,  qui,  à  leur  querelle, 
s'étoit  rapprochée  d'eux,  vous  êtes  bien  injuste  de  toutes 
façons  :  et  si  vous  sçaviez  combien  vous  aurez  à  rougir 
de  votre  jalousie,  vous  ne  la  témoigneriez  pas  si  haute- 


HISTOIRE    JAPONAISE  245 

ment.  Ecoutez-moi,  continua-t-elle,  en  le  tirant  à  part, 
vous  devez  vous  souvenir  de  ce  que  je  vous  ai  promis 
au  sujet  de  Concombre  ;  je  vous  manque  de  parole  dans 
l'instant  que  vous  m'en  manquerez.  Je  ferai  plus,  je 
vous  prouverai  l'innocence  de  la  Princesse;  mais  pour 
vous  punir  de  vos  injustes  soupçons.,  je  vous  en  prive 
à  jamais.  Ce  qui  s'est  passé  dans  cette  Isle,  vous 
inquiète,  il  seroit  aisé  de  vous  convaincre  par  le  témoi- 
gnage de  Cormoran,  qui  n'a  pas  quitté  un  instant  Néa- 
darné,  que  plus  délicat  que  vous,  ce  Génie,  malgré  sa 
beauté  et  sa  puissance,  en  a  été  rebuté  :  Mais  voulez- 
vous  des  preuves  plus  fortes,  et  dont  l'évidence  confonde 
votre  incrédulité)  Vous  sçavez  ce  qu'étoit  Néadarné,  ne 
vous  en  rapportez  qu'à  vous-même  sur  ce  qu'elle  est 
aujourd'hui.  Perdez  dans  les  plus  tendres  embrassemens 
cette  sombre  jalousie  que  la  Princesse  ne  vous  pardon- 
neroit  peut-être  pas  si  elle  duroit  plus  long-tems,  et 
souvenez-vous,  quand  même  vous  ne  la  trouveriez  pas 
telle  qu'il  la  faut  pour  calmer  vos  soupçons,  que  de  tous 
les  hommes  du  monde,  vous  êtes  celui  à  qui,  de  toutes 
façons,  la  plainte  et  le  reproche  seroient  le  moins  permis. 
Allez  expier  à  ses  pieds  le  crime  de  l'avoir  si  injustement 
outragée,  et  sans  perdre  du  tems  à  l'interroger,  dispo- 
sez-la doucement  à  vous  donner  des  preuves  complettes, 
et  de  sa  vertu  et  de  sa  tendresse  pour  vous. 

Tanzaï  ne  sçachant  que  répondre  à  la  Fée,  revint  à 
Néadarné  d'un  air  aussi  soumis  qu'il  l'avoit  eu  fier,  et 
Moustache  étant  sortie  avec  Cormoran  avec  qui  elle 
avoit  aussi  à  s'éclaircir  de  bien  des  choses  :  Si  j'en  crois 
Moustache,  et  l'estime  que  j'ai  pour  vous,  lui  dit-il,  vous 
ne  m'avez  point  trahie,  mais  pardonnez  à  ma  délicatesse, 
si  j'ai  pu  douter  de  votre  vertu  :  Pour  ne  pas  craindre, 
il  auroit  fallu  que  je  ne  vous  eusse  point  aimée,  et  je  me 


246  L  ECUMOIRE 


suis  trouvé  dans  des  circonstances  si  cruelles  pour  mon 
amour,  si  dangereuses  pour  vous,  qu'il  ne  m'a  pas  été 
possible  d'être  sans  inquiétude.  Ce  fatal  Oracle  qui 
ordonnoit  que  vous  allassiez  trouver  Jonquille,  l'emploi 
de  ce  Génie,  votre  beauté,  que  de  raisons  pour  trem- 
bler !  et  qu'il  me  seroit  doux  que  votre  tendresse  pour 
moi  vous  eût  fait  surmonter  tant  d'obstacles  !  Ah  Sei- 
gneur! répondit  Néadarné  en  pleurant,  je  n'ai  pas  cessé 
un  moment  de  vous  aimer.  Toujours  présent  à  mon 
idée,  Jonquille,  malgré  ses  soins,  n'a  pu  toucher  un 
cœur  que  vous  possédez  tout  entier.  Ce  Génie,  sans 
doute,  étoit  pressant;  reprit  Tanzaï,  il  sembloit  que 
vous  lui  fussiez  destinée,  il  vous  aura  trouvée  belle,  il 
étoit  maître!  Ne  vous  souvient-il  plus,  Seigneur,  ré- 
pondit Néadarné,  du  changement  affreux  qui  s'est  fait 
dans  ma  personne  la  nuit  qui  a  précédé  mon  départ,  et 
croyez-vous,  qu'en  cet  état,  je  dusse  lui  inspirer  des 
désirs?  Mais,  reprit-il,  c'étoit  à  lui  à  faire  disparoître 
cette  laideur,  que  seul  il  avoit  causée,  et  j'ai  peine  à 
croire  qu'il  ait  eu  plus  d'égards  pour  vous  que  pour 
celles  des  femmes  de  cette  Ville,  qui  étoient  dans  le 
même  cas  que  vous.  Il  ne  m'a  pourtant  pas  confondue 
avec  elles,  répondit  la  Princesse,  et  sans  sçavoir  à  qui 
je  dois  le  retour  de  ma  beauté  (puisque  vous  trouvez 
que  j'en  ai)  j'ai  bientôt  paru  à  ses  yeux  telle  que  je  pa- 
rois aux  vôtres.  A  cet  égard,  reprit  le  curieux  Tanzaï, 
vous  n'avez  pas  eu  besoin  d'implorer  son  secours,  mais 
en  quel  état  revenez-vous?  Portez-vous  encore  des 
marques  de  la  vengeance  de  Concombre,  et  le  Génie 
vous  a-t-il  été  pour  cet  article  aussi  inutile  que  pour 
l'autre?  Seigneur,  dit-elle  en  baissant  les  yeux,  comme 
ce  n'est  pas  moi  qui  me  suis  apperçûë  de  ma  première 
métamorphose,  ce  n'est  pas  encore  à  moi  à  décider  s'il 


HISTOIRE    JAPONAISE  247 

ne  nous  reste  plus  rien  à  désirer  à  l'un  et  à  l'autre.  Vous 
sçavez  du  moins,  continua  Tanzaï,  si  Jonquille  a  été 
sensible  à  vos  peines,  et  vous  m'obligerez  de  me  dire 
quelle  a  été  auprès  de  vous  sa  sainte  volonté,  pour 
m'exprimer  selon  les  paroles  de  l'Oracle.  Jonquille,  re- 
prit-elle, a  commencé  par  louer  avec  exagération  le  peu 
d'agrémens  que  je  puis  posséder,  il  m'a  forcée  de  lui 
apprendre  quel  étoit  le  sujet  de  mon  voyage,  il  a  plaint 
mon  malheur  plus  qu'il  ne  méritoit  de  l'être,  et  m'a  dit 
enfin  que  l'unique  moyen  d'effacer  l'enchantement  de 
Concombre  étoit  de  me  livrer  à  ses  désirs.  Eh  bien? 
interrompit  Tanzaï  en  rougissant.  Eh  quoi  !  Seigneur, 
dit-elle,  vous  sçavez  que  je  vous  aime,  et  vous  m'inter- 
rogez !  mais  enfin,  qu'avez-vous  répondu,  répliqua  le 
Prince?  Tout  ce  que  ma  passion  pour  vous,  a  dû  me 
faire  répondre,  reprit-elle.  Après  cette  première  tenta- 
tive, continua  Tanzaï,  a-t-il  été  découragé;  n'a-t-il  pas 
cherché  à  vaincre  vos  rigueurs?  Vous  méritez  qu'il  cher- 
chât à  vous  acquérir,  et  je  sens  qu'à  sa  place  je  ne  serois 
pas  resté  insensible  à  une  beauté  telle  que  la  vôtre. 

Seigneur,  dit-elle  malgré  le  peu  que  je  vaux,  mes  re- 
buts l'ont  choqué.  S'il  n'a  pas  été  d'abord  reçu  comme  il 
s'en  étoit  flatté,  il  a  crû  que  ses  soins pourroient  me  faire 
accepter  son  hommage;  il  m'a  tenu  les  discours  les  plus 
tendres  ;  et  plus  touché,  à  ce  qu'il  disoit,  de  gagner  mon 
cœur,  que  des  plaisirs  dont  des  beautés  plus  faciles  le 
laissent  jouir,  sans  qu'il  lui  en  coûte  des  soins,  il  n'a  rien 
épargné  pour  me  convaincre  que  j'avois  fait  sur  lui  la 
plus  forte  impression.  Les  fêtes  les  plus  superbes  m'ont 
déclaré  son  amour.  Plus  souveraine  dans  son  Isle  que 
lui-même,  j'ai  vu  ses  Sujets,  à  son  exemple,  s'humilier 
devant  moi,  l'amant  de  Moustache  qui  languissoit  dans 
la  plus  cruelle  captivité,  a  vu  tomber  ses  chaînes  et  finir 


248  L  ECUMOIRE 


ses  tourmens,  je  l'ai  enfin  délivré...  Mais,  ce  Génie  pour 
prix  de  tant  de  soins,  n'a-t-il  rien  exigé  de  vous  ?  inter- 
rompit Tanzaï  :  Soumise  à  son  pouvoir  suprême,  dans 
le  tems  même  qu'il  le  déposoit  entre  vos  mains,  n'a-t-il 
pas  cherché  à  l'exercer  sur  vous?  Comment  enfin  votre 
guérison  vousa-l-elle  été  procurée?  Le  Génie, reprit-elle, 
s'est  lassé  de  mes  refus  autant  que  je  me  lasse  de  vos 
questions  :  Plus  amoureux  que  vous  et  moins  injuste,  il 
a  respecté  mes  pleurs;  je  ne  sçais  sur  qui  sont  tombés 
ses  transports,  je  ne  sçais  moi-même  en  quel  état  je  suis 
sortie  enfin  de  son  Isle  :  Je  me  retrouve  avec  vous,  vous 
me  faites  subir  le  plus  injurieux  examen  ;  sans  mémoire 
et  sans  reconnaissance,  vous  ne  vous  souvenez  pas  que 
vous  seul  m'avez  envoyée  à  Jonquille,  vous  oubliez  la 
répugnance  que  j'ai  eue  à  vous  obéir.  Eh  bien,  consom- 
mez vos  injustices,  rompez  les  nœuds  qui  nous  attachent 
l'un  à  l'autre,  et  puisqu'enfin  vous  voulez  me  forcer  à 
vous  haïr...  Ah  Princesse!  dit  Tanzaï,  en  se  jettant  à  ses 
genoux,  je  reconnois  tous  mes  torts,  épargnez-moi  votre 
haine,  épargnez-moi  un  malheur  qui  de  tous,  seroit  pour 
moi  le  plus  affreux.  Oui,  je  crois  que  toujours  tendre  et 
fidelle,vous  n'avez  pas  cédé  aux  transports  de.  Jonquille, 
mais  que  vouloit  donc  dire  l'Oracle,  et  si  vous  êtes  telle 
que  mes  transports  vous  souhaitent,  par  quel  moyen 
suis-je  échappé  à  l'affront  qui  sembloit  m'être  destiné? 
Je  vous  ai  déjà  dit,  Prince,  reprit  Néadarné,  que  je  ne 
sçais  si  Concombre  n'est  plus  à  craindre  pour  nous, 
j'ai  cependant  lieu  de  soupçonner  que  sa  colère  ne 
pourra  plus  troubler  nos  jours. 

Jonquille  ennuyé  de  ma  résistance,  après  avoir  tenté 
auprès  de  moi  tout  ce  que  l'amour  peut  suggérer  de 
séductions,  me  laissa  enfin  à  moi-même.  Je  fus  conduite 
dans  un    appartement  dont  je  fermai  toutes  les  portes 


HISTOIRE    JAPONAISE 


sur  moi;  couchée  sur  un  canapé,  j'y  déplorois  ma  situa- 
tion; je  me  mis  à  rêver  profondément  à  mes  malheurs, 
je  m'endormis,  et  après  le  songe  le  plus  funeste  pour 
ma  pudeur  et  pour  mon  amour,  songe  !  qui  toute  éveillée 
que  je  suis,  me  remplit  de  terreur  et  de  honte,  je  crus 
m'appercevoir  d'un  changement  considérable....  ,Ah 
Singe  barbare!  s'écria  Tanzaï,  il  ne  me  manque  plus 
rien,  et  ce  songe  fatal  ne  me  dit  que  trop  combien  mes 
craintes  étoient  justes.  Je  ne  conçois  pas  bien,  reprit  la 
Princesse,  d'un  air  de  courroux,  d'où  peuvent  naître  ces 
transports,  et  quelle  peut  être  l'offense  que  j'ai  commise 
envers  vous?  jusques  ici,  telle  a  été  la  conformité  de  nos 
aventures,  que  j'ai  cru  que  vous  ne  deviez  pas  vous 
étonner  qu'un  songe  finit  les  miennes.  Punis  tous  deux 
de  la  même  manière,  pourquoi  ne  nous  auroit-on  pas 
donné  le  même  remède?  Ah!  s'écria  Tanzaï,  plût  aux 
Dieux  cruels  qui  me  poursuivent,  que  je  n'eusse  point 
à  leur  reprocher  ce  remède  affreux  qui  vous  coûte  si  peu 
de  remords!  Eh  bien,  Seigneur,  répondit  Néadarné, 
livrez-vous  à  votre  colère,  vous  ne  cherchez  qu'à  me 
trouver  coupable,  je  consens  à  l'être.  Faites  une  réalité 
de  mon  songe,  oubliez  que  je  ne  vous  ai  jamais  repro- 
ché celui  qui  vous  peignit  Concombre  si  digne  de  vos 
désirs  :  oubliez  que  j'aurois  pu  sans  crime  me  livrera 
Jonquille,  mais  laissez-moi  aussi  vous  fuir  pour  tou- 
jours, et  puisque  vous  ne  me  jugez  plus  digne  de  votre 
estime,  ne  me  parlez  jamais  de  votre  amour. 

La  Princesse  prononça  ces  paroles  d'un  ton  si  absolu, 
et  marqua  tant  de  courroux,  que  Tanzaï  dominé  par  sa 
tendresse,  cessa  ses  reproches,  et  se  souvenant  de 
l'épreuve  que  Moustache  lui  avoit  conseillée,  voulut  cal- 
mer Néadarné,  et  l'embrassant  avec  transport,  la  ré- 
duisit au  point  de  ne  lui  rien  refuser,  malgré  sa  colère. 


25o  L  ECUMOIRE 


Ah  barbare!  lui  dit-elle  tendrement,  laissez-moi,  vous 
ne  m'aimez  plus.  Tanzaï  occupé  à  satisfaire  son  amour 
et  sa  curiosité,  ne  lui  répondit  qu'en  redoublant  ses  ca- 
resses, et  Néadarné  vaincue  par  sa  passion,  ne  s'opposa 
plus  à  une  épreuve  qui  assuroit  pour  toujours  sa  gloire 
et  sa  tranquillité. 


CHAPITRE    XV 


Comme  quoi  les  plus  fins  y  sont  pris .  Arrivée  de  Barbacela. 
Retour  à  Chéchian.  Différens  sur  l'Ecumoire  terminés  à 
l'amiable.  Fin  de  l'Histoire. 


C'est  pourtant  une  belle  chose  que  les  enchantemens, 
car  il  est  de  notoriété  publique,  que  la  Princesse 
n'en  avoit  pas  été  quitte  avec  Jonquille  pour  un  rêve  et 
il  est  tout  aussi  vrai  que  Tanzaï,  qui  ne  sçavoit  rien  du 
secret  de  Moustache,  fut  obligé  d'avouer  que  sa  défiance 
avoit  été  injuste.  Aussi,  Néadarné  qui  n'avoit  pas  un 
médiocre  intérêt  à  lui  calmer  l'esprit,  avoit-elle  avant  de 
sortir  de  l'Isle,  prononcé  trois  fois  sur  sa  personne  les 
paroles  mystérieuses  :  Pendant  tout  le  chemin  qu'il  y 
avoit  de  l'Isle  à  la  Ville  Bleue,  elle  les  avoit  1  édites,  et 
l'on  peut  penser  que  dans  la  situation  où  elle  se  trou- 
voit,  elle  ne  crut  pas  hors  de  propos  de  s'en  servir 
encore.  Cet  enchantement  qu'elle  avoit  répété  tant  de 
fois,  sans  imaginer  qu'il  tirât  à  une  certaine  consé- 
quence, l'avoit  déguisée  au  point  qu'il  s'en  falloit  peu 
qu'elle  n'eût  encore  besoin  du  secours  du  Génie.  Tanzaï 


252  L  ÉCUMOIRE 


impatienté  de  tant  d'obstacles,  fît  d'inutiles  efforts  pour 
les  surmonter;  ni  sa  tendresse,  ni  son  courage,  ne  lui 
servirent.  Transporté  d'amour  et  de  plaisir  :  ah  Prin- 
cesse, s'écria-t-il,  quel  est  mon  malheur!  mais  quelle 
est  votre  vertu  ! 

Eh  quoi  !  Prince,  lui  dit-elle  tendrement,  toujours  des 
plaintes  !  Auriez-vous  mieux  aimé  que  je  vous  eusse  mis 
hors  d'état  d'en  faire  de  cette  espèce?  Ah!  pourquoi,  dit 
Tanzaï,  qui  ne  sentoit  alors  que  sa  passion,  pourquoi 
avez-vous  tout  refusé  à  Jonquille?  Quelles  seront  nos 
ressources?  Hélas  !  après  ce  songe  que  vous  venez  de 
me  reprocher,  je  n'eus  pas  besoin  du  moins  de  recourir 
à  un  second  voyage,  y  serez-vous  condamnée?  Mais 
dites-moi,  je  vous  en  conjure  quel  est  donc  ce  songe, 
qui,  chez  Jonquille,  s'est  offert  à  vos  esprits.  Permettez- 
moi  plutôt,  répondit  Néadarné,  d'en  oublier  toutes  les 
circonstances.  Quoique  convaincu  à  présent  que  ma 
fidélité  a  été  réelle,  vous  avez  trop  de  délicatesse  pour 
entendre,  sans  émotion,  le  détail  d'une  chose  aussi  dé- 
sagréable, et  je  vous  aime  trop  vivement  pour  qu'il  ne 
me  perçât  pas  le  cœur.  Oubliez  donc  à  jamais  cette  Isle 
fatale,  et  daignez  ne  m'en  rappeller  jamais  le  souvenir. 
Au  reste,  ne  soyez  plus  inquiet  sur  ma  guérison,  Mous- 
tache aujourd'hui  rentrée  dans  tous  ses  droits,  s'oppo- 
sera à  Concombre,  et  Barbacela,  sans  doute,  nous  aidera 
de  sa  puissance;  ainsi,  ajouta-t-elle,  allons  retrouver  la 
Fée,  et  ne  vous  obstinez  pas  davantage  à  mon  desenchan- 
tement, vos  efforts  seroient  inutiles.  Tanzaï,  qui  étoit  le 
Prince  du  monde  le  plus  opiniâtre,  ne  fut  pas  d'abord 
de  cet  avis,  mais  obligé  bientôt  de  reconnoître  que  Néa- 
darné lui  avoit  dit  vrai,  il  sortit  avec  elle  pour  rejoindre 
Moustache  et  Cormoran.  Il  seroit  difficile  de  rendre  ici 
tout  ce  qu'en  cette  occasion  il  disoit  de  tendre  à  la  Prin- 


HISTOIRE    JAPONAISE 


cesse  :  Qu'on  se  figure  un  homme  éperduement  amou- 
reux et  jaloux  au  dernier  point,  qui  a  tout  à  craindre,  et 
qui  est  convaincu  de  toutes  façons,  qu'il  est  échappé  au 
péril  qui  le  menaçoit.  Ils  ne  furent  pas  long-tems  sans 
rencontrer  Moustache,  qui  penchée  nonchalamment  sur 
son  spirituel  Cormoran,  sortoit  du  jardin.  La  Fée  s'ap- 
perçut  aisément  à  l'air  satisfait  de  Tanzaï,  que  Néadarné 
étoit  dans  son  ame,  hors  de  tout  soupçon;  et  pendant 
que  les  deux  Princes  se  renouvelloient  leurs  politesses  : 
eh  bien,  dit  Moustache  à  Néadarné,  en  la  tirant  à  part, 
comment  s'est  passé  l'éclaircissement?  A  cet  égard, 
reprit  la  Princesse,  je  n'ai  rien  à  souhaiter,  mon  époux 
se  croiroit criminel  de  me  soupçonner: Mais,  Moustache, 
je  ne  me  consolerai  jamais  de  ce  qui  s'est  passé  avec  le 
Génie,  et  je  me  reprocherai  toujours  l'artifice  dont  je 
viens  de  me  servir  avec  Tanzaï.  Je  conçois,  répondit  la 
Fée,  que  les  deux  choses  dont  vous  me  parlez  sont  pour 
une  personne  aussi  vertueuse  et  aussi  sincère  que  vous, 
ce  qui  peut  arriver  de  plus  cruel,  mais  l'une  et  l'autre 
étoient  nécessaires;  ne  vous  en  occupez  donc  plus.  Ah, 
Moustache!  repliqua-t-elle,  eh  le  moyen  que  je  ne  m'en 
occupe  pas?  Jonquille  m'a  menacée  de  prendre  la  figure 
de  mon  époux,  quand  il  voudroit  m'arracher  des  fa- 
veurs, et  je  suis  si  frappée  de  la  crainte  qu'il  n'exécute 
ses  menaces,  qu'à  l'instant  même  je  doutois  si  c'étoit 
lui,  ou  Tanzaï  qui  exigeoit  de  moi  une  explication. 
Serai-je  toujours  dans  la  même  crainte  ?  Quand  il  arri- 
veroit  que  Jonquille  useroit  de  ce  stratagème  pour  vous 
voir,  reprit  la  Fée,  qu'en  couteroit-il  à  votre  vertu? 
D'ailleurs  vous  ne  pourrez  jamais  que  le  soupçonner. 
Ah  !  n'en  est-ce  pas  assez,  s'écria  Néadarné?  Au  nom 
des  Dieux!  délivrez-moi  de  cette  crainte.  Je  ne  puis, 
répondit  Moustache;  le  Génie  qui  vient   de  sortir  de  la 


254  L  ECUMOIRE 


léthargie  où  vous  l'aviez  plongé,  au  désespoir  de  votre 
fuite,  forme  dans  ce  moment  même  le  projet  de  vous 
aimer  toujours,  et  ne  se  console  de  vous  avoir  perdue 
que  par  la  certitude  où  il  est  de  vous  revoir.  Mais,  con- 
tinua-t-elle,  n'allez  pas  découvrir  au  Prince,  les  craintes 
que  vous  inspire  Jonquille;  soupçonneux  comme  il  l'est, 
il  vous  observeroit  sans  cesse,  et  vous  rendroit  malheu- 
reuse à  force  de  délicatesse.  Il  faut  cependant  que  vous 
haïssiez  bien  Jonquille,  pour  que  l'idée  de  vous  retrou- 
ver avec  lui  vous  afflige;  la  nuit  dernière,  il  vous  étoit 
moins  odieux.  J'ai  succombé,  repartit  la  Princesse,  à  la 
rigueur  de  mon  sort,  mais  mon  cœur  toujours  fidèle,  n'a 
pas  perdu  un  instant  l'image  de  Tanzaï  :  il  y  auroit  bien , 
reprit  Moustache,  quelque  chose  à  vous  répondre  là- 
dessus,  mais  une  plus  longue  conversation  seroit  peut- 
être  suspecte  à  votre  époux,  et  je  veux  revoir  Cor- 
moran. 

En  achevant  ces  paroles,  elles  se  rapprochèrent  des 
deux  Princes,  qui,  déjà  les  meilleurs  amis  du  monde, 
dissertoient  ensemble  sur  l'harmonie  de  la  Vielle.  Ils 
reprenoient  tous  le  chemin  du  Palais  où  ils  étoient 
logés, lorsqu'un  char  brillant  et  traîné  par  des  Papillons, 
vint  du  haut  des  airs  s'abattre  auprès  d'eux.  A  ce  pom- 
peux équipage,  ils  reconnurent  la  bienfaisante  Barba- 
cela.  Tanzaï  courut  au-devant  d'elle  avec  d'autant  plus 
de  joie,  qu'il  crut  en  la  revoyant,  tous  ses  malheurs 
terminés.  Cette  Fée  embrassa  avec  tendresse  Moustache 
et  Cormoran,  et  les  félicita  tous  deux  d'une  réunion  si 
long-tems  désirée.  Pour  vous,  Prince,  dit-elle  à  Tanzaï, 
vous  avez  bien  souffert  depuis  mon  absence,  et  la  Prin- 
cesse n'a  pas  été  exempte  de  tourmens.  Le  Destin  irrité 
de  votre  désobéissance,  à  ma  prière  enfin  s'est  calmé;  je 
revois  avec  plaisir  sur  vous  l'Ecumoire  enchantée,  et  si 


HISTOIRE    JAPONAISE  255 

Saugrenutio  consent  à  ce  qu'on  lui  demande,  à  l'abri 
des  persécutions  de  Concombre,  vous  passerez  les  jours 
les  plus  heureux. 

J'ai  peine  à  croire,  dit  Tanzaï,que  vous  veniez  à  bout 
de  le  persuader,  il  est  sur  l'article  de  l'Ecumoire  d'une 
opiniâtreté  invincible  :  En  vain  tout  l'Etat  s'est  armé 
contre  lui,  rien  n'a  pu  le  vaincre.  J'ai,  répondit  Barba- 
cela,  un  moyen  sûr  pour  le  faire  obéir.  Mais  montez 
dans  ce  char,  nous  allons  tout-à-1'heure  être  transportés 
à  Chéchian,et  c'est  là  que  vous  jouirez  d'un  plein  repos. 
Tous  les  amans  obéirent  à  la  Fée,  et  le  char  secondant 
leur  impatience,  leur  fit  voir  bientôt  la  capitale  de  la 
Chéchianée.  On  ne  peut  exprimer  la  joie  de  Céphaès  en 
revoyant  les  deux  époux  :  Après  bien  des  caresses  et 
des  questions,  la  Fée  manda  Saugrenutio.  Pendant 
l'absence  du  Prince,  les  choses  avoient  changé  de  face, 
le  Patriarche  étoit  mort.  Le  Grand-Prêtre  aspiroit  secrè- 
tement à  cette  dignité,  mais  comme  elle  dépendoit 
entièrement  du  Roi,  il  voyoit  peu  de  jour  à  l'obtenir,  à 
moins  qu'il  ne  devînt  docile  sur  l'article  de  l'Ecumoire. 
Ambitieux  comme  il  étoit,  l'Ecumoire  l'effrayoit  moins 
depuis  qu'il  y  voyoit  attachée  une  aussi  grande  place. 
Malgré  sa  rébellion,  il  n'auroit  pas  hésité  alors  à  la 
lécher,  si  elle  n'eut  été  que  d'une  grosseur  ordinaire  ; 
mais  à  la  honte  qu'il  trouvoit  à  se  rétracter,  se  joignoit 
encore  la  douleur  qu'indubitablement  elle  lui  causeroit, 
et  la  perte  totale  de  sa  bouche.  Ces  deux  motifs  étoient 
les  seuls  qui  l'empêchassent  d'obéir. 

Le  Roi  qui  n'avoit  pas  de  plus  cher  intérêt  que  le 
salut  de  son  fils,  consentoit  à  nommer  Saugrenutio, 
Patriarche,  s'il  se  rangeoit  à  son  devoir.  Un  Négo- 
ciateur habile,  député  par  Céphaès  au  Grand-Prêtre,  lui 
avoit  fait  indirectement  des  ouvertures  sur   cette  affaire, 


L  ECUMOIRE 


et  Saugrenutio  étoit  en  pour-parler  lorsque  la  Fée 
arriva;  il  ne  tira  pas  à  mauvais  augure  d'en  être  mandé. 
Le  bruit  avoit  long-tems  couru  que  cette  Fée  l'avoit 
aimé,  et  que  ce  fait  fût  vrai,  ou  non,  il  est  certain  qu'elle 
avoit  toujours  eu  pour  lui  cette  sorte  de  considération 
que  l'on  conserve  pour  les  personnes  avec  qui  on  a  vécu 
amicalement.  Aussi  avoit-t-on  été  extrêmement  surpris 
quand  on  sçut  que  cette  Fée  l'avoit  destiné  à  lécher 
l'Ecumoire,  et  l'on  attribua  ce  mauvais  tour  qu'elle  lui 
faisoit,  a  quelque  dépit  secret  qui  l'animoit  contre  lui. 
L'arrivée  de  Barbacela  ne  déplut  cependant  pas  à  Sau- 
grenutio, et  il  se  rendit  à  ses  ordres  dans  l'instant  qu'il 
les  eut  reçus.  Approchez,  lui  dit  Barbacela,  je  sçais  quel 
est  le  motif  qui  vous  empêche  d'obéir,  et  d'écouter  vos 
véritables  intérêts.  Je  puis  en  votre  faveur  lever  l'obstacle 
qui  vous  gêne  :  La  grosseur  de  l'Ecumoire  vous  effraye, 
ne  la  craignez  plus,  je  vous  promets,  foi  de  Fée,  qu'elle 
n'aura  rien  des  desagrémens  qui  vous  révoltent  contre 
elle,  et  j'ai  obtenu  du  Roi  qu'il  vous  feroit  Patriarche, 
pour  vous  payer  de  votre  obéissance.  Consentez-vous  à 
ce  que  je  vous  propose?  Oui,  dit  Saugrenutio,  et  dès 
demain  en  présence  de  la  Noblesse  et  des  Sacrificateurs, 
je  lécherai  l'Ecumoire,  puisqu'enfin  il  en  faut  passer 
par-là.  Alors  le  Prince  le  complimenta  fort  civilement, 
et  le  Roi  le  nomma  sur  le  champ,  Patriarche  de  la 
Grande  Chéchianée.  Tout  le  monde  parut  content  de 
cette  réunion.  Les  Sacrificateurs  seuls  accusèrent  Sau- 
grenutio de  lâcheté,  et  ne  conçurent  que  du  mépris  pour 
un  homme,  qui,  à  ce  qu'ils  disoient,  vendoit  l'honneur  de 
la  Religion;  pendant  qu'il  n'y  en  avoit  pas  un,  qui,  pour 
un  moindre  prix,  ne  l'eût  vendu  bien  plus  tôt.  Tanzaï, 
qui  mouroit  d'impatience  de  se  voir  possesseur  de  Néa- 
darné,  demanda  au  Grand-Prêtre  s'il  nepourroit  pas  sur 


HISTOIRE    JAPONAISE  a57 

le  champ  lécher  l'Ecumoire;  il  y  consentoit,  mais  la  Fée 
ayant  assuré  qu'il  étoit  important  que  cette  cérémonie 
fût  publique,  le  Prince  se  vit  encore  contraint  d'attendre  ; 
et  par  le  conseil  de  Barbacela,  il  passa  la  nuit  éloigné  de 
sa  Princesse,  à  qui  Moustache  tint  compagnie,  comme 
Cormoran  la  tint  au  Prince.  Néadarné  avertit  Mous- 
tache qu'elle  croyoit  avoir  trop  répété  le  secret,  et  cette 
généreuse  Fée,  on  ne  sçait  comment,  y  mit  ordre.  Enfin 
ce  jour  si  désiré  arriva.  La  Fée,  le  Roi  et  las  quatre 
amans  se  rendirent  de  bonne  heure  au  Temple,  où  Sau- 
grenu tio  revêtu  des  ornemens  de  sa  nouvelle  dignité, 
lécha  l'Ecumoire  avec  une  grâce  surnaturelle,  en  pré- 
sence de  la  Noblesse  et  des  Sacrificateurs.  Dans  le  fonds 
de  l'ame,  il  étoit  outré  de  s'avilir  à  ce  point,  et  pour  s'en 
consoler,  il  ordonna  par  son  premier  Décret,  qu'aucun 
Sacrificateur  à  l'avenir  ne  pourroit  être  reçu,  sans  lécher 
aussi  l'Ecumoire.  On  imagine  aisément  que  ce  Décret 
ne  passa  pas  sans  opposition,  et  qu'il  fut  dans  tous  les 
tems,  une  source  de  discorde  dans  la  Chéchianée.  Après 
cette  auguste  cérémonie,  chacun  retourna  au  Palais  : 
Barbacela,  après  avoir  assuré  les  deux  époux  d'une 
constante  protection,  et  de  l'impuissance  de  Concombre 
à  les  tourmenter,  retourna  dans  l'Isle  Babiole.  Tanzaï  se 
vit  au  comble  de  ses  vœux,  amoureux  autant  qu'il  étoit 
aimé,  il  ne  se  souvint  plus  des  allarmes  que  lui  avoit 
causées  Jonquille,  et  la  tendre  Néadarné  perdit  dans  les 
bras  de  son  époux  le  souvenir  de  Concombre,  et  peut- 
être  encore  celui  du  Génie.  Moustache  et  Cormoran, 
après  être  restés  quelque  tems  à  Chéchian,  pour  par- 
tager les  plaisirs  de  Tanzaï,  retournèrent  auprès  de 
Barbacela,  après  avoir  promis  aux  deux  époux  de  les 
venir  revoir  souvent.  Céphaès,  las  de  sa  Couronne,  la 
céda  à  son  fils,  qui,    toujours  amoureux,    se  fit  le  plus 

17 


258 


L  ECUMOIRE 


d'héritiers  qu'il  pût.  Néadarné,  si  elle  revit  Jonquille, 
n'en  dit  rien,  et  tel  fut  leur  bonheur,  que  Concombre 
même  devint  de  leurs  amies.  Ici,  faute  d'une  plus  ample 
Chronique,  finira  une  des  plus  extraordinaires  histoires 
que  peut-être  on  se  soit  jamais  avisé  d'écrire, 


Table  des  chapitres 


Préface 


Pages 

5 


LIVRE  PREMIER 

Chap.  I. — Ce    que   c'est  que  le  Prince  Hiaouf-Zélès-Tanzaï.        17 
Chap.  II. —  Retour  du  Prince  :  Assemblée  du   Conseil  :  Propo- 
sition de  Mariage  :  Arrivée  des  Princesses  :  leurs  agaceries, 

comme  quoi  reçues 22 

Chap.  III. —  Amours  du  Prince  :  Sagesse  inouïe  de  Néadarné.  27 
Chap.  IV. —  Choix  de  Tanzaï  :  Présent  de  l'Ecumoire.  .  .  33 
Chap.  V. —  Dépit  de  Roussa  Blafiarda  :  sur  quoi  fondé  .  Quelle 

est   la  consolation    qu'on   lui  promet,  et  qui 39 

Chap.  VI.  —  Jour  des  Noces  :  Toilette  de  Néadarné.  ...  43 
Chap.  VII. —  Suite  du  jour  des  Noces,  essai  de  l'Ecumoire  : 

Colère  et  refus  de  Saugrenutio 47 

Chap.  VIII.  —  Vengeance  de  Concombre;  Retour  au  Palais: ce 

qu'on  y  apprend 53 


TABLE    DES    CHAPITRES 


LIVRE  SECOND 

Pages 

Chap.  IX. —  Nuit  des  Noces 61 

Chap.  X. —  Suite  de  la  nuit  des  Noces  :  Tour  que  joue  l'Ecu- 

moire  à  Tanzaï 64 

Chap.  XI. —  Evenemens  peu  intéressans  :  Conseil  assemblé,  à 

quoi  il  sert 69 

Chap.  XII. —  Oracle  du  Singe  :  Départ  du  Prince 73 

Chap.  XIII. —  Aventure  miraculeuse  de  la  Fée  au    Chaudron    .  76 

Chap.  XVI. —  Arrivée  du  Prince  dans  l'Isle  des  Cousins  .     .  79 

Chap.  XV. —  Comme  quoi  l'on  se  trompe  à  ce  qu'on  imagine.  84 
Chap.  XVI. —  Illusion  :  Bonheur  du  Prince   évanoui  :  A   quel 

prix  on  le  lui  rend 88 

Chap.  XVII. —  Nuit  délicieuse  de  Tanzaï 93 

Chap.  XVIII. —  Le  moins  amusant  du  Livre 98 

Chap.  XIX. —  Bagatelles  trop  sérieusement  traitées.       .     .     .  104 

Chap.  XX. —  Retour  du  Prince  à  Chéchian 111 

Chap.  XXI. —  Qui  apprend  qu'il  ne  faut  compter  sur  rien.     .  115 

Chap.  XXII. —  Ce  qui  fit  que  le  Prince  se  fâcha 120 

Chap.  XXIII. —  Qu'il  faut  bien  se  garder  de  passer,  tout  impa- 
tientant qu'il  est , 123 

Chap.  XXIV. —  Qui  ne  sera  peut-être  pas  entendu  de  tout  le 

monde 1 30 

Chap.  XXV. —  Comme  le  précédent 136 


LIVRE   TROISIÈME 

Chap.  I. —  Qui  ne  dément  pas  les  deux  autres 149 

Chap.  II.       Qui  fera  baailler  plus  d'un  Lecteur 156 

Chap.  III. —  Malice  de  Jonquille  :  Comment  Moustache  la  tourne 

à  son  profit 161 

Chap.  IV. —  Conversation  intéressante  de  Moustache  et  de  la 

Princesse 167 

Chap.  V. —  Intéressant  s'il  est  bien  traité 176 

Chap.  VI. —  Qui  ne  sert  qu'à  allonger  l'Ouvrage 183 

Chap.  VII. —  Où  l'on  verra  entre    autres   choses   combien    la 

Musique  a  dégénéré 189 

C11  \p.  VIII. —  L'Opéra 195 


TABLE    DES    CHAPITRES 


LIVRE  QUATRIEME 

Pages 
Chap.  IX. —  Combien  il  est  dangereux  pour  les  femmes  d'être 

peureuses/ 206 

Chap  X. —  Qui  prépare   à  de   grandes    choses 214 

Chap.  XI. —  Distraction  de  la  Princesse 221 

Chap.  XII. —  Qui  apprendra  aux  Prudes,  qu'il  est  des  occasions 

dangereuses 230 

Chap.  XIII. —  Où  le  Lecteur  lira  des  choses  qu'il  prévoit  depuis 

long-tems 237 

Chap.  XIV. —  Plus  nécessaire,  qu'agréable 243 

Chap.  XV.  —  Comme  quoi  les  plus  fins  y  sont  pris.  Arrivée  de 

Barbacela.   Retour  à  Chéchian.  Différens  sur  l'Ecumoire, 

terminés   à  l'amiable.  Fin  de  l'Histoire 251 


ACHEVÉ    rD,I<£McP<HI<£ME<]î 

(e    10    vnoi    18$/i, 


par    A.   LEFEVRE,    a    BRUXELLES 


Henry    KISTEMAECKERS,     Editeur 
à   cBiuxcite». 


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§  V 


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UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


PQ 
1971 
C6A616 
1884 


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Crebillon,  Claude  Prosper 
Jolyot  de 
L'ecumoire 


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